Soudain l’été dernier

Tennessee Williams, 1958.

Des passages entiers de dialogue similaire repris dans le film (l’entretien initial entre Violet Venable et le docteur Cukrowicz, le monologue final de Catherine Holly), mais aussi des différences majeures et significatives :

  • L’unité de lieu : tout se joue dans le jardin de la maison Venable. Donc aucune scène de l’asile, des salles d’aliéné·es.
  • la belle-famille Holly et la cupidité du fils est bien plus présente. Et on apprend que la mère de Catherine est la belle-sœur de Violet, ce qui permet à celle-ci de refuser l’appelation de « tante» de la part de sa nièce par alliance.
  • Rien par contre de l’enjeu financier pour le directeur de l’asile, et donc du chantage de Violet pour obtenir la lobotomie de Catherine.
  • Les évocation de la pédophilie de Sebastian ou du viol de Catherine sont très allusives !

Le tout donne alors une impression plus univoque, incite moins à l’appérciation ambigue des différents personnages. Le film, par les ressources cinématographiques de la diversité des scèmes, me semble plus subtil et complexe, moins à charge de Violet Venable.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Soudain_l%27%C3%A9t%C3%A9_dernier_(pi%C3%A8ce_de_th%C3%A9%C3%A2tre)

Wittgenstein. Philosophie, logique, thérapeuthique

Grahame Lock, PUF, 1992

https://www.puf.com/wittgenstein-philosophie-logique-therapeutique

https://www.cairn.info/wittgenstein-philosophie-logique-therapeutique–9782130443087.htm

L’idée fondamentale du Tractatus

Ce premier livre est bien une fin : tout l’effort consiste à solder l’héritage de Frege et de Russell, donc en poursuivant, même pour y mettre un terme, leur conversation à propos de la logique, leur tentative de la fonder de façon définitive. Il faut bien commencer par discuter des thèses en cours, prendre la conversation de travail là où elle en est, même dans l’idée d’en dévier le cours. On élabore toujours à partir du patrimoine, y compris dans l’approche consistant à poser des définitions pour tenter d’imposer sa conception de ce qui est clair et de ce qui ne l’est pas.

L’argument essentiel du Tractatus selon Lock : « les constantes logiques ne sont des représentants de rien. » (4.0132) ce que j’essaie de reformuler : il n’y a pas de référent extérieur au langage pour des formulations logiques, rien dans l’ordre d’une réalité à mettre derrière des formulations comme « c’est évident » ou « c’est intuitif ». La logique est entièrement interne au langage (aux signes utilisés par les humains). Même chose pour les affirmations mathématiques, axiomes ou théorèmes.

Que faire (que fais-je ?) des questions et considérations de techniques philosophiques, dont je ne comprends pas grand-chose, sur le moment, et encore moins en essayant d’en parler ? Serait-il possible, mais alors pourquoi personne ne le fait, de résumer la démarche de Wittgenstein de façon succincte, ramassée, comme on est capable de synthétiser une démonstration mathématique ou une thèse scientifique ? Je m’y essaie : Wittgenstein s’en prend à toute substantivation de termes comme « je », la conscience, la sensation, à toute assimilation d’un mot à une chose. Cette formule en soi est significative : je ne peux qu’écrire « pomme », jamais croquer une pomme telle que je l’écris. Même « la preuve du pudding, c’est qu’on le mange » a un rapport distancié au réel : quel pudding ? Qui le mange ? Qu’est-ce que manger ? On ne peut pas sortir du langage par le langage. Je n’est jamais moi, le moi n’est jamais celui qui parle, et je peux continuer longtemps ainsi sans, par définition, sortir du langage.

Dans sa première période, Wittgenstein se confronte aux questions logiques plus que philosophiques : comment parler de façon sensée du monde, comment tenir un discours cohérent comme peut l’être un enchainement de propositions mathématiques consistant, irréfutable ?

Page 93. Bascule vers la deuxième période : Plutôt que « forme générale de propositions », tableaux, etc., raisonner par famille de structures. « Une proposition » ne désigne jamais tout à fait la même chose, est toujours circonstanciée.

Malgré son volume, sa souplesse et sa complexité, le langage humain n’est finalement qu’un tout petit nombre de mots, de règles de grammaire, pour embarquer tout un monde de choses et de phénomènes en constant changement. Même en notre ère de standardisation industrielle, aucune pomme n’est similaire à une autre, même pas à elle-même au cours du temps, même seulement le temps qu’on en parle.

Scions… travaillait autrement

Michel Lulek, éditions Repas, 2009.

https://editionsrepas.fr/catalogue/scions-travaillait-autrement

https://www.lemonde.fr/archives/article/2004/06/29/p-dans-la-creuse-une-menuiserie-suit-avec-succes-des-voies-alternatives-p_4303064_1819218.html

Ce qui fonctionne :

  • une histoire collective, entremêlée d’évocations de parcours individuels ;
  • une histoire cahotante, qui se fait à tâtons, au gré des rencontres, de la confrontation à mille contraintes inattendus (scier ou raboter ? Vendre en grande surface de bricolage, ou en direct ?)

Ce qui pourrait être mieux :

  • Avoir de vrais personnages, et donc un récit vraiment polyphonique, ce qui serait bien le moins pour l’histoire d’une coopérative. Le narrateur abuse de l’emploi du nous, forcément suspect, même si on imagine que eux, les autres, ont relu. Michel Lulek a peut-être le même rapport compliqué que moi au rôle de fondateur, du patron. On percevrait mieux les bifurcations si le récit descendait à l’échelle des protagonistes.
  • De vraie scène, au sein de l’équipe, à l’extérieur, pour montrer des rencontres, des débats, faire découvrir les lieux.
  • Des épisodes, des récurrences : de quoi se familiariser, apprivoiser le décor et des personnes, assimiler les idiosyncrasies de ce collectif ; et puis jouer aussi des ruptures, des surprises, donc des tensions entre configurations convergentes et divergentes (ce qu’on croit comprendre/ce qui n’est pas ce qu’on croit).

La Paix des ruches

Alice Rivaz, Zoé, 1947 / 2022

https://www.alice-rivaz.ch/web.php/34/fr/publication/la-paix-des-ruches

https://www.lemonde.fr/archives/article/1998/03/04/alice-rivaz_3656981_1819218.html

Roman sous la forme d’un journal, celui d’une vie domestique et professionnelle, avec les considérations politiques qu’elle peut inspirer. Une vie ordinaire, voire banale (à l’exception, étonnante et non expliquée, du choix de ne pas avoir d’enfants, choix partagé, celui-là et pas beaucoup d’autres, avec le mari), mais éclairer d’une réflexion soutenue sur ce que les menus évènements du quotidien disent des rapports entre les femmes et les hommes. Ce n’est donc pas un traité philosophique ou politique façon Beauvoir, avant tout un relevé de scènes de la vie quotidienne, à la cuisine ou au bureau. La narratrice tresse de beaux portraits de ses collègues dactylographes, de ses quelques rencontres masculines, des descriptions précises et fines de scènes de travail ordinaire, et des envolées sur la relation de genre, l’amour ou l’amitié, la séduction ou le mariage. Exemplaire peut-être de ce que peut être un journal de bord façon « écrit réflexif », pas tant sur le travail (encore que, de belles pages sur le travail domestique) que sur la vie de couple, et alors, avec un côté un peu désuet pour une lecture éloignée de plusieurs décennies, mais avec la force d’un propos ancré dans le vécu, et dans la découverte, chemin faisant, de ce que la réflexivité peut apporter pour supporter le quotidien, assumer des choix de vie.


Chaque fois que Philippe part pour le service militaire, je vois sur son visage le calme joyeux de celui qui va retrouver les siens. Mieux que tous les livres d’histoire, son expression m’explique leurs grands départs en masse depuis la nuit des temps. Tous ces croisés, ces ligueurs, ces combattants de tant de causes, toutes ces interminables files, ces cortèges en marche vers la lutte et vers la mort. Leurs chants, leurs clameurs qui s’élèvent pour un oui, un non, parfois pour moins encore. Leur hâte à répondre à ce mystérieux appel qui les agglutine. Compagnonnage de l’aventure, des plaies, des hymnes, des serments. Ce qui, à chaque génération, les pousse vers quelque incompréhensible carnage. Et à chaque génération les plus intelligents d’entre eux occupés à mettre un nom, des noms, sur le carnage, afin de l’expliquer et de le justifier.

Parfois je me le demande : qu’avons-nous affaire avec de tels fous ?

Oui, l’homme dans l’exercice de ses pouvoirs terrestres, et le voilà qui devient Attila, Néron, Hitler, Napoléon, et dans l’exercice de son autre puissance il se fait clouer sur des croix, arracher la langue, transpercer de flèches devant les Ève et les Marie consternées qui commencent par se tordre les bras, puis s’affairent pour recueillir les membres épars, ramasser, compter les morts, nettoyer la place.

Alice Rivaz, La Paix des ruches, 1947

Et ils dansaient le dimanche

Paola Pigani, Liana Levi, 2021.

https://www.lianalevi.fr/catalogue/et-ils-dansaient-le-dimanche

À rapprocher de Hans Fallada, Quoi de neuf, petit homme ? : les années 30, le milieu ouvrier, les univers militants vus du (de la) prolo ordinaire, les difficultés d’un couple dans le dur d’un quotidien bouts de ficelle. Mais la comparaison est rude : l’écriture de Pigani est belle, soignée, évocatrice, mais peut-être trop chromo d’époque, un brin raffinée ; « l’embellie » de la mobilisation ouvrière un peu trop convenue, Fallada s’en tenant à des êtres ordinaires, ballotés dans des enjeux politiques décalés de leur quotidien. La chute est un peu plate : « Demain sera un autre jour. »


À l’atelier, Szonja apprend vite à se calquer sur les autres. S’accorder autant que possible au vide entre les machines et les corps des autres. Trouver sa façon d’exister dans l’odeur de l’acide sulfurique. Éviter de les regarder vraiment, les femmes, les hommes tout autour, se concentrer sur les matrices, sur sa tâche, plonger dans le rythme qui cadence ses propres pulsations cardiaques. Tourner avec les machines… Szonja le suit, ce mouvement, avec des gestes déracinés d’elle-même, loin du sang qui bat à la source. D’heure en heure, les gestes s’enchâssent, perdent cette rondeur inutile, leur petite suspension dans le regard si jeune, encore tendre d’ignorance. Le ventre, la poitrine s’aplatissent, les muscles durcissent dans le présent opérationnel, où l’on se fiche bien de son nom hongrois, de son âge, de son sexe. Ils sont si nombreux à venir du même pays, du même village, de la même langue. […]

Szonja fixe des yeux les flottes de viscose, ces écheveaux visqueux ; il lui faut rester attentive à la transformation de la matière souple jusqu’au débit du fil sans fin qu’elle tire avec les mêmes pensées. Elle se crée des rituels, imagine des choses pour oublier la fatigue, y fait un nœud mental à chaque heure écoulée de la matinée. Ensuite, elle oublie, prise dans la coulée des gestes répétitifs. Une mélancolie nouvelle s’étire alors tandis que la pluie s’abat sur la verrière.

[…]

Hier, dans sa chambre, après avoir fermé les volets, elle a placé ses mains sous la lumière chiche qui pend du plafond. Depuis ses débuts à l’usine, elle ne les avait jamais regardées ainsi, à l’intérieur, sauf pour en vérifier la propreté. Ne les avait jamais accolées, ne serait-ce que pour les placer sous le filet d’eau du robinet. Ces mains qui ne connaissaient que l’eau des vaisselles, des lessives, la terre des betteraves, les voici devenus agiles, capables de se placer au bon endroit, de se glisser entre le métal et la fibre artificielle, des mains utiles, des mains uniques. À l’intérieur de leurs paumes, elle ausculte le vide qui lui semble si plein à présent, les lignes devenues des rails et ces doigts, des baguettes dures : elles sont le réceptacle de corps étrangers, d’une matière tiède et changeante, ces mains, devenues passages de rudesse, de flux nerveux et de poison chimiques. Ses mains d’ouvrières.

À bout de flux

Fanny Lopez, Divergences, 2022.

https://www.editionsdivergences.com/livre/a-bout-de-flux

Bien pour prendre la mesure des enjeux invisibles de ce qu’il y a de l’autre côté de la prise électrique, tout ce qu’on verrait si on était en mesure de remonter les câbles électriques jusqu’à la source. Ce fut un travail colossal de constituer les réseaux (électriques, mais aussi téléphoniques, routiers, ferroviaires, d’adduction d’eau, d’égouts, de collecte de déchets), et ça le reste de simplement les entretenir, plus encore de les renouveler, en l’occurrence pour faire face à la diversité des modalités de production (essaimage de petites productions, éoliennes ou solaires) ou de consommation (centre de données). Colosse aux pieds d’argile : tout cela est à la merci d’un évènement, climatique ou technique (il y aurait à cogiter sur la complexification technique, à la fois source de robustesse et de fragilité).

Peut-être parce que j’ai lu trop vite, mais les perspectives proposées au final m’ont temblé confuses : est-ce bien raisonnable de prétendre maitriser rationnellement la bascule vers un réseau électrique à taille humaine, de revenir sur les choix technologiques fondées sur la centralisation ?

Le langage de la perception

John L. Austin, Vrin, 1962/2007.

https://www.vrin.fr/livre/9782711617654/le-langage-de-la-perception

La pratique philosophique serait de toujours questionner l’emploi des mots : « que veux-tu dire par là ? » (Ou bien qu’est-ce que tu entends par là, qu’est-ce que tu dis en disant cela ?) Dieu, la liberté, le bien, le réel, directement, percevoir, je, moi, ipséité : mais encore ? Ça consiste en quoi ? « Ce que tu veux dire » : à la fois ce que tu veux signifier (de quoi tu parles) et ce que tu veux produire comme effet en le disant. Ramener au contexte, au particulier, pour ne pas être dupé par la fonction généralisatrice du langage catégorisante, ramenant ce qui est désigné dans l’instant au patrimoine de ce qui a existé, par l’intermédiaire des mots disponibles.

Une question un peu mystérieuse : à quoi bon s’échiner à décortiquer aussi précisément, minutieusement, une conception de la perception de la connaissance du monde que l’on réprouve (l’idée de sens data, défendu par un certain à Hyères) ? Idem pour Bouveresse : qu’est-ce qui me séduit, m’attire chez ces philosophes, leurs jeux de langage auquel je ne participe pas, leurs enjeux institutionnels qui ne sont pas les miens ? Qu’est-ce qui infuse parmi mes propres repères ? Qu’est ce que je cultive comme geste intellectuelle ? Je ne suis pas capable d’écrire comme eux, même en faisant semblant. Ou peut-être faudrait-il essayer ? Non, tant il est long de maîtriser un certain usage du langage, de la parole, de l’écrit.

Il faudrait être capable de reprendre cette approche du langage dans le cas de Wittgenstein, au moins pour le Tractatus, pour ne pas s’en laisser compter. Faire le départ entre ce qui relève de la conversation savante en cours entre pairs (en l’occurrence les logiciens) et ce qui touche à un savoir universel, à ce qui est utile au quidam qui manie avec quelques ambitions quelques concepts, voire dans l’ordinaire d’une conversation sur le divin, la science, les croyances, le monde comme il va.

Les philosophes qui jargonnent, qui prétendent cultiver leur propre jardin conceptuel, vont à rebours des usages sociaux et donc éprouvés, sédimentées, patrimonialisés du langage. Bien sûr que chacun, toujours, se réapproprie chaque terme, le singularise, mais ne peut bien longtemps n’en faire qu’à sa tête est toujours plus ou moins soumis à l’usage collectif, doit bien à un moment ou à un autre revenir au sens et pratiques communes.

Coopérer et se faire confiance

Éloi Laurent, Rue de l’échiquier, 2024

https://www.ruedelechiquier.net/essais/486-cooperer-et-se-faire-confiance.html

Vaut surtout pour la distinction entre collaboration et coopération, ci-dessous. Pour le reste, c’est écrit et pensé trop vite, avec générosité, mais trop peu, à mon gout, de rigueur. Comme il l’écrit en ouverture de sa conclusion, « les êtres humains sont souvent enclins à discourir plutôt qu’à concourir. » (tout de même, un certain sens de la formule). Pourquoi alors écrire en solitaire ? Pourquoi privilégier la contestation du récit technophile, ou de celui de la transition sous la férule des pouvoirs publics ?

Et puis méfiance vis-à-vis d’une approche un brin binaire, même pas dialectique, opposant deux schémas pour l’avenir social : « attrition » vs « renaissance sociale écologique » (pages 76 et 77).

Un bon point : sa vive dénonciation des ravages du numérique sur les relations sociales, les « réseaux sociaux » étant de piètres facteurs de socialisation.


La collaboration, selon son étymologie, vise à « faire ensemble », à partager le plus efficacement possible le travail dans le but d’accroitre la production tout en libérant du temps de loisir. […] La coopération désigne étymologiquement une entreprise commune plus large et plus dense, qui consiste à « œuvrer ensemble ». […]

Cinq différences décisives entre coopération et collaboration :

  1. La collaboration s’exerce au moyen du seul travail, tandis que la coopération sollicite l’ensemble des capacités humaines. Collaborer, c’est travailler ensemble, tandis que coopérer peut signifier réfléchir ensemble, contempler ensemble, rêver ensemble ; les coopérations imaginaires sont peut-être les plus fécondes ;
  2. La collaboration est à durée déterminée, tandis que la coopération n’a pas d’horizon fini. Collaborer, c’est mettre en commun son travail pour un temps donné : les « contrats à durée indéterminée » délimitent en fait un temps de travail consenti et le travail lui-même est spécifié sous la forme de tâches à accomplir dans un temps imparti ; coopérer, c’est ne pas savoir combien de temps durera l’association humaine, c’est se donner le temps plutôt que compter et décompter le temps ;
  3. La collaboration est une association à objet déterminé, tandis que la coopération est un processus libre de découverte mutuelle. […] Collaborer, c’est réaliser en un temps donné une tâche spécifique, qui suppose une comptabilité précise des ressources nécessaires à son accomplissement. La productivité rapportera la quantité produite à la quantité de travail utilisé, de même que l’efficacité ou l’efficience mesureront le rendement de l’effort collectif. Coopérer, c’est ne pas vouloir circonscrire le résultat du partage de l’intelligence collective, ni limiter à priori le champ de l’intelligence collective : de très nombreuses découvertes scientifiques reposent précisément sur une forme de surprise heureuse, la sérendipité – on trouve ce que l’on ne cherchait pas, l’inconnu est la clé du processus de découverte ;
  4. La collaboration est verticale, la coopération est horizontale. Coopérer peut vouloir dire obéir à des instructions (ce que le terme de « collaborateur » utilisé de manière péjorative traduit bien), voire être contraint de réaliser des tâches contre son gré ; coopérer, c’est au contraire s’associer de manière volontaire dans une forme de respect mutuel et sur un pied d’égalité. On ne peut pas forcer des personnes à réfléchir ensemble. Coopérer, c’est traiter l’autre comme une fin et non comme un moyen.
  5. La collaboration vise à produire en divisant le travail, tandis que la coopération vise à partager et à innover, y compris pour ne pas produire. Partage et innovation peuvent ainsi viser à « ne pas faire », comme dans les coopératives énergétiques ou les ressourceries contemporaines, où l’on réfléchit à la modération des usages ou à la réduction de la consommation par l’association humaine.

Comme les cinq doigts de la main, ces cinq qualités propres à la coopération sont reliées entre elles et interdépendantes. La liberté de chercher ensemble sans savoir ce que l’on trouvera suppose l’horizontalité qui favorise en retour la liberté d’échanges entre partenaires ; la pluralité des capacités humaines sera d’autant plus sollicitée que la quête n’a pas d’objet déterminé ; cette pluralité trouvera d’autant mieux à s’exprimer que le temps ne sera pas compté ; plus la coopération se libère de la productivité, de l’efficacité ou de l’efficience, plus elle donne libre cours à la pluralité des capacités humaines ; plus les individus associés sont des partenaires et non des collaborateurs, plus ils engagent pleinement toutes leurs capacités dans l’effort commun. Ces qualités sont chacune et ensemble reliées à la confiance, qui est à la coopération ce que le bras est à la main. La confiance est une force sociale de réduction de l’incertitude, qui joue un rôle minimal dans un processus de collaboration encadré et contrôlé, mais s’avère décisive dans une coopération indéterminée dès lors qu’elle transforme la certitude de la connaissance commune en un risque partagé.

Après la production – Travail, nature et capital

Franz Fischbach, Vrin, 2019.

https://www.vrin.fr/livre/9782711628889/apres-la-production

Je crains que les livres des éditions Vrin soient trop spécialisés pour moi… Après qqs pages prometteuses sur la distinction entre travail et production (avec l’exemple du passage de l’hydraulique à la vapeur dans le textile anglais au début du XIXe s.), et alors rapports entre humanité et nature, il bascule à une discussion savante de confrontations (effectives ou imaginées par lui) entre Marx d’une part, et, successivement, Harendt, Heidegger et l’école de Francfort (Adorno, Jonas). C’est très technique, avec des enjeux incertains pour moi.

Évolution de la conception du travail chez Marx, à approfondir peut-être : travail constructeur de la personne, ou aliénant ?Faut-il transformer le travail, ou l’abolir ?