RF Monté / Romain Filstroff, Slatkine, 2023.
https://www.senscritique.com/livre/les_mots_sont_apatrides/55861210
Lectures en tout genre
RF Monté / Romain Filstroff, Slatkine, 2023.
https://www.senscritique.com/livre/les_mots_sont_apatrides/55861210
Victor Rosenthal, PUF, 2019.
Et si l’écriture, comme processus, avait d’abord une dimension d’entrainement à la vie sociale, en soutenant la voix intérieure façon « atelier d’Alice » ? (Page 44)
« Entendre une voix intérieure » (page 50, celle de l’auteur d’un texte) : abus de langage ? Qu’est-ce qu’on entend par « entendre » ? Tout comme « voix », pour désigner un phénomène silencieux ? Est-ce que ce livre tient encore si on invente un autre nom, pour éviter le quiproquo, la confusion ? Il faut bien faire avec la polysémie, l’utilisation d’un même mot pour désigner des réalités différentes. Être lucide ?
Page 71. La voix intérieure comme support à l’autonomisation du sujet vis-à-vis de la norme sociale, il dit même du « prescrit » ! Il est en effet quelque chose qui appartient en propre au sujet, qui lui appartient au plus haut point, qui est on ne peut plus difficile à partager : ce qu’on se dit à soi-même, ce qu’on élabore pour soi.
Page 74. Enseigner, c’est à la fois apprendre à ne pas trop réfléchir, en assimilant, en incorporant des routines, des évidences, des certitudes, mais aussi apprendre à réfléchir, pour se convaincre, s’exercer à penser par soi-même, à ses propres jugements et convictions. Par exemple : apprendre à regarder la Joconde.
Peut-être une question clé de l’apprentissage : à ce moment-là, qu’est ce que vous vous êtes dit ?
Page 116. Citation de Bakhtine. Atelier avec l’intelligence artificielle, qui procède ainsi : créer des suites de mots à partir d’un stock existant. Quelle différence, alors, entre la vie et le calcul ?
Renverser le test de Turing : est-ce qu’un système IA serait capable de distinguer un humain d’un ordinateur ?
Page 118. Principe d’adressivité : « Tout propos, dit ou écrit, proféré à haute voix ou dans son for intérieur, est toujours, nécessairement, adressé à un destinataire, à un public. »
Page 135 : (début de) liste des modes de parole à soi
Page 150. L’organe vocal est d’une complexité considérable, d’autant qu’il emprunte à quantité d’organes qui n’ont rien à voir avec la vocalisation (bouche, mâchoires, nez, gorge, affectés à l’alimentation ou la respiration). On parle, mange, respire par le même orifice. Quelle curieuse machine !
Page 160. Citation de Israël Joshua Singer, La Famille Karnovski
La voix comme instance de mise en relation entre le corps, au sens le plus matériel, et le psychisme, ce que j’ai à dire (et pas seulement la parole, plus abstraite : la voix, avec ses accents, ses ratés, ses dérapages, ses emportements, ses résonances).
La lecture comme voix intérieure : est ce que je lis avec mon accent propre ?
Page 258. Concept de « fictionnement »
https://www.philomag.com/livres/quelquun-qui-parler-une-histoire-de-la-voix-interieure
Karl Bühler, 1934. Agone, 2009.
La lecture de la préface (Jacques Bouveresse) et de l’introduction (Janette Friedrich), ainsi qu’un rapide feuilletage suffit être persuadé que ça me dépasse. Je serais curieux de savoir qui est capable, combien sont capables de ne serait-ce qu’entamer une telle lecture. C’est d’une haute technicité. Mais il en faut bien ? Pourtant, Agone n’est pas un éditeur de niche universitaire. Mais je peine à trouver les marches pour accéder à cette montagne. Un peu triste, non ? La faute aux vulgarisateurs ? Ou plutôt au défaut de vulgarisateurs, là où tant d’autres m’évitent (nous évitent) de potasser Aristote et Kant dans le texte. Disons cela : on manque (je manque, dans ce champ peut-être étroit de philosophie du langage) de passeurs, et Bouveresse n’est pas sur ce créneau. Même la notice Wikipédia de Karl Bühler est ardue. Et encore : pourquoi n’y a-t-il pas de mention Buhler dans un livre comme Introduction à la philosophie du langage de Denis Vernant ? Des champs trop indistincts entre linguistique, philosophie, psychologie ?
https://agone.org/livres/theoriedulangage
https://www.cairn.info/theorie-du-langage–9782748900866.htm
https://journals.openedition.org/lettre-cdf/146
https://www.erudit.org/fr/revues/philoso/2010-v37-n2-philoso3970/045208ar/
https://www.cairn.info/revue-la-linguistique-2011-2-page-151.htm
Nancy Murzilli. Premier Parallèle, 2023.
Même si elle traite avant tout de la sphère privée, histoires d’amour ou de deuil, le propos de l’auteure peut nous rassurer sur le caractère fictionnel de nos récits de travail : on se raconte des histoires, on dit bien ce qui nous arrange, on refait toujours un peu le monde. Et c’est aussi l’effet qu’on cherche à se produire chez le lecteur : par un processus d’identification, d’immersion dans une histoire, qu’il se fasse à son tour des films, pour se projeter dans un travail.
Malo Morvan, éditions du commun, 2022
Démontage (déconstruction) minutieux, précis et efficace de la langue (française, bretonne, etc.), dans une approche surtout sociolinguistique, donc en intégrant une lecture sociale : il n’y a pas de « locutorat » homogène du « français », quel que soit le périmètre plus ou moins restreint donné à ce mot ; il y a toujours des usages sociopolitiques de la définition de la langue, et des démarches normatives ; les êtres sociaux regimbent toujours aux catégorisations savantes ou politiques, l’utilisation ordinaire d’une langue étant d’abord pragmatique et créative.
L’écriture prend des tournures d’un manuel, avec beaucoup de listes d’arguments, avec aussi le souci de la réflexivité (c’est même à la conclusion : quel usage de la langue dans un tel travail universitaire et éditorial ?).
Et puis l’impression d’enfoncer des portes ouvertes, pour redécouvrir le langage ordinaire sous les représentations savantes, académiques : lui-même écrit plusieurs fois sous le contrôle de ce qui va de soi quand on regarde la vraie vie : bien sûr que les gens ne respectent pas les normes des prescriptions, pas plus les linguistiques que les autres.
Brice Parain, 1942. Gallimard, collection Idées, 1972.
Photocopies
Le problème des origines est à prendre au sérieux : par quoi commencer ? Comment sortir de la conception progressiste de l’évolution, du simple vers le complexe ? De l’ébauche vers le produit fini ? Du fruste vers le subtil ?
Les philosophes butent sur des solutions de continuité entre pensée, langage intérieur, langage exprimé et adressé, monde. Comment accorder tout cela ? Qu’est-ce qui est premier ?
Page 3. Bel exposé de l’histoire de la philosophie en trois étapes :
La justice : « Nous n’avons le choix, pour les mathématiques, la plus certaine des sciences, qu’entre deux attitudes :
Page 7 : « le langage n’est qu’à première vue une manifestation de notre existence ; c’est un être extérieur à nous, comme l’est le livre ou la stèle. »
Page 8 : « le mot “être” est le lieu terrestre de l’existence, sans lequel il n’y aurait pas d’être parmi nous, donc d’objectivité. »
Page 13 : la raison (Descartes) ou l’intuition (Leibniz, Bergson) relève de facultés de connaissance indépendante du langage. Celui-ci n’est qu’un instrument.
« L’histoire confond les dogmatiques : vérité aujourd’hui, erreur demain. »
Il fait joliment feu de tout bois : des histoires de paysans arrachant des pommes de terre, des citations de Phèdre, de Verlaine. Belle érudition, un brin désuète.
Page 19 : si l’homme se définit par le langage, qu’en est-il du silence ? Une forme de langage, au risque de le définir par son contraire. Qu’en est-il de ma pensée lorsque je me tais ? Langage intérieur, tout le temps ? Là encore, dilemme entre l’essence et l’histoire : si on considère que le langage ne peut se définir absolument, il faut expliquer son émergence. Soit on établit son fondement, soit on décrit sa fondation.
Page 22 : ce que je dis en affirmant « j’ai faim ».
Page 23 : « on interdit d’additionner des chevaux et des portes. Comment pourrais-je écrire une équation dont le terme initial ne serait pas lui-même une formule ? Cependant telle est bien la démarche par laquelle débute toute pensée discursive : la dénomination. »
Page 27 : « chaque mot dépasse l’individuel et appartient au genre. » On peut aussi soutenir, me semble-t-il, l’inverse : « l’individuel dépasse le mot, et est singulier. »
Page 29 : bascule étonnante dans l’idéalisme radical : « nulle chose n’existe avant que d’être nommée », « béni sois-tu qui parla et le monde fut. » Ou, plutôt que bascule, cohérence avec une définition de l’humain comme être de parole plutôt que de chair ? Ce que je partage : sa vigilance envers une illusoire adéquation du langage avec soit la réalité, soit la pensée. Mais il va un peu loin dans une approche performative du langage !
Page 31. Difficile à suivre : « l’être que crée la parole, ce n’est pas un être de chair, c’est un être de raison. » « La réalité stable, universelle, déterminée, permanente qui est l’objet de notre science, j’entends l’objet que nous examinons et qui ne fuit pas sous nos sens en même temps que le temps, c’est le langage. »
Page 34. « Le langage est par sa nature une abstraction, en ce sens qu’il ne manifeste pas la réalité, mais qu’il la signifie dans sa vérité. »
Page 35. « De la confrontation entre langage et réalité ne peut jamais sortir qu’une destruction du langage pour ce qu’il ne figure pas exactement la réalité : impossibilité de définir, impossibilité d’attribuer, impossibilité même de nommer. »
Page 43. Distinction entre
Page 53 : si le monde est mathématique, quid des sensations, des singularités ? Si le langage échoue toujours à désigner, comment parler savamment ?
Page 57. Le langage mathématique est une invention progressive, à cliquets. Rien ne va jamais de soi, sans quoi il n’y aurait pas eu d’inventions, même de la numération. Si c’était l’exploration d’un existant, quiconque pourrait redécouvrir ex nihilo le même univers. La recherche, et alors ses résultats, est contingente.
Page 58. L’exposé de la démonstration mathématique élimine cette histoire. C’est qu’elle ordonne le raisonnement à partir de la solution, c’est-à-dire de la fin du raisonnement, alors que l’histoire le prend à son origine, au moment où elle ignorait quelle serait sa fin. » (et où elle ne se pose même pas la question, parce qu’on ne connait pas l’avenir)
Il faut parler (écrire) pour mesurer l’immense incertitude, l’invention permanente.
Page 67. La force de la négation pour explorer les possibles du langage : que se passe-t-il si je peux affirmer le contraire, invérifiable tant qu’il échappe à l’observation (par exemple la planète Mars est habitée) ?
Page 69. Ce n’est pas l’objet qui donne sa signification au signe, mais le signe qui nous impose de nous figurer à l’objet de sa signification. Nous n’apercevons pas l’origine du langage, mais nous percevons sa fin.
Page 73. Distinction entre
Avec cet obstacle de fond : ouais, qui dit la vérité ?
Page 76. Dilemme d’Épicure : ce que Dieu veut, ce que Dieu peut. De la relativité du langage, même dans chaque formulation (Pascal). Alors, s’en remettre soit au bon sens (ce qui se conçoit sans avoir besoin d’être défini), soit à Dieu lui-même.
Page 87. Inquiétude cartésienne : « ou bien notre confiance [dans le langage] devrait être entière et notre volonté ne devrait jamais dépasser notre entendement, les mots ne jamais être équivoques ; ou bien notre méfiance n’a aucune raison de ne pas être totale et notre volonté libre n’a d’autres effets alors que de nous maintenir en un doute irrémédiable sur la vérité du langage. »
Page 94 : Descartes vs Pascal
Page 101. Son histoire des problèmes de la philosophie face au langage part toujours (et lui comme tant d’autres) de l’examen d’un homme soucieux de désigner d’un mot un objet extérieur à lui, ou une pensée intérieure. Ce n’est qu’au fil du raisonnement, à la marge, qu’apparaisse la prise en compte de considérations historiques ou sociales. Le langage n’est jamais seulement l’affaire individuelle d’un Robinson se dépêtrant de son bagage lexical. Comme si le philosophe ne parvenait pas à se détacher de sa position de locuteur. Cas extrême cartésien : qui est le je du cogito ?
Vraiment étonnant à quel point il annonce (ou rejoint) Wittgenstein (des limites de la philosophie dans le langage. cf. la brique page 113).
Page 101 à 106 : bon résumé de tout son propos
Page 110 suivantes : bascule vers la preuve par l’accomplissement
Page 119. « Notre langage nous exprime-t-il, en tant qu’individu, ou exprime-t-il les essences universelles ? » Sommes-nous libres ou déterminés par un fatalisme logique ? Dans le premier cas, comment la communication entre les hommes est-elle possible ? Dans le second, comment l’erreur est-elle possible, puisque nous ne pouvons l’attribuer à Dieu ?
Page 135. Leibniz introduit la notion de « possible » qui serait la caractéristique de ce que saisit le langage : non pas directement le réel, mais tout de même un moyen de l’explorer.
Page 137. Synthèse, à la fois saisissante, mais aussi trop synthétique pour être convaincante, des orientations philosophiques française, anglaise et allemande.
Page 141. Nietzsche : pensée fondamentale : dans tous nos jugements, il faut prendre pour norme l’avenir, et ne pas chercher derrière nous les lois de notre action. Plaidoyer pour l’action, mais qui balaie toute prescription.
Page 142. Comment ne pas se contenter de décrire, de phénoménologie passive ?
Page 146. Que la somme des angles soit 180° ne se découvre pas, mais s’apprend. (et peut ne pas s’apprendre).
Page 147. « La matière des mathématiques est morte, celle de la connaissance philosophique est la vie elle-même. »
Avis 153. Égale : images et mots forment ensemble le tout de notre conscience et se combattent à l’intérieur de ce tout, qui tantôt parait se détruire et tantôt se reconstitue, pour de nouveau se détruire, puis ce reconstituer sans fin.
Page 157. « Le monde est constamment jeune, alors que nous vieillissons chaque jour. »
Page 166. « Tout mot existe indépendamment du contenu d’images et d’action que nous lui attribuons. » Alors qu’il approchait d’une dialectique individu/collectif, présent inscrit dans une dynamique temporelle, il revient brusquement, par souci de préserver une transcendance, à « une règle dont le langage serait dépositaire ». Et pour résister au flux de paroles, se réfugie dans l’écrit : « cette existence n’est peut-être pas sensible dans l’écrit, mais elle se manifeste de toute évidence dans l’écriture. »
Page 167. « Mal nommer un objet » (Albert Camus !)
Page 168. Le langage « règle de notre pensée et de notre action humaine, extérieur et par conséquent transcendantale à nous, parce qu’il est le lieu de l’universell et de la volonté réfléchie. »
Page 172. « Le langage n’est qu’un moyen pour nous attirer vers son contraire, qui est le silence et qui est Dieu. » Un final lyrique !
Ralph Waldo Emerson,
Quel lyrisme ! L’idéalisation (au sens fort, transformation en idée) de la nature, jusqu’à la présence divine, l’incarnation.
https://www.cairn.info/revue-francaise-d-etudes-americaines-2002-1-page-43.htm
https://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2006-4-page-9.htm
Edward Sapir, 1921.
De belles pages sur l’infinie diversité des parlers saisis à l’échelle individuelle et qui ne peuvent être (réellement ?) saisis qu’à cette échelle-là seulement. Ce qui n’empêche pas l’auteur de s’efforcer ensuite d’étudier la progressive disparition de « whom » comme phénomène linguistique à l’échelle des « langues », des communautés langagières, avec leurs régularités que le savant s’efforce de saisir au-delà des individus.
http://classiques.uqac.ca/classiques/Sapir_edward/langage/langage.html
https://www.cairn.info/theories-du-langage–9782804707248-page-105.htm
Otto Jespersen. Gallimard, 1992.
Page 74. « La pomme », mais encore ? Souvenir de Bernard Alix, ou encore de Francis Ponge.
Vieilli (vieillot ?) : Une approche systématique des catégories de mots transversales aux langues (en tout cas les européennes) et alors posées (glissement à la limite) comme universelles. De la prétention simpliste des grammairiens.
Le grand écart avec Benveniste est étonnant : « la langue » est la langue écrite, et même avant tout celle des écrivains.