Métamorphoses

Emanuele Coccia. Payot Rivages, 2020.

Qu’est-ce qui cloche ? Qu’est-ce qui fait que ce livre me tombe des mains, que mon regard glisse sur les lignes sans être arrêté par une marche un peu plus ferme, sans être retenu par une corde de rappel ?

Pas tout à fait dans les canaux de la production philosophique francophone : pas de références au fil du texte ; le regroupement bibliographique final présente les sources de façon commentée plutôt que par une liste d’ouvrages ; elles sont avant tout dans le champ de l’épistémologie des sciences du vivant plutôt que des philosophes classiques.

Le propos penche nettement plus du côté d’Héraclite que de Parménide : tout coule, tout se transforme, et donc, ça sonne quand même plus chic, tout se métamorphose. À rapprocher sans doute de François Jullien et de ses « transformations silencieuses ».

De la mauvaise philosophie à prétention poétique, ou bien de la mauvaise poésie à prétention philosophique ? L’auteur s’épanche facilement, dilue, étale son propos pour couvrir du papier. Il assume les truismes : soit on passe de l’un à l’autre, soit on s’arrête, quitte à perdre son temps. Par exemple la fin de l’introduction (drôle d’endroit d’ailleurs pour poser une définition du concept central de l’ouvrage) : « Nous appelons métamorphose cette double évidence (l’auteur nous annonce donc qu’il ne fait qu’annoncer des évidences, et doublement, et que si ce n’est pas évident, on passera son chemin) : tout vivant est en soi une pluralité de formes – simultanément présentes et successives (c’est vertigineux : simultanément successives… ça sonne intelligent, certes) –, mais chacune de ces formes (donc dénombrables ? Que l’on pourrait énumérer ?) n’existe de manière véritablement autonome (attention, véritablement), séparée (autonome égal séparé ?), car elle se définit (si elle le fait elle-même, c’est tranquille !) en continuité immédiate (il y aurait donc des continuités non immédiates ?) avec une infinité d’autres avant et après celle-ci (là, l’arithmétique écarquille les yeux). La métamorphose est à la fois (!) la force qui permet à tout vivant de s’étaler (je dirais même plus se vautrer) simultanément et successivement (encore !) sur plusieurs formes, et le souffle (un souffle qui n’est donc pas une force) qui permet aux formes de se relier (un souffle qui relie ?…) entre elles, de passer de l’une dans l’autre. »

J’ai essayé avec d’autres passages, et ça fonctionne à chaque fois. Soit on s’endort, soit rêvasse, soit on s’indigne, soit on finit par s’écœurer de tant de crème dégoulinante.​

https://www.payot-rivages.fr/rivages/livre/m%C3%A9tamorphoses-9782743647346

https://www.lemonde.fr/livres/article/2020/05/29/metamorphoses-d-emanuele-coccia-la-chronique-philosophie-de-roger-pol-droit_6041128_3260.html