La Plongée

Lydia Tchoukovskaia, 1946-1957. Calmann-Levy, 1974, 1989.

Un aperçu de la vie quotidienne dans un monde d’oppression. Il faut en permanence composer avec d’une part les traumatismes, les convictions, d’autre part les jeux de dupes pour faire bonne figure, ne se livrer qu’avec parcimonie. Tous les degrés des comportements humains ordinaires, quand il s’agit d’avaler des couleuvres de la conformité sociale. Là, c’est particulièrement délicat quand la pression de la norme consiste en la chasse au « cosmopolitisme » (appellation officielle de l’antisémitisme de la période Jdanov), et quand la mise au point des récalcitrants, la coercition des marginaux repose d’abord sur la violence policière directe, radicale. Mais ce que l’on mesure aussi, c’est ce qui parait normal à l’individu des sociétés libérales occidentales relève alors de la marginalité. Bon gré mal gré, ce sont ceux qui sont dans une autre norme, qui, bon an mal an, jouent le jeu de « la propagande », qui sont majoritaires. Même hypertrophiée, la police ne peut jamais que s’en prendre à une minorité, ne peut jamais contenir une majorité de la population qui n’adhèrerait pas d’une façon ou d’une autre à la légitimité du pouvoir en place.

https://www.lebruitdutemps.fr/boutique/produit/la-plongee-27

http://www.lacritiqueparisienne.fr/75/lydia.pdf

La vie et les opinions de Tristram Shandy, gentilhomme

Laurence Sterne, 1759. Traduction de Guy Jouvet, Éditions Tristram, 2004.

Comme La route des Flandres, mais deux-cents ans plus tôt, un livre que je goute, que je picore plutôt que je le dévore. Et sans boulimie ! Ou alors il faudrait s’y plonger soigneusement équipé, dument outillé, pour en faire le siège puis s’emparer du pachyderme et le digérer, élaborer pour de bon. Peut-être un livre à posséder, pour y revenir parfois, se familiariser avec le style, apprivoiser tant de truculence.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Vie_et_opinions_de_Tristram_Shandy,_gentilhomme

Jean Barois

Roger Martin du Gard, 1913. Gallimard La Pléiade, 1955.

Littérature philosophique, ou philosophie littéraire : dans les deux options, une écriture de grande qualité. Sans doute que le format Pléiade y contribue. Il donne un certain cachet au texte, on le lit avec d’emblée une certaine considération respectueuse.

Roman théâtral, ou théâtre romancé : beaucoup de dialogues, de tirades même, pour exposer des conceptions de la vie, du destin, de la science ; des croquis préalables de personnages qui interviennent sur scène ; des interruptions dans le dialogue sur un mode didascalies ; et puis des courriers de correspondance entre les protagonistes.

Beaucoup d’emphase, d’intensité posée par les personnages : la vie est effectivement dramatique, en l’occurrence portée par des engagements idéologiques, qui déterminent les choix d’existence. Martin du Gard semble opiner du côté des conceptions positivistes. La (re) conversion tardive de Barois, malade, est motivée par l’effroi du crépuscule final bien plus que par un raisonnement muri. Comme s’il avait trop investi dans l’argumentation rationaliste au cours de sa vie pour n’avoir plus que la ressource de son intuition à l’issue de son parcours. C’est bien tout ce que montre l’ensemble du récit : les hommes agissent d’abord par passion, s’engagent et s’exposent, puis justifient après-coup leurs actes à grand renfort de certitudes toujours définitives.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Barois

https://www.cairn.info/revue-cliopsy-2014-2-page-91.htm

Et si les Beatles n’étaient pas nés ?

Pierre Bayard. Éditions de Minuit, 2022.

Ce qui fonctionne assez bien dans le cas d’une substitution circonscrite [les Kinks plutôt que les Beatles, Camille Claudel plutôt que Rodin] est beaucoup plus douteux pour des penseurs d’influence [Proudhon plutôt que Marx, Pierre jamais plutôt que Freud]. C’est une chose que de refuser le déterminisme du talent hors norme, du génie créateur qui ne peut que s’imposer à tous, même méconnu de son époque, ou bien de décrypter les mécanismes sociaux de promotion d’un auteur, et donc de garder à l’esprit que ça aurait pu ne pas se produire, se produire autrement. C’est autre chose que d’imaginer à postériori, pétri de ses représentations contemporaines, d’autres configurations sociales. Là plus que jamais, la réponse fait le malheur de la question.

PREMIÈRE PARTIE : ÉCLIPSES

Chapitre premier : Un monde sans les Beatles

Chapitre II : Un monde sans Rodin

Chapitre III : Un monde sans Shakespeare

DEUXIÈME PARTIE : INFLUENCES

Chapitre premier : Un monde sans Marx

Chapitre II : Un monde sans Freud

Chapitre III : Un monde sans Mead

TROISIÈME PARTIE : INFLUENCES RÉTROSPECTIVES

Chapitre premier : Un monde sans Kafka

Chapitre II : Un monde sans Proust

Chapitre III : Un monde sans Beauvoir

QUATRIÈME PARTIE : INTERVENTIONS

Chapitre premier : Un monde sans Pasternak

Chapitre II : Un monde sans Louise Labé

Chapitre III : Un monde sans cavaliers bleus

http://www.leseditionsdeminuit.fr/livre-Et_si_les_Beatles_n_%C3%A9taient_pas_n%C3%A9s__-3385-1-1-0-1.html

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-suite-dans-les-idees/et-si-l-histoire-de-l-art-devenait-contrefactuelle-5483955?fbclid=IwAR3IrprKqJ-Or_o8Zu4rppj1Ee7t6MaoDtD5eKPtoB1KTXsH9BjJgIMMKjE

https://www.en-attendant-nadeau.fr/2022/11/09/beatles-bayard/

La route des Flandres

Claude Simon, 1960. Éditions de Minuit, 1960.

Peut-être, le reprendre un jour, à tête reposée ? Lire par petits bouts, plutôt que d’une traite, pour digérer patiemment ? Étudier le style plutôt que de s’acharner à identifier les éléments narratifs ? Voir comment c’est écrit plutôt que ce que ça dit ? Au moins je peux dire qu’il s’agit bien là de se coltiner de la littérature !

http://www.leseditionsdeminuit.fr/livre-La_Route_des_Flandres-1854-1-1-0-1.html

https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Route_des_Flandres

Requiem

Gyrðir Elíasson. La Peuplade, 2022.

Touchant parce tout ce qu’il laisse deviner au lecteur (ce que j’ai mis du temps du moins à lire) : le glissement dans la folie, quand l’obsession de noter (écrire, tenter de saisir en notes musicales les sons qui captent son attention) tourne à la manie pathologique, à la coupure du monde par l’enfermement dans un carnet. Le voisinage est peu encourageant, la chaleur humaine ambiante à la hauteur des températures de l’été islandais, et les relations professionnelles factices du publicitaire peu engageantes. Reste la musique.

https://lapeuplade.com/archives/livres/requiem

https://www.lemonde.fr/livres/article/2022/02/10/jacques-aumont-laure-de-chantal-yann-diener-avrom-moshe-fuchs-maja-thrane-les-breves-critiques-du-monde-des-livres_6113192_3260.html

Le piéton de Paris

Léon-Paul Fargue. Gallimard, 1932, 1939.

Pas conquis : trop subjectif, et ce sont avec les lunettes pince-nez du poète, du lettré, du petit industriel à l’aise en société qu’il décrit sa ville, là où j’attendais, j’espérais une description plus journalistique, façon Joseph Kessel.

Relire « le Piéton de Paris »

https://www.lemonde.fr/livres/article/2020/11/22/l-esprit-de-paris-leon-paul-fargue-de-pied-en-capitale_6060698_3260.html

Jean-Luc et Jean-Claude

Laurence Potte-Bonneville. Verdier, 2022

L’écriture d’abord intrigue, attire l’attention, mais je me suis rapidement lassé de jouer aux devinettes. Pourquoi pas.

Cf. sur le site de l’éditeur.

https://www.lemonde.fr/livres/article/2022/08/25/laurence-potte-bonneville-jean-claude-mourlevat-sarah-winnemucca-les-breves-critiques-de-la-rentree-litteraire_6139040_3260.html