Soudain l’été dernier

Tennessee Williams, 1958.

Des passages entiers de dialogue similaire repris dans le film (l’entretien initial entre Violet Venable et le docteur Cukrowicz, le monologue final de Catherine Holly), mais aussi des différences majeures et significatives :

  • L’unité de lieu : tout se joue dans le jardin de la maison Venable. Donc aucune scène de l’asile, des salles d’aliéné·es.
  • la belle-famille Holly et la cupidité du fils est bien plus présente. Et on apprend que la mère de Catherine est la belle-sœur de Violet, ce qui permet à celle-ci de refuser l’appelation de « tante» de la part de sa nièce par alliance.
  • Rien par contre de l’enjeu financier pour le directeur de l’asile, et donc du chantage de Violet pour obtenir la lobotomie de Catherine.
  • Les évocation de la pédophilie de Sebastian ou du viol de Catherine sont très allusives !

Le tout donne alors une impression plus univoque, incite moins à l’appérciation ambigue des différents personnages. Le film, par les ressources cinématographiques de la diversité des scèmes, me semble plus subtil et complexe, moins à charge de Violet Venable.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Soudain_l%27%C3%A9t%C3%A9_dernier_(pi%C3%A8ce_de_th%C3%A9%C3%A2tre)

La Paix des ruches

Alice Rivaz, Zoé, 1947 / 2022

https://www.alice-rivaz.ch/web.php/34/fr/publication/la-paix-des-ruches

https://www.lemonde.fr/archives/article/1998/03/04/alice-rivaz_3656981_1819218.html

Roman sous la forme d’un journal, celui d’une vie domestique et professionnelle, avec les considérations politiques qu’elle peut inspirer. Une vie ordinaire, voire banale (à l’exception, étonnante et non expliquée, du choix de ne pas avoir d’enfants, choix partagé, celui-là et pas beaucoup d’autres, avec le mari), mais éclairer d’une réflexion soutenue sur ce que les menus évènements du quotidien disent des rapports entre les femmes et les hommes. Ce n’est donc pas un traité philosophique ou politique façon Beauvoir, avant tout un relevé de scènes de la vie quotidienne, à la cuisine ou au bureau. La narratrice tresse de beaux portraits de ses collègues dactylographes, de ses quelques rencontres masculines, des descriptions précises et fines de scènes de travail ordinaire, et des envolées sur la relation de genre, l’amour ou l’amitié, la séduction ou le mariage. Exemplaire peut-être de ce que peut être un journal de bord façon « écrit réflexif », pas tant sur le travail (encore que, de belles pages sur le travail domestique) que sur la vie de couple, et alors, avec un côté un peu désuet pour une lecture éloignée de plusieurs décennies, mais avec la force d’un propos ancré dans le vécu, et dans la découverte, chemin faisant, de ce que la réflexivité peut apporter pour supporter le quotidien, assumer des choix de vie.


Chaque fois que Philippe part pour le service militaire, je vois sur son visage le calme joyeux de celui qui va retrouver les siens. Mieux que tous les livres d’histoire, son expression m’explique leurs grands départs en masse depuis la nuit des temps. Tous ces croisés, ces ligueurs, ces combattants de tant de causes, toutes ces interminables files, ces cortèges en marche vers la lutte et vers la mort. Leurs chants, leurs clameurs qui s’élèvent pour un oui, un non, parfois pour moins encore. Leur hâte à répondre à ce mystérieux appel qui les agglutine. Compagnonnage de l’aventure, des plaies, des hymnes, des serments. Ce qui, à chaque génération, les pousse vers quelque incompréhensible carnage. Et à chaque génération les plus intelligents d’entre eux occupés à mettre un nom, des noms, sur le carnage, afin de l’expliquer et de le justifier.

Parfois je me le demande : qu’avons-nous affaire avec de tels fous ?

Oui, l’homme dans l’exercice de ses pouvoirs terrestres, et le voilà qui devient Attila, Néron, Hitler, Napoléon, et dans l’exercice de son autre puissance il se fait clouer sur des croix, arracher la langue, transpercer de flèches devant les Ève et les Marie consternées qui commencent par se tordre les bras, puis s’affairent pour recueillir les membres épars, ramasser, compter les morts, nettoyer la place.

Alice Rivaz, La Paix des ruches, 1947

Et ils dansaient le dimanche

Paola Pigani, Liana Levi, 2021.

https://www.lianalevi.fr/catalogue/et-ils-dansaient-le-dimanche

À rapprocher de Hans Fallada, Quoi de neuf, petit homme ? : les années 30, le milieu ouvrier, les univers militants vus du (de la) prolo ordinaire, les difficultés d’un couple dans le dur d’un quotidien bouts de ficelle. Mais la comparaison est rude : l’écriture de Pigani est belle, soignée, évocatrice, mais peut-être trop chromo d’époque, un brin raffinée ; « l’embellie » de la mobilisation ouvrière un peu trop convenue, Fallada s’en tenant à des êtres ordinaires, ballotés dans des enjeux politiques décalés de leur quotidien. La chute est un peu plate : « Demain sera un autre jour. »


À l’atelier, Szonja apprend vite à se calquer sur les autres. S’accorder autant que possible au vide entre les machines et les corps des autres. Trouver sa façon d’exister dans l’odeur de l’acide sulfurique. Éviter de les regarder vraiment, les femmes, les hommes tout autour, se concentrer sur les matrices, sur sa tâche, plonger dans le rythme qui cadence ses propres pulsations cardiaques. Tourner avec les machines… Szonja le suit, ce mouvement, avec des gestes déracinés d’elle-même, loin du sang qui bat à la source. D’heure en heure, les gestes s’enchâssent, perdent cette rondeur inutile, leur petite suspension dans le regard si jeune, encore tendre d’ignorance. Le ventre, la poitrine s’aplatissent, les muscles durcissent dans le présent opérationnel, où l’on se fiche bien de son nom hongrois, de son âge, de son sexe. Ils sont si nombreux à venir du même pays, du même village, de la même langue. […]

Szonja fixe des yeux les flottes de viscose, ces écheveaux visqueux ; il lui faut rester attentive à la transformation de la matière souple jusqu’au débit du fil sans fin qu’elle tire avec les mêmes pensées. Elle se crée des rituels, imagine des choses pour oublier la fatigue, y fait un nœud mental à chaque heure écoulée de la matinée. Ensuite, elle oublie, prise dans la coulée des gestes répétitifs. Une mélancolie nouvelle s’étire alors tandis que la pluie s’abat sur la verrière.

[…]

Hier, dans sa chambre, après avoir fermé les volets, elle a placé ses mains sous la lumière chiche qui pend du plafond. Depuis ses débuts à l’usine, elle ne les avait jamais regardées ainsi, à l’intérieur, sauf pour en vérifier la propreté. Ne les avait jamais accolées, ne serait-ce que pour les placer sous le filet d’eau du robinet. Ces mains qui ne connaissaient que l’eau des vaisselles, des lessives, la terre des betteraves, les voici devenus agiles, capables de se placer au bon endroit, de se glisser entre le métal et la fibre artificielle, des mains utiles, des mains uniques. À l’intérieur de leurs paumes, elle ausculte le vide qui lui semble si plein à présent, les lignes devenues des rails et ces doigts, des baguettes dures : elles sont le réceptacle de corps étrangers, d’une matière tiède et changeante, ces mains, devenues passages de rudesse, de flux nerveux et de poison chimiques. Ses mains d’ouvrières.