Vincent Jarousseau, Les Arènes, 2019.
Catégorie : Récits de travail
Mécano
Mattia Filice, POL, 2023.
Plus décevant à la deuxième lecture qu’à la première, mince alors ! Ça fonctionne moins bien que Copeaux de bois : plus masculin ? Plus intégré à une culture professionnelle plus affirmative, brusque, un peu hermétique aussi ? Ou simplement l’écrit d’un professionnel installé dans le métier, moins ingénu, un peu blasé même. La première partie, sur la période de formation, est la plus convaincante, enlevée, quand il nous emmène avec lui dans la cabine, quand on s’enfonce dans la nuit de Paris à Rouen à bord d’un long train de marchandises, avec tout le stress de la première fois.
Et puis, au fil du temps, sur un métier usant, au contenu bien délimité, peu évolutif, peut-être plus d’amertume.
Le plus souvent des notes, phrases lapidaires, à la scansion ferroviaire, des traces de cogitations au long cours, de songeries dans la cabine, évoquant peut-être aussi le rythme des dispositifs Vacma, comme une pulsation.
Soliloques du solitaire, coupé des voyageurs, en relation épisodique avec des collègues qui font le même travail, à leur façon, mais jamais ensemble, par définition. Un texte comme repère aux ressources pour un atelier d’écriture.
Le clapet anti retour
Je me repasse l’arrivée en gare de Nanterre Préf, m’engouffrant, en descente, dans le tunnel des plus noirs tandis que les valeureux fanaux tentent de dessiner ses contours. Sous signal fermé, avec la commutation, je passe du 25 000 V au 1 500 continu, je dois vigiler tout en maintenant le manipulateur à trois quarts de freinage, décélération sans pause entre 40 et 30 kilomètres à l’heure, en tenant compte de la pente, pour ne pas être pris en charge, et arriver en tête de quai sous les 30. C’est une prouesse qui, je l’ignore encore, deviendra banalité.
Je me prends pour Dieu, maitre de la fermeture des portes, je m’autorise à laisser chacun pénétrer dans mon train ou le laisser sur le quai. J’ai pour lance, qui tient son origine d’une branche arrachée au frêne du monde, une queue de cochon avec laquelle je dirige l’ouverture. Côté gauche, côté droit, vers le quai plutôt que dans la voie (l’enfer). Je suis le maitre du hasard, du train manqué, de l’espace-temps et des rencontres qu’ils aiment, des croisements qui se font et se défont et des enfants qui naitront, ou pas.
À celui qui court, qui halète contre sa triste destinée, je rouvre les portes. Certains humains savent et remercient à travers la caméra, d’autres ignorent et croient en la providence. J’observe le quai à l’aide de miroirs ou d’écrans qui parfois ne laissent entrevoir que de vagues ombres. Avec celui qui traine des pieds, je suis sans pitié, il faut en mon royaume sa place mériter, je verrouille plutôt que de voir ces règles souillées. Cependant, miséricordieux, un regard suffit à ce que j’accorde le pardon, autant que je peux, et laisse le pénitent monter à bord du paradis.
Avec sa moustache
Jean-Pierre est la version émaciée de Gérard
un taux de masse grasse au minimum vital
il connait les machines jusqu’à la tige filetée enfouie
au fond du ventre
capable de les démonter complètement
et de les remonter
sans omettre une seule pièce
le par cœur ne l’intéresse pas
il veut le raisonnement
Tandis que mon cerveau tourne à plein régime
prêt à répondre à toutes les questions les plus farfelues
dans le couloir de l’engin moteur
dans ses entrailles
il pointe une petite pièce isolée
entre les fusibles et le moteur
et me demande ce que c’est
Je n’en ai aucune idée
avec lui inutile de tergiverser
d’enrober une ignorance avec des mots stériles
des cache-misère verbeux
je lui dis que je ne sais pas
c’est le BQTT
Le Boulon Qui Tient Tout
et il le pouffe en me tapant l’épaule
En fait, je n’en sais pas plus que toi
Mais une fois qu’il sera retourné à son bureau
il ira chercher le nom de cette pièce
dans tous les manuels et documents
quitte à aller demander aux collègues de l’atelier
Jean-Pierre est totalement dévoué à son travail
il ne compte pas ses heures
il aime son métier
celui-ci est intégré à sa vie
Il quittera l’Entreprise déçue et frustrée
Car on ne remercie pas une orange
On la presse
s’exclame Yann en croquant dedans.
De jour passe encore
mais la nuit
le triage de Villeneuve est un labyrinthe dans lequel
j’ai le sentiment de m’embourber
dès l’instant que j’y pense
Le Bourget Bobigny et Valenton
les voies s’emmêlent
une multitude de voies
des croisements et entrecroisements sans fin
j’arrive tel un nouveau-né
sans savoir au juste où mon train est garé
on me bredouille des informations qui paraissent
évidentes à la radio
entre deux grésillements et quelques onomatopées
je suis censé connaitre la ligne
j’ai fait une étude de ligne
deux jours accordés pour sillonner et démêler
ses rails qui
sans doute
ont une signification vus du ciel
dessine une forme symbolique
S’agirait-il d’un géoglyphe ?
J’avance le cercle proche du zéro
Je suis censé connaitre, mais je continue à apprendre
l’apprentissage est constant
celui qui en sait le plus et, parait-il, celui qui connait le champ de son ignorance
et qui peut s’étonner, car il reconnait un phénomène qui sort de la norme
Ici
tout sort de la norme
alors parfois j’arrête mon train au milieu du géoglyphe
je n’ose plus avancer
j’aimerais fermer les yeux
comme je faisais enfant
persuadé de trouver une issue
par la fuite
https://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&ISBN=978-2-8180-5666-0
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Roman. « Mécano », de Mattia Filice
Les locomotives ne cravachent plus à toute vapeur sur les chemins de fer, mais elles gardent une dimension mythologique, d’avancer avec une détermination aveugle, tunnel ou non, sans chauffeur ni pilote – puisque l’homme aux commandes s’appelle « le mécano ». Il fait corps avec sa « loco », isolé du commun des voyageurs, qui ne s’interrogent sur son existence que lorsqu’un malaise l’empêche de rouler, ou lorsqu’il « pose son sac » : l’expression désigne le gréviste, ainsi qu’on l’apprend dans cette épatante épopée ferroviaire qu’est le premier récit autobiographique de Mattia Filice, au rythme aussi entêté que le roulement du train. Ecrit le plus souvent en vers libres, Mécano raconte en continu « 18 bonnes années/14 328 trains, 232 254 arrêts à quai, 481 346 kilomètres » depuis l’entrée dans « l’Entreprise », précédée d’une « batterie de tests/ pour voir un peu qui je suis/ ce que je vaux/ recevant des questions parfois aussi pertinentes que/ Vous arrive-t-il de pleurer quand vous êtes seul ? ». Le lecteur, en chemin, partage les rêveries sauvages du mécano, ses angoisses rémanentes, la fatigue terrifiante, aussi, tandis que le récit se fait initiatique, menant peu à peu à la découverte de la force du collectif lorsqu’il prend soin tant de l’outil que de la responsabilité propres aux hommes du rail. B. Le.
Blanches
Claire Vesin, La manufacture de livres, 2024.
Claire Vesin est médecin, et à présent autrice, romancière plus exactement. Blanches est un livre dont la matière est l’hôpital, le travail des personnels soignants, aux frontières de la fiction. Toute ressemblance avec des personnes vivantes ou ayant vécu est fortuite, etc. Certes, mais ça aurait pu. On s’y croirait. On croit reconnaitre les lieux, les visages. Tout est plausible, y compris le nœud dramatique : la secrétaire de l’accueil éconduit une patiente, sans même l’enregistrer, et la dame, pas si hypocondriaque que ça, meurt chez elle, quelques heures plus tard. C’est au bout de la nuit, c’est au bout de la patience, c’est aux limites du travail humain. Mais tout est épreuve dans cet hôpital de banlieue francilienne. Il tient vaille que vaille par l’engagement de celles et ceux qui se retrouvent là, qui y reste, plus ou moins par choix, parce qu’il y a le boulot, et puis tout le reste, toutes les plus ou moins bonnes raisons qui font qu’on n’a pas choisi autre chose, qu’on n’a plus le courage de partir, qu’on y est indispensable, qu’on a une vie par ailleurs et qu’elle est ici.
L’autrice a composé une intrigue convaincante, qui permet à la fois de donner vie à divers personnages attachants et d’incarner des professionnels sans verser dans les stéréotypes. Chacun a ses fragilités, ses batailles entre vies professionnelle et personnelle. Ils se cognent les uns aux autres, à commencer par la jeune interne. Elle a fait médecine comme son père, mais veut se dépêtrer d’un trop pesant héritage ; elle retrouve dans cet hôpital décati un chef de service autrefois ami de la famille, à présent empêtré dans l’alcoolisme.
Finalement, l’administration renonce à la rénovation de cet établissement ingérable. Fin de l’histoire pour les professionnels.
Faire paysan
Copeaux de bois – Carnets d’une apprentie bûcheronne
Anouk Lejczyk, Les éditions du Panseur, 2023.
Deux envies qui se rejoignent dans ce livre : faire, travailler en forêt ; écrire, travailler les mots, le langage. On dit « forestier » comme urbaniste, jardinier, ou, un peu, maraicher, plagiste (mais pas montagnard) : des humains qui s’affairent dans un type d’espaces, qui l’entretiennent, l’aménagent, l’exploitent. On pourrait dire « langagier » pour ceux, celles, qui usent du langage, qui captent les mots des autres, qui étiquètent des choses et les actes.
Anouk est écrivaine et devient bucheronne, devient écrivaine en bucheronnant. Elle tient un carnet de son année de formation, un CAP, en quatre saisons. Elle se coltine et alors consigne les outils, les gestes, les instructions, les arbres, les aléas météo. Elle raconte les consignes plus ou moins imagées des formateurs, les astuces des professionnels, démonstrations à l’appui, et il n’y aurait plus qu’à faire : mais ça ne le fait pas, ou pas toujours, parce que pas le bon appui, pas le bon coup d’œil, la lame mal aiguisée, l’arbre récalcitrant. Elle expose les règles, les EPI, et comment on s’en arrange, parce que là c’est pas pareil, vous comprenez.
Elle le dit en vignettes, pour saisir des scènes de la vie quotidienne, aux confins du récit, du poème et du théâtre. Elle donne à entendre les formateurs, les collègues, sa voix intérieure. Les mots sont crus, directs, familiers, composant à petites touches un tableau nuancé, subtil : des gars virils et un peu balourds, mais pas trop non plus ; des travaux parfois fastidieux, inutiles, qui abiment la forêt et ceux qui s’en occupent, mais qui peuvent être aussi jouissifs, précieux ; des corps qui peinent, mais qui se façonnent à la tâche.
Elle parle du travail, celui qu’on apprend, celui qui se transmet. Elle dessine de beaux portraits de professionnels. Elle ne verse pas dans le pamphlet ou la diatribe, mais invite tout de même, au passage, à s’interroger sur ce qu’on fiche là, à planter au carré ou à couper ras, à géométriser le foisonnement des forêts. Elle donne envie d’affuter nos outils pour cultiver des récits de travail !
Extraits
Persona
Bonjour
je m’appelle Anouk j’ai bientôt 30 ans
je vis à Paris en couple
j’ai fait des études de lettres et d’art un peu de vidéo
je suis autrice j’écris sur les forêts
j’en ai marre de lire des trucs pas précis
alors je voulais faire un peu de terrain
mettre les mains dans le cambouis
histoire de mieux savoir de quoi je parle
et puis j’aime ça tout simplement
passer du temps en forêt
avoir une activité physique aussi
j’aime bien me mettre à l’épreuve
voir si je tiens le coup à bosser dehors en hiver
j’ai jamais touché à une tronçonneuse mais je veux bien apprendre
et je suis plutôt végétarienne
Max Antoine dit : C’est bien Anouk
c’est une très bonne démarche,
avec moi tu vas apprendre plein de choses
par contre il va falloir aussi couper des arbres
ok ?
19/20
nouveau chantier dans une parcelle infestée de moustiques bien vénères
proche de la nationale du périph’ et des zones industrielles
températures printanières en route vers l’été
les arbres presque tous dépérissants
beaucoup de mares
j’abats correct
débite mal
touche le solde deux fois de suite avec mon guide
émousse directe ma chaîne
ça coupe plus rien je force comme une débile
de la sciure très fine vient se coller à mon pantalon
je transpire mais je peux pas quitter mon pull à cause des moustiques
plus d’essence je pars faire le plein
croise Dimitri qui billonne nickel
avec des beaux grands gros copeaux
le midi c’est un chasseur qui nous prépare à bouffer
pâté de sangliers en entrée puis taboulé-barbeuc
je me fais remarquer avec mes princesseries
moi monsieur je mange du gibier mais pas vos merguez
Max impose une session reco
il ramène vingt échantillons qu’il accroche à un fil entre deux arbres
Vous les numérotez de 1 à 20
je veux le nom en français et en latin
et pas de tricherie
je retrouve mes réflexes de bon élève
tout excitée à l’idée d’avoir 20/20
mais j’aide quand même mes camarades discretos
fait la maligne avec l’alisier et la bourdaine
cale sur le nom latin du prunellier
puis me rappelle in extremis le philosophe
Primus spinosa
je me plante seulement sur le peuplier
Populus canescens au lieu de Populus nigra
c’est comme les abattages
chaque fois un petit truc qui foire
Roland-Garros
deuxième journée dans la parcelle 26
chacun chacune dans son coin on bute la fougère plus grande que nous
j’imagine mes collègues avec des têtes de minots
un bâton et une faucille à la main
peut-être chantant à l’unisson
Lulu ténor
Thierry soprano
très peu de semis sous les vieux chênes
ça facilite le travail mais le rend désespérant
on fait du bruit on pollue on gaspille du carbu
on amochit le paysage
pour trois pousses par-ci par-là qui se feront becqueter par des chevreuils le soir même
au bout d’un moment j’entends plus de bruit autour
Thierry s’est arrêté je sens son regard sur moi
j’éteins ma bécane
enlève mon casque
me retourne
il est à une quinzaine de mètres et une question le taraude :
Tu regardes le tennis ?
Les esclaves de l’homme-pétrole
Sebastian Castelier, Quentin Müller, Marchialy, 2023.

https://www.editions-marchialy.fr/livre/les-esclaves-de-l-homme-petrole/
https://www.bondyblog.fr/international/les-esclaves-de-lhomme-petrole-plongee-dans-lenfer-du-decor/
Voilà bien un livre qui nous intéresse : il y est question du travail, celui que des migrants vont réaliser à des milliers kilomètres de chez eux ; il est raconté à partir de la parole des travailleurs eux-mêmes, à partir de dizaines d’entretiens réalisés par les deux journalistes signataires du livre.
Ce n’est donc pas un reportage. Les deux auteurs se contentent d’un texte initial pour présenter l’objet du livre, le recours massif à une main-d’œuvre migrante par les états pétroliers de la péninsule arabique, et décrire leur travail, considérable : eux aussi ont parcouru des milliers de kilomètres pour rencontrer les travailleurs migrants ou leurs familles, en particulier au Kenya au Népal, ont pris bien des risques et se sont livrés à bien des ruses pour parvenir à mener des entretiens malgré la surveillance policière au Qatar ou à Doha. Ils assument leur choix, réussi, de donner à lire la parole aux acteurs directement concernés. Il s’agit d’un livre à charge, comme l’annonce le titre, et il y a de quoi vu l’ampleur des drames humains évoqués. Mais quand ils sont racontés par les premier·ères concernées, il y a aussi de la nuance, parce que chacun a toujours des marges de manœuvre dans ces choix de vie, même dans les conditions les plus dures, parce que le simple fait de raconter aide à se présenter comme acteur et pas seulement comme victime de ce qui leur arrive. Les journalistes ont bien sûr opéré beaucoup de réécriture pour passer d’entretiens en anglais, donc une langue seconde pour le journaliste comme pour son interlocuteur, voire intermédiés par un traducteur, à des textes écrits publiables. Parfois trop, m’a-t-il semblé, au risque de passages qui sonnent de façon un peu artificielle énoncés par des personnes peu ou pas scolarisées.
Et ce ne sont pas, en fait, des récits de travail, du moins dans le sens où nous les entendons à la coopérative. Les personnes exposent les contraintes de leur vie dans leur pays d’origine, les conditions terribles qui leur sont faites dans les entreprises de travaux publics ou de construction au Qatar pour les hommes, dans les emplois domestiques pour les femmes. Le travail qu’ils recherchent, c’est avant tout, et on le comprend bien, une source de revenus, et peu importe sa nature. Pour autant, ce sont bien des travailleurs, qui s’engagent dans une activité, qui s’en sortent en y mettant d’eux-mêmes, beaucoup de leur force physique, mais aussi nécessairement de leur intelligence, de leurs émotions. Cette dimension du travail transparait peu dans les textes. Ils et elles évoquent peu leur travail, c’est-à-dire leurs activités concrètes. Il me semble qu’il y aurait pourtant de quoi dire : comment des travailleurs issus de milieux ruraux, rompus aux travaux agricoles ou artisanaux avec très peu d’outillage, deviennent-ils suffisamment compétents pour construire des édifices aussi complexes qu’un centre commercial ou un stade de football ? Comment des entreprises parviennent-elles à conduire des chantiers associant des milliers de migrants, certes disposés à endurer des conditions très rudes, mais qui doivent bien aussi être capable de produire un travail qualifié ? Ce livre a le grand mérite de leur donner la parole, et donne envie de les entendre encore davantage !
Quand les plantes n’en font qu’à leur tête – Concevoir un monde sans production ni économie
Dusan Kasic, La Découverte, 2022.
https://www.editionsladecouverte.fr/quand_les_plantes_n_en_font_qu_a_leur_tete-9782359252125
Il joue le jeu : lui-même raconte son travail de thésard, ses recherches, ses bifurcations, un rendez-vous décisif avec sa directrice de thèse, ses rencontres avec les paysans qu’il sollicite pour sa recherche.
Son attention au travail réel, subjectif lui permet aussi de comprendre des versants plus sombres de l’activité, par exemple les techniciens de l’INRA qui manipulent les tomates comme des « objets industriels ».
Bien des ambitions :
- En épistémologie de l’anthropologie : à quoi bon, comment raconter des histoires ? Que faire de la parole des enquêtés, de ce qu’ils veulent bien dire à l’enquêteur ? Quelle interaction de travail avec eux (par exemple pour se démarquer de l’étiquette INRA, ou encore en mettant la main à la pâte, se rendre utile) ?
- La singularité de chaque parole : relations avec les plantes, attribution de caractéristiques réservée aux humains voire aux animaux (d’où quelques pages sur le refus de tuer pour manger de la viande : arracher un fruit, déterrer une plante, l’ébouillanter, la réduire en purée, est-ce encore respecter le vivant ?). Intelligence, pourquoi pas, en tout cas sensibilité au son, à la lumière.
- Propos politique sur l’hégémonie de la production (et alors du productivisme, de la réduction de toute activité à une prestation marchande).
- Sur la forme : pas un essai, beaucoup d’histoires, impliquées, montrant aussi le travail du chercheur.
- Confrontation entre discours savants d’économistes et vernaculaires : ce qu’on se dit à soi, entre pairs, et surtout pas au savant, parce qu’on n’y pense pas, parce qu’on sait son discours disqualifié, parce que c’est un discours surtout pratique, pragmatique, non pas tant orienté vers la science (le savoir) que vers le pratique (il faut que ça marche). « Comment prendre suffisamment au sérieux les discours qui m’étaient rapportés, c’est-à-dire comment faire littéralement émerger d’autres types de réalités du monde agricole, sans que ces propos soient disqualifiés par le discours naturaliste renvoyant du côté des représentations, des valeurs, des métaphores, des subjectivités, des croyances, de la symbolique ou encore de l’anthropomorphisme ? »
Ce qui manque : la relation de travail entre l’homme et la plante (et si l’un travail, pourquoi ne pas dire que l’autre aussi, tant la plante a bien ses marges de manœuvre, ses initiatives, n’en fait parfois « qu’à sa tête ») se tient dans un certain cadre technique, économique, social. Il faut bien faire aussi avec tout le reste. La question majeure n’est pas l’option théoricopolitique entre capitalisme, socialisme et décroissance, mais le travail et la vie commune dans un monde où on ne pourra plus réparer le GPS du tracteur faute de puces, où il n’y aura plus de vaccins ou de produits phytosanitaires adaptés, et même, ça viendra, plus d’essence dans la tronçonneuse. Comment faire alors ? Ce sont bien les paysans qui sont les plus avancés dans ce qui ne disparaitra jamais, la nécessaire coopération avec le vivant.
Les scènes passionnantes : la confrontation de deux mondes, dont des controverses qui tournent court.
Et quid du destinataire, appelé en « Économique » le consommateur du produit ? Comment dire la relation de « consommation » avec la même distance que celle de production ?
L’Agriculture comme écriture
Nina Ferrer-Gleize, GwinZegal, 2023.
https://gwinzegal.com/editions/l-agriculture-comme-ecriture
https://gwinzegal.com/expositions/l-agriculture-comme-ecriture-de-nina-ferrer-gleize
D’emblée, un bel ouvrage, qui impressionne : quel travail de graphiste, d’imprimeur ! On imagine les heures de discussions pour étudier les choix de maquette, de typographie, de papier, de coloris. Comment équilibrer parti pris esthétique (évoquer la terre par des teintes brunes, des polices grasses, un texte ferré à droite comme une trace irrégulière en bord de page extérieure), standards éditoriaux (trop urbains ?) et confort de lecture ? C’est un défi pour un livre qui veut explorer et exposer des traces du travail agricole, dans toute leur diversité : les représentations relevant du champ artistique, pas si nombreuses dans le monde paysan qui n’a guère inspiré les artistes des villes ; mais aussi, plus original, ce qui rend visibles les activités agricoles dans l’environnement de la ferme, dans le paysage ; et encore, de façon plus abstraite, mais essentielle pour une activité fortement inscrite dans le temps qui passe, des marques temporelles (comment dire ? Des chronogrammes ?).
Tout comme l’emploi du temps d’un éleveur laitier est un agencement complexe de tâches de natures très différentes, le livre est un montage soigné des différents textes et éléments iconographiques. On peut y lire des articles relevant d’une approche savante, restitution du travail de recherche de l’auteure dans le cadre d’une thèse menée à l’école nationale supérieure de photographie d’Arles. Comment comprendre le succès considérable d’un tableau comme Les Glaneuses de Millet, largement reproduit dans les fermes françaises, à commencer par celle de l’oncle de l’auteure ? Quelle trajectoire entre campagne et littérature pour des auteurs paysans, ou paysans auteurs comme Émile Guillaumin, Pierre Rivière, voire George Sand ? Que nous disent les photographies de Félix Arnaudin, entre esthétisme et ethnologie ? On y trouvera le journal de terrain de l’étudiante thésarde, sollicitant la châtelaine du coin pour exhumer de ses archives un contrat de fermage difficilement signé par un paysan ancêtre de l’auteure, interrogeant son oncle sur son refus obstiné de signer un contrat léonin avec la multinationale agroalimentaire qui lui achète son lait. Et, en cahiers insérés, le récit des séjours estivaux à la ferme familiale, avec de nombreuses photographies : les archives familiales, mais aussi des empreintes de roues de tracteur, des plis des bâches, des tuyaux d’arrosage, des bouts de ficelle, des entailles sur les murs. Et puis, dès la couverture, tout au long du livre, des relevés de déplacement de l’éleveur au fil de ces journées, condensés graphiques de son travail, gribouillis fascinants.
Le renversement est stimulant, pour nous qui aspirons à « dire le travail » : là, c’est le travail qui dit, c’est donc l’agriculture qui écrit. C’est l’agriculture telle qu’elle s’imprime dans le paysage, et alors dans ce livre.
En salle
Claire Baglin, éditions de Minuit, 2022.
Ce midi, un roulement, je suis frites. Les autres me disent bon courage et la formatrice réapparait, c’est reparti. Quatre heures trente à faire, j’enfile le tablier de plastique, j’y suis.
Ils me donnent les consignes : aux sons stridents et lents, il faut secouer les panières, à ceux courts et stressants, sortir les frites de l’huile. D’autres sonneries retentissent mais ils disent c’est rien ça, tu n’as qu’à appuyer. Je jette un coup d’œil à l’écran des commandes juste au-dessus de ma tête, je ne lis pas, je vois bien qu’il y en a trop, j’appuie sur le bouton. Des rectangles surgelés tombent dans la panière. Je la saisis, mon poignet ploie, je la plonge et le minuteur commence le décompte. Les équipiers derrière moi disent augmente ta prod’ là, fais ta prod’ allez.
La pelle à frites dans la main, je remplis le cornet, raclent les bacs, mais les alarmes m’arrête, je lâche tout, réponds à l’appel. J’appuie, la sonnerie s’arrête, je secoue la panière, j’en plonge une nouvelle et mon soulagement dure quatre secondes, il faut valider, vingt secondes, il faut secouer, trois minutes, il faut sortir les frites. Une équipière me reprend pourquoi tu lâches ta pelle, je veux que tu ne la relâches que quand tu as fait toute ta prod’. Je ne suis plus seule avec mes frites, ils surveillent mon travail, de la façon dont je tiens la pelle aux mouvements des panières, je dois enchainer. Reprendre l’outil, remplir, le cornet partent sitôt prêt, je tasse dans les sachets, dans les boites, je coule, les commandes s’alignent. Quelqu’un me dit en fait il faut que tu plonges dès que tu relèves une panière, tu vois ? Tac tac, tu vois ou ? Pourquoi tu le fais pas alors ?
Les signaux sonores, lents, deux en même temps, rapides, au début j’hésite, c’est les friteuses qui sonne ou les poissons panés plus loin dans la cuisine ? À la fin je sais, le bruit vient de ma poitrine comme quand les basses la font vibrer, comme quand je posais ma main d’enfant sur mon cœur avec l’impression qu’il allait exploser au son des Démons de minuit. De nouvelles alarmes, les commandes Internet sur le tableau de bord derrière moi, mes mains sont trop grasses, le bruit me fatigue, je secoue la panière, lâche, reprends, ça sonne, volteface, la pelle avec le sachet au bout, la panière suspendue au-dessus des cuves, égoutter, secouer doucement, l’huile crépite et vient pincer mes avant-bras, allez c’est bon là, il faut pas y passer des heures non plus, je la vide, je la jette avec les autres. Les clients qui renvoient leurs frites trop froides, envie de plonger leurs mains dans l’huile bouillante, les miennes rouges, mes griffes.
Un équipier a besoin d’une moyenne frite en urge et je la fais. Merci moyenne frite ! Ils ne connaissent toujours pas mon prénom. Je tasse, secoue, relâche enfin. Une alerte, il faut secouer secouer secouer mais pas le temps. Quelqu’un appuie sur le bouton à ma place, agite brutalement la panière pour me reprocher de ne pas l’avoir fait et les autres reviennent. Ils disent en fait il faut que tu, mais je n’écoute plus, il y a une énième explication au bout et je n’ai pas le temps. Dans mon dos, le directeur chante qu’on ira tous au paradis, on ira.
La jeune fille à l’usine
Nella Nobili, 1978. Cambourakis, 2022.
Le travail industriel attaque le corps : parce qu’il faut être tôt le matin à l’usine ; parce que la chaleur, les gestes, les bruits éprouvent les sens. Le travail industriel soumet l’enfant : parce qu’il faut obéir aux parents qui envoient à l’usine, aux contremaitres qui surveillent les cadences, aux machines qui imposent leur rythme.
Alors l’enfant rêve, l’enfant se préserve le droit de rêver, l’enfant s’acharne à rêver. L’enfant s’accroche à l’amitié des compagnons d’infortune. Et puis l’adulte écrit, de la poésie.
Et on a travaillé plus qu’avant
Et c’était vrai, on nous l’avait promis,
Pour une fois c’était vrai :
On ne voyait plus les heures passer,
Cette maudite pendule
Avance une allure folle
Plus le temps de rêver. Tourne la canne de verre
Dans la main gauche active la flamme au gaz
Tire la pointe encore rouge brule-toi les doigts
Souffle tire tourne pose
Coordonne tes gestes ne respire
Qu’au rythme de la pièce qui s’étire.