Est-ce que c’est un polar plutôt moyen, ou bien moi qui me lasse des polars ? C’est plutôt bien écrit, il y a en tout cas de la recherche dans l’écriture pour évoquer une ambiance, des lieux, brosser quelques portraits de policiers, de concierge, de gens ordinaires. Il est bien sûr sympathique de reconnaitre des lieux, d’accompagner l’auteur dans un territoire familier. Toujours est-il que je ne me suis pas pris au jeu de l’intrigue, que l’envie de percer le mystère n’a pas suffi à me faire tourner les pages jusqu’au bout.
Ce midi, un roulement, je suis frites. Les autres me disent bon courage et la formatrice réapparait, c’est reparti. Quatre heures trente à faire, j’enfile le tablier de plastique, j’y suis.
Ils me donnent les consignes : aux sons stridents et lents, il faut secouer les panières, à ceux courts et stressants, sortir les frites de l’huile. D’autres sonneries retentissent mais ils disent c’est rien ça, tu n’as qu’à appuyer. Je jette un coup d’œil à l’écran des commandes juste au-dessus de ma tête, je ne lis pas, je vois bien qu’il y en a trop, j’appuie sur le bouton. Des rectangles surgelés tombent dans la panière. Je la saisis, mon poignet ploie, je la plonge et le minuteur commence le décompte. Les équipiers derrière moi disent augmente ta prod’ là, fais ta prod’ allez.
La pelle à frites dans la main, je remplis le cornet, raclent les bacs, mais les alarmes m’arrête, je lâche tout, réponds à l’appel. J’appuie, la sonnerie s’arrête, je secoue la panière, j’en plonge une nouvelle et mon soulagement dure quatre secondes, il faut valider, vingt secondes, il faut secouer, trois minutes, il faut sortir les frites. Une équipière me reprend pourquoi tu lâches ta pelle, je veux que tu ne la relâches que quand tu as fait toute ta prod’. Je ne suis plus seule avec mes frites, ils surveillent mon travail, de la façon dont je tiens la pelle aux mouvements des panières, je dois enchainer. Reprendre l’outil, remplir, le cornet partent sitôt prêt, je tasse dans les sachets, dans les boites, je coule, les commandes s’alignent. Quelqu’un me dit en fait il faut que tu plonges dès que tu relèves une panière, tu vois ? Tac tac, tu vois ou ? Pourquoi tu le fais pas alors ?
Les signaux sonores, lents, deux en même temps, rapides, au début j’hésite, c’est les friteuses qui sonne ou les poissons panés plus loin dans la cuisine ? À la fin je sais, le bruit vient de ma poitrine comme quand les basses la font vibrer, comme quand je posais ma main d’enfant sur mon cœur avec l’impression qu’il allait exploser au son des Démons de minuit. De nouvelles alarmes, les commandes Internet sur le tableau de bord derrière moi, mes mains sont trop grasses, le bruit me fatigue, je secoue la panière, lâche, reprends, ça sonne, volteface, la pelle avec le sachet au bout, la panière suspendue au-dessus des cuves, égoutter, secouer doucement, l’huile crépite et vient pincer mes avant-bras, allez c’est bon là, il faut pas y passer des heures non plus, je la vide, je la jette avec les autres. Les clients qui renvoient leurs frites trop froides, envie de plonger leurs mains dans l’huile bouillante, les miennes rouges, mes griffes.
Un équipier a besoin d’une moyenne frite en urge et je la fais. Merci moyenne frite ! Ils ne connaissent toujours pas mon prénom. Je tasse, secoue, relâche enfin. Une alerte, il faut secouer secouer secouer mais pas le temps. Quelqu’un appuie sur le bouton à ma place, agite brutalement la panière pour me reprocher de ne pas l’avoir fait et les autres reviennent. Ils disent en fait il faut que tu, mais je n’écoute plus, il y a une énième explication au bout et je n’ai pas le temps. Dans mon dos, le directeur chante qu’on ira tous au paradis, on ira.
Le travail industriel attaque le corps : parce qu’il faut être tôt le matin à l’usine ; parce que la chaleur, les gestes, les bruits éprouvent les sens. Le travail industriel soumet l’enfant : parce qu’il faut obéir aux parents qui envoient à l’usine, aux contremaitres qui surveillent les cadences, aux machines qui imposent leur rythme.
Alors l’enfant rêve, l’enfant se préserve le droit de rêver, l’enfant s’acharne à rêver. L’enfant s’accroche à l’amitié des compagnons d’infortune. Et puis l’adulte écrit, de la poésie.
On accroche plus ou moins d’un récit à l’autre, d’autant que le propos est souvent éprouvant. Mais il y a souvent qqch chez les personnages, qui sortent de l’ordinaire, ou au contraire, sont bien ordinaires, même le président ou l’industriel, humains très humains, et alors à nul autre pareil. Ça grince, beaucoup.
Une variété remarquable de style. Je mets de côté un des «chœurs» intercalés entre les récits, mélange stupéfiant de narrateurs dans un seul fil narratif.
mes mots tombent par terre roulent dans la poussière jusqu’à faire des petits chats pendant que brulent les images feu de larmes et de joie
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Je porte mes cicatrices à l’envers. Je tricote des histoires à n’en plus finir. Je garde mes scarabées bien au chaud dans ma gorge. Une pause. Et puis tout recommence : cicatrices histoires scarabées. Une symétrie sans trop d’accords. Un coucher de soleil aphone.
Assez fascinant par la capacité à associer des mots de registres extrêmement différents d’un vers à l’autre, en provoquant des effets de sens toujours incongrus. De l’art de l’écart, au risque de perdre, ou au moins de lasser le lecteur.
Étonnante biographie finale, sur le mode de l’éloge, voire de l’étalage prétentieux de la satisfaction de l’œuvre accomplie. Monsieur est graphomane, touche-à-tout, tient à le faire savoir.
Un aperçu de la vie quotidienne dans un monde d’oppression. Il faut en permanence composer avec d’une part les traumatismes, les convictions, d’autre part les jeux de dupes pour faire bonne figure, ne se livrer qu’avec parcimonie. Tous les degrés des comportements humains ordinaires, quand il s’agit d’avaler des couleuvres de la conformité sociale. Là, c’est particulièrement délicat quand la pression de la norme consiste en la chasse au « cosmopolitisme » (appellation officielle de l’antisémitisme de la période Jdanov), et quand la mise au point des récalcitrants, la coercition des marginaux repose d’abord sur la violence policière directe, radicale. Mais ce que l’on mesure aussi, c’est ce qui parait normal à l’individu des sociétés libérales occidentales relève alors de la marginalité. Bon gré mal gré, ce sont ceux qui sont dans une autre norme, qui, bon an mal an, jouent le jeu de « la propagande », qui sont majoritaires. Même hypertrophiée, la police ne peut jamais que s’en prendre à une minorité, ne peut jamais contenir une majorité de la population qui n’adhèrerait pas d’une façon ou d’une autre à la légitimité du pouvoir en place.
Laurence Sterne, 1759. Traduction de Guy Jouvet, Éditions Tristram, 2004.
Comme La route des Flandres, mais deux-cents ans plus tôt, un livre que je goute, que je picore plutôt que je le dévore. Et sans boulimie ! Ou alors il faudrait s’y plonger soigneusement équipé, dument outillé, pour en faire le siège puis s’emparer du pachyderme et le digérer, élaborer pour de bon. Peut-être un livre à posséder, pour y revenir parfois, se familiariser avec le style, apprivoiser tant de truculence.
Roger Martin du Gard, 1913. Gallimard La Pléiade, 1955.
Littérature philosophique, ou philosophie littéraire : dans les deux options, une écriture de grande qualité. Sans doute que le format Pléiade y contribue. Il donne un certain cachet au texte, on le lit avec d’emblée une certaine considération respectueuse.
Roman théâtral, ou théâtre romancé : beaucoup de dialogues, de tirades même, pour exposer des conceptions de la vie, du destin, de la science ; des croquis préalables de personnages qui interviennent sur scène ; des interruptions dans le dialogue sur un mode didascalies ; et puis des courriers de correspondance entre les protagonistes.
Beaucoup d’emphase, d’intensité posée par les personnages : la vie est effectivement dramatique, en l’occurrence portée par des engagements idéologiques, qui déterminent les choix d’existence. Martin du Gard semble opiner du côté des conceptions positivistes. La (re) conversion tardive de Barois, malade, est motivée par l’effroi du crépuscule final bien plus que par un raisonnement muri. Comme s’il avait trop investi dans l’argumentation rationaliste au cours de sa vie pour n’avoir plus que la ressource de son intuition à l’issue de son parcours. C’est bien tout ce que montre l’ensemble du récit : les hommes agissent d’abord par passion, s’engagent et s’exposent, puis justifient après-coup leurs actes à grand renfort de certitudes toujours définitives.