La vie intense – Une obsession moderne

Une plume facile, indéniablement. Je l’imagine brillant parleur. Il est adroit pour développer des métaphores, brosser en quelques pages des phénomènes sociaux au long cours : quand la pensée de l’antiquité explore l’image du fleuve, c’est le courant électrique qui fascine les penseurs des « Lumières » (page 38). Et les pages relevant de l’ontologie (« ça s’arbre », pour éviter la substantivation) sont les plus intéressantes, moins les considérations de philosophie morale.

La focalisation sur un mot, trituré dans tous les sens, est au final peu convaincante. On pourrait imaginer aussi de longs développements sur une vie moderne insipide, uniformisée, standardisée, rabougrie.

https://www.autrement.com/la-vie-intense/9782746747623

https://journals.openedition.org/critiquedart/23522

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-chemins-de-la-philosophie/tristan-garcia-la-vie-intense-une-obsession-moderne-9943045

http://coincescheznous.unblog.fr/2020/06/16/la-vie-intense-une-obsession-moderne-de-tristan-garcia/

La raison et la colère – Un hommage philosophico-politique à Jacques Bouveresse

Très intéressant en lire en parallèle à « Les vagues du langage ». Curieux sentiment que d’être davantage en accord avec une philosophe qu’avec celui qui connait considérablement mieux que moi son œuvre. C’est bien toute la limite de l’exégèse et du commentaire : on peut avoir conscience de ne pas tout comprendre, et avoir tout de même la prétention de ne pas comprendre la même chose, voire, quel toupet, de mieux comprendre. En tout cas autrement. Ou peut-être vu d’une autre forme de vie, parce que je ne suis pas universitaire, contrairement à Bouveresse qui revendique cette appartenance, qui est pris dans ses enjeux, même dans le rôle du trublion. Je cultive la marginalité, au moins intellectuelle, alors je me permets de. Par exemple ne pas partager ce souci de défendre la raison et l’objectivité, rejetant le reste dans le relativisme. Ça me semble tout l’enjeu : garder le cap des règles qui ne sont pas que de convention parce qu’elles participent aussi du monde et pas seulement de la communauté humaine, mais qui n’existent que par leur application par les humains, un par un.
Bouveresse est un adepte du raisonnement méticuleux, ce qu’il considère comme de la rigueur : une argumentation pas-à-pas, qui s’appuie sur les textes, ceux de Wittgenstein et d’autres épigones, commentateurs et exégètes. Il est à la recherche de la bonne interprétation. Il démonte celle de Kripke, semble estimer qu’il ouvre la voie à ce qu’a vraiment voulu dire Wittgenstein, et pas autre chose. Mais voilà : n’est-on pas en train de transformer tous les écrits du philosophe en matière à commentaires pour d’autres, là où sa production visait autre chose : éclairer le rôle de la philosophie, tenir un discours sur ce que le langage permet aux humains qui le pratique, en font usage. Bouveresse a-t-il l’ambition de prolonger l’œuvre ? Au moins la démarche ?
Est-ce qu’il réfléchissait à son propre jeu de langage ? Quelle est la bonne longueur pour un livre ? Combien de fois faut-il tourner autour d’une question pour pouvoir prétendre l’avoir observée sous toutes les coutures ? Combien faut-il avoir lu de livres, de revues et articles, écouté de colloques et de conférences, pour s’autoriser à soutenir son point de vue ? Que dire aux lecteurs qui leur permettent d’accéder à une signification partagée ? Que faire de ces questions embarrassantes : jeux de langage, forme de vie, suivre une règle, autant d’expressions qui ne peuvent plus avoir le même sens, à présent qu’elles ont été pétries tant de fois par tant de commentateurs, que lorsqu’elles ont été employées pour la première fois par le philosophe. N’est-ce pas alors vain de se poser comme le bon lecteur ?

https://www.seuil.com/ouvrage/la-raison-et-la-colere-jean-claude-monod/9782021509021

https://www.lemonde.fr/livres/article/2022/05/20/la-raison-et-la-colere-de-jean-claude-monod-et-les-vagues-du-langage-de-jacques-bouveresse-la-chronique-philosophie-de-roger-pol-droit_6126909_3260.html

https://www.philomag.com/livres/la-raison-et-la-colere-un-hommage-philosophico-politique-jacques-bouveresse

Les vagues du langage – Le « paradoxe de Wittgenstein » ou comment peut-on suivre une règle ?

Jacques Bouveresse, Seuil, 2022.

Platonisme : une signification existe indépendamment des êtres parlants qui s’expriment. D’une façon ou d’une autre, celui qui emploie un mot est censé s’y référer. Celui qui l’écoute pourrait mesurer les écarts à la référence (qui est plus qu’une norme sociale, qu’une convention, qu’une transaction produit d’une négociation).

Pour autant, on n’emploie pas un mot au hasard. On ne dit pas n’importe quoi : table plutôt que cheval. On s’efforce de respecter une règle. Mais dans quelle mesure « la règle » est commune à tous ? Les débats sur le paradoxe de Wittgenstein, les longues gloses sur ses écrits sont en eux-mêmes significatifs de l’inépuisable tentative de s’accorder dans le langage. La vérification de la conformité d’une règle à l’attendu (par exemple, est-ce que deux est identique à deux ?) est un acte humain, tout autant que l’exécution de la règle de la procédure.

Paradoxe de Kripke (c’est-à-dire de Wittgenstein selon Kripke) : est-ce que se tromper est identique à faire n’importe quoi ?

Qui peut savoir les significations nouvelles qu’un mot comme « travail » peut finir par prendre ce terme dans les années à venir ?

Apprendre à nager, à jouer aux échecs… et ensuite, savoir !

Patrice. Wittgenstein n’essaie pas d’expliquer, ne construit pas de théorie, il tente de décrire un usage du langage qui fasse sens, pour la philosophie ; qui aide à mieux parler du monde. Il est utile pour cet usage du langage : la réflexivité, ce qu’on se raconte, les théories qu’on fait sur le monde.

De la longueur du texte : au moins ça permet de cultiver une forme d’entrainement, reprenant fréquemment les mêmes gestes intellectuels. C’est un peu ce que fait Wittgenstein lui-même en multipliant les courtes considérations qui tournent autour du pot.

Page 162. « Nous utilisons instinctivement le langage de façon correcte ; mais nous avons en même temps une propension irrésistible, dont le langage lui-même, par des analogies trompeuses qu’il nous suggère, est le principal responsable, à construire une représentation correcte de cet usage. »

Peut-on historiciser, sociologiser cette affirmation ? Cette propension a-t-elle « toujours » été vraie ? Plus ou moins forte selon les cultures, les milieux sociaux ? Le langage est-il toujours été ainsi « suggestif », incitant aux analogies ? Et comment tout cela peut-il évoluer ? Le programme philosophique de Wittgenstein, « régler les problèmes philosophiques » (encore une histoire de règles ?) est-il en voie de réalisation ? Y a-t-il vraiment contribué ?

Page 174. « Si la phrase, considérée uniquement d’un point de vue syntaxique, est bien un composé (de ces mots), sa signification n’est pas un composé sémantique (de parties de signification). » Idem pour un texte, un discours. Dit autrement : la signification n’est pas discrétisable (contrairement au fonctionnement d’un ordinateur).

Modalités d’écriture : le recours à la citation. Pourquoi celle-ci plutôt qu’une autre ? Quelle longueur d’une citation à commenter ? Et surtout, au nom de quoi hacher un texte en menus morceaux censés disposer d’une unité de sens (même si le style d’écriture de Wittgenstein favorise cet usage de ses propos) ?

Page 207. Comme s’il fallait justifier de renoncer à donner une définition absolue de « je comprends ». Que craint-il ? C’est au contraire le flou, l’incertain, l’approximatif dans le suivi de la règle qui favorise l’activité. Heureusement qu’on n’est jamais sûr de comprendre.

Page 293. Pour résumer pour définir « scepticisme ».

Fascinante capacité à couper les cheveux en quatre, à mener des raisonnements longs et pointilleux (jamais assez ?), tel un virtuose de l’argumentation philosophique. Mais à quoi bon, quand force est de constater que personne ne parvient à convaincre autrui ? Que chaque philosophe reste sur ses positions, ou bien par ailleurs, enchaine sur de nouvelles boucles argumentatives ?

Patrice. La grammaire (ensemble de règles explicites, verbalisées) est postérieure à l’usage de la langue. L’apprentissage (l’instruction) nous convainc de l’inverse : il faudrait connaitre les règles pour bien parler.

Lorsque j’apprends un mot (une règle) à un enfant, je ne peux pas être sur de la signification qu’il lui donnera en l’employant tout au long de sa vie (souris, écran, 49 – 3, retraite, la Loire, etc.). Guère mieux sur les usages passés : ce que ces mots « voulaient dire », signifiaient pour moi dans mon enfance, ou pour d’autres humains avant moi. Je peux juste en parler. Mais c’est déjà beaucoup.

Page 314. « L’homme qui est dit que l’on ne peut descendre deux fois dans le même a dit une chose fausse : on peut descendre deux fois dans le même fleuve. »

Page 365. « Peut-on réduire la pensée (les discours sur) à des conditions matérielles ? »

Patrice. Pourquoi Bouveresse n’écrit-il pas comme Wittgenstein, par brèves remarques plutôt que de raisonnement ? Avec des interpellations en « tu… » ? Sans citer le petit monde des philosophes ? Avec sa façon de réfléchir, à voix haute, prudemment, plutôt que de produire des démonstrations méthodiques ?

Patrice. Ce qui est source d’embrouilles (en tout cas de polémiques entre philosophes), c’est que le langage est utile (utilisé) à la fois pour parler du monde (des faits) et pour parler de lui-même (on croit par exemple pouvoir faire correspondre des paroles avec des états mentaux).

Page 334. Des phrases grammaticalement similaires peuvent parler de faits (Dupont est mort), de règles (l’addition), d’impressions (Dupont est courageux).

Page 336. Définition du scepticisme : on ne sait jamais.

Page 340. Pourquoi est-ce que je suis une règle : par décision ? Par intuition ? Mécaniquement ? Par raisonnement ? Du fait d’une cause physiologique ?

Page 342. Distinction entre capacité (permanente, comme jouer aux échecs, marcher, additionner) et états (ému, malade).

Page 353 Wittgenstein vs Husserl

Page 361. Ce qui se passe en moi lorsque je veux dire (par exemple pour un homonyme)

Page 384 : Platon vs Kripke

Page 372. Problème : peut-on dire qu’une règle est déconnectée du temps et de l’espace, comme elle l’est de la communauté ? 2 +2 =4 intemporelle ? Mais si : page 384, puisque « suivre une règle » est « une coutume ou une institution ». Page 391. Citation « qu’est-ce que le temps ? »

Page 398 : est-ce que 2 +2=4 est anhistorique ? Ou plutôt dans quelle mesure est-ce une affirmation contingente à la façon de l’écrire, renvoyant à un fait réel existant indépendamment du fait que j’en parle ? « Le calcul ne décrit pas ce qui se passe, nous dit ce qui doit se passer. » Une étape dans une démonstration mathématique n’est pas un coup dans une partie d’échecs.

Patrice. Est-ce que ce n’est pas un peu facile de toujours dénier la question (« nous cherchons des explications pas nécessaires ») plutôt que d’y répondre ?

Page 408. Quoi d’autre que le platonisme ? S’il n’y a pas de rails à suivre, on en serait à l’improvisation systématique ?

Page 411. « p est vraie » équivaut à « p est reconnue comme vrai » ?

Page 425. Conclusion

Le langage mathématique peut formuler des propositions correctes, vraies, au-delà des circonstances de leur énonciation, de leurs locuteurs. Pour autant, ce n’est bien qu’une création humaine : au-delà du temps, mais pas éternelle (pas plus que l’humanité qui considère la proposition).

Page 495. Analogie du temps et de l’horloge : parler de celle-ci plutôt que de celle-là, parce qu’on voit de quoi on parle.

Page 502. Les mathématiques comme « mélange bariolé de techniques de démonstration ».

Patrice. Il fouille, avance minutieusement son chemin parmi les récits Wittgenstein et commentaires, mais pose peu de questions neuves, ou décalées comme : pourquoi les mathématiciens sont de mauvais philosophe ?

Page 529. Conventionnalisme : ce sur quoi les personnes s’accordent (plus ou moins ?) n’est pas dénué de rapport avec la réalité, donc de vérité ! Même le choix (c’en est un) d’une unité de mesure a un rapport avec l’usage que l’on en fait.

Patrice. Le problème de Wittgenstein de déterminer ce que peut ou doit la philosophie (décrire/expliquer) est le sien, ou celui de ses pairs (d’autres philosophes).

Page 568. Même pour les mathématiques, c’est l’usage (la fonction ?) de propositions qui aident à avancer sur la question de leur vérité.

Page 573, début du paragraphe 5. Excellent résumé, mais qui n’est que le point de départ plutôt que la conclusion ! Comment construire un discours (une pratique ?) philosophique sur cette base ?

https://www.seuil.com/ouvrage/les-vagues-du-langage-le-paradoxe-de-wittgenstein-ou-comment-peut-on-suivre-une-regle-jacques-bouveresse/9782020787710

https://www.revue-klesis.org/pdf/klesis-54-11-marrou-recension-bouveresse-vagues-langage.pdf

https://esprit.presse.fr/actualite-des-livres/pierre-fasula/les-vagues-du-langage-le-paradoxe-de-wittgenstein-ou-comment-peut-on-suivre-une-regle-de-jacques-bouveresse-44650

L’acte est une aventure

Gérard Mendel, La Découverte, 1998.

Page 138. Question kantienne : « Pourquoi un médecin, un juge ou un homme d’État peuvent avoir dans la tête beaucoup de belles règles de pathologie, de jurisprudence ou de politique, et pourtant se tromper facilement dans l’application de ces règles ? » (Critique de la raison pure) La théorie est-elle susceptible de répondre à toutes les questions que pose la pratique ?

Patrice. De l’incroyable prétention des philosophes à dire le vrai, à construire des systèmes pour expliquer le monde. Il y aurait une histoire de la philosophie à faire non pas tant pour reformuler ou résumer les œuvres, les idées, que pour décrire la posture de ces penseurs dans leur rapport aux autres et au monde. Même Marx s’isole dans sa bibliothèque londonienne.

Les philosophes ne font pas rien (pas seulement penser) : Spinoza est opticien, se démène pour échapper aux censeurs ; Kant se promène ; les philosophes contemporains mènent leur carrière universitaire ; Heidegger aller sa cotisation au parti nazi.

Classer nos manières de parler, classer les gens

Malo Morvan, éditions du commun, 2022

Démontage (déconstruction) minutieux, précis et efficace de la langue (française, bretonne, etc.), dans une approche surtout sociolinguistique, donc en intégrant une lecture sociale : il n’y a pas de « locutorat » homogène du « français », quel que soit le périmètre plus ou moins restreint donné à ce mot ; il y a toujours des usages sociopolitiques de la définition de la langue, et des démarches normatives ; les êtres sociaux regimbent toujours aux catégorisations savantes ou politiques, l’utilisation ordinaire d’une langue étant d’abord pragmatique et créative.
L’écriture prend des tournures d’un manuel, avec beaucoup de listes d’arguments, avec aussi le souci de la réflexivité (c’est même à la conclusion : quel usage de la langue dans un tel travail universitaire et éditorial ?).
Et puis l’impression d’enfoncer des portes ouvertes, pour redécouvrir le langage ordinaire sous les représentations savantes, académiques : lui-même écrit plusieurs fois sous le contrôle de ce qui va de soi quand on regarde la vraie vie : bien sûr que les gens ne respectent pas les normes des prescriptions, pas plus les linguistiques que les autres.

https://journals.openedition.org/lectures/56504

Dialogue sur la pensée, l’esprit, le corps et la conscience

Peter Hacker. Agone, 2021.

On passe peut-être trop de temps à l’échelle individuelle : qu’est ce qui pense, qu’est-ce qui parle, comment relier pensée, corps, esprit, langage en considérant l’être parlant ? Le destinataire est parfois pris en compte, mais il faut attendre la page 175 et une discussion sur les androïdes pour aborder vraiment l’être humain, sa pensée et son langage dans sa socialité, pour prendre au sérieux le langage prenant sens dans son usage, donc dans un collectif, au bas mot, dans une société (en tout cas dans une communauté langagière).

https://agone.org/livres/huitdialoguessurlespritlaconscienceetlapensee

La passion de l’incertitude

Dorian Astor, Éditions de l’Observatoire, 2020.

Son entrée est surtout morale, même au sens fort : de l’ordre de la conduite de la vie personnelle. Comment se débrouiller, dans sa posture, dans ses relations aux autres, au monde, du besoin de certitudes, ne serait-ce que savoir où on est, où on en est ? Que faire d’un monde pétri d’incertitudes parce que c’est de l’incertain que surgit la vie, de la diversité des possibles, de la subversion des « faits établis » ?

Et donc pas, on peut (page 104) de considérations épistémologiques. Dommage ? Significatif de la philosophie contemporaine ?

https://www.editions-observatoire.com/content/La_passion_de_lincertitude

https://www.philomag.com/articles/la-passion-de-lincertitude-de-dorian-astor

https://www.lemonde.fr/livres/article/2020/10/02/la-passion-de-l-incertitude-de-dorian-astor-la-chronique-philosophie-de-roger-pol-droit_6054473_3260.html

Recherche sur la nature et les fonctions du langage

Brice Parain, 1942. Gallimard, collection Idées, 1972.

Photocopies

Le problème des origines est à prendre au sérieux : par quoi commencer ? Comment sortir de la conception progressiste de l’évolution, du simple vers le complexe ? De l’ébauche vers le produit fini ? Du fruste vers le subtil ?

Les philosophes butent sur des solutions de continuité entre pensée, langage intérieur, langage exprimé et adressé, monde. Comment accorder tout cela ? Qu’est-ce qui est premier ?

Page 3. Bel exposé de l’histoire de la philosophie en trois étapes :

  • scolastique (aristotélicienne) : procédé par abstraction des choses, telles qu’elles sont connues par l’expérience sensible, vers les concepts, c’est-à-dire la verbalisation, la formalisation des substances. Approche qualitative, verbale, classificatoire.
  • Cartésienne (analytique) : la réalité est géométrique, peut donc être connue et même transformée par l’entendement. Mais voilà : problèmes des fondements. C’est une « philosophie de la volonté à tendance dualiste ».
  • Hégélienne (historique) : les connaissances sont engendrées progressivement à partir de l’expérience selon une dialectique temporelle. Mais voilà : problème des commencements. C’est une « philosophie du devenir à tendance moniste ».

La justice : « Nous n’avons le choix, pour les mathématiques, la plus certaine des sciences, qu’entre deux attitudes :

  • le contenu des axiomes coïncide avec connaissance de la réalité ;
  • les mathématiques sont un processus infini, au succès partiel, mais sans justification définitive. »

Page 7 : « le langage n’est qu’à première vue une manifestation de notre existence ; c’est un être extérieur à nous, comme l’est le livre ou la stèle. »

Page 8 : « le mot “être” est le lieu terrestre de l’existence, sans lequel il n’y aurait pas d’être parmi nous, donc d’objectivité. »

Page 13 : la raison (Descartes) ou l’intuition (Leibniz, Bergson) relève de facultés de connaissance indépendante du langage. Celui-ci n’est qu’un instrument.

« L’histoire confond les dogmatiques : vérité aujourd’hui, erreur demain. »

Il fait joliment feu de tout bois : des histoires de paysans arrachant des pommes de terre, des citations de Phèdre, de Verlaine. Belle érudition, un brin désuète.

Page 19 : si l’homme se définit par le langage, qu’en est-il du silence ? Une forme de langage, au risque de le définir par son contraire. Qu’en est-il de ma pensée lorsque je me tais ? Langage intérieur, tout le temps ? Là encore, dilemme entre l’essence et l’histoire : si on considère que le langage ne peut se définir absolument, il faut expliquer son émergence. Soit on établit son fondement, soit on décrit sa fondation.

Page 22 : ce que je dis en affirmant « j’ai faim ».

Page 23 : « on interdit d’additionner des chevaux et des portes. Comment pourrais-je écrire une équation dont le terme initial ne serait pas lui-même une formule ? Cependant telle est bien la démarche par laquelle débute toute pensée discursive : la dénomination. »

Page 27 : « chaque mot dépasse l’individuel et appartient au genre. » On peut aussi soutenir, me semble-t-il, l’inverse : « l’individuel dépasse le mot, et est singulier. »

Page 29 : bascule étonnante dans l’idéalisme radical : « nulle chose n’existe avant que d’être nommée », « béni sois-tu qui parla et le monde fut. » Ou, plutôt que bascule, cohérence avec une définition de l’humain comme être de parole plutôt que de chair ? Ce que je partage : sa vigilance envers une illusoire adéquation du langage avec soit la réalité, soit la pensée. Mais il va un peu loin dans une approche performative du langage !

Page 31. Difficile à suivre : « l’être que crée la parole, ce n’est pas un être de chair, c’est un être de raison. » « La réalité stable, universelle, déterminée, permanente qui est l’objet de notre science, j’entends l’objet que nous examinons et qui ne fuit pas sous nos sens en même temps que le temps, c’est le langage. »

Page 34. « Le langage est par sa nature une abstraction, en ce sens qu’il ne manifeste pas la réalité, mais qu’il la signifie dans sa vérité. »

Page 35. « De la confrontation entre langage et réalité ne peut jamais sortir qu’une destruction du langage pour ce qu’il ne figure pas exactement la réalité : impossibilité de définir, impossibilité d’attribuer, impossibilité même de nommer. »

Page 43. Distinction entre

  • Platon : fonder le langage comme touchant aux essences, et donc théorie de la dénomination
  • Aristote : d’abord user au mieux (logiquement) du langage tel qu’il est, et donc théorie de la proposition et du raisonnement.

Page 53 : si le monde est mathématique, quid des sensations, des singularités ? Si le langage échoue toujours à désigner, comment parler savamment ?

Page 57. Le langage mathématique est une invention progressive, à cliquets. Rien ne va jamais de soi, sans quoi il n’y aurait pas eu d’inventions, même de la numération. Si c’était l’exploration d’un existant, quiconque pourrait redécouvrir ex nihilo le même univers. La recherche, et alors ses résultats, est contingente.

Page 58. L’exposé de la démonstration mathématique élimine cette histoire. C’est qu’elle ordonne le raisonnement à partir de la solution, c’est-à-dire de la fin du raisonnement, alors que l’histoire le prend à son origine, au moment où elle ignorait quelle serait sa fin. » (et où elle ne se pose même pas la question, parce qu’on ne connait pas l’avenir)

Il faut parler (écrire) pour mesurer l’immense incertitude, l’invention permanente.

Page 67. La force de la négation pour explorer les possibles du langage : que se passe-t-il si je peux affirmer le contraire, invérifiable tant qu’il échappe à l’observation (par exemple la planète Mars est habitée) ?

Page 69. Ce n’est pas l’objet qui donne sa signification au signe, mais le signe qui nous impose de nous figurer à l’objet de sa signification. Nous n’apercevons pas l’origine du langage, mais nous percevons sa fin.

Page 73. Distinction entre

  • rhétorique, puis logique : l’art de la démonstration en tant que « manifestation par le langage de la nature et de l’ordre des évènements que les mots ont le pouvoir de figurer. »
  • Dialectique : art de conduire la confrontation, la controverse entre deux images du monde verbalisées, au risque d’un grand relativisme (chacun son image)

Avec cet obstacle de fond : ouais, qui dit la vérité ?

Page 76. Dilemme d’Épicure : ce que Dieu veut, ce que Dieu peut. De la relativité du langage, même dans chaque formulation (Pascal). Alors, s’en remettre soit au bon sens (ce qui se conçoit sans avoir besoin d’être défini), soit à Dieu lui-même.

Page 87. Inquiétude cartésienne : « ou bien notre confiance [dans le langage] devrait être entière et notre volonté ne devrait jamais dépasser notre entendement, les mots ne jamais être équivoques ; ou bien notre méfiance n’a aucune raison de ne pas être totale et notre volonté libre n’a d’autres effets alors que de nous maintenir en un doute irrémédiable sur la vérité du langage. »

Page 94 : Descartes vs Pascal

Page 101. Son histoire des problèmes de la philosophie face au langage part toujours (et lui comme tant d’autres) de l’examen d’un homme soucieux de désigner d’un mot un objet extérieur à lui, ou une pensée intérieure. Ce n’est qu’au fil du raisonnement, à la marge, qu’apparaisse la prise en compte de considérations historiques ou sociales. Le langage n’est jamais seulement l’affaire individuelle d’un Robinson se dépêtrant de son bagage lexical. Comme si le philosophe ne parvenait pas à se détacher de sa position de locuteur. Cas extrême cartésien : qui est le je du cogito ?

Vraiment étonnant à quel point il annonce (ou rejoint) Wittgenstein (des limites de la philosophie dans le langage. cf. la brique page 113).

Page 101 à 106 : bon résumé de tout son propos

Page 110 suivantes : bascule vers la preuve par l’accomplissement

Page 119. « Notre langage nous exprime-t-il, en tant qu’individu, ou exprime-t-il les essences universelles ? » Sommes-nous libres ou déterminés par un fatalisme logique ? Dans le premier cas, comment la communication entre les hommes est-elle possible ? Dans le second, comment l’erreur est-elle possible, puisque nous ne pouvons l’attribuer à Dieu ?

Page 135. Leibniz introduit la notion de « possible » qui serait la caractéristique de ce que saisit le langage : non pas directement le réel, mais tout de même un moyen de l’explorer.

Page 137. Synthèse, à la fois saisissante, mais aussi trop synthétique pour être convaincante, des orientations philosophiques française, anglaise et allemande.

  • Française : idéalisme, foi théologique d’une correspondance exacte entre idées, langage et réalité, qui atteint la vérité.
  • Anglaise : empirisme : tout n’est qu’interprétation subjective.
  • Allemande : expressionnisme : langage émanation de l’homme, mais qui exprime l’essence du monde, dans son mouvement historique, dans son amplitude (pas seulement un raisonnement, une vie intérieure. Poésie lyrique plutôt que géométrie).

Page 141. Nietzsche : pensée fondamentale : dans tous nos jugements, il faut prendre pour norme l’avenir, et ne pas chercher derrière nous les lois de notre action. Plaidoyer pour l’action, mais qui balaie toute prescription.

Page 142. Comment ne pas se contenter de décrire, de phénoménologie passive ?

Page 146. Que la somme des angles soit 180° ne se découvre pas, mais s’apprend. (et peut ne pas s’apprendre).

Page 147. « La matière des mathématiques est morte, celle de la connaissance philosophique est la vie elle-même. »

Avis 153. Égale : images et mots forment ensemble le tout de notre conscience et se combattent à l’intérieur de ce tout, qui tantôt parait se détruire et tantôt se reconstitue, pour de nouveau se détruire, puis ce reconstituer sans fin.

Page 157. « Le monde est constamment jeune, alors que nous vieillissons chaque jour. »

Page 166. « Tout mot existe indépendamment du contenu d’images et d’action que nous lui attribuons. » Alors qu’il approchait d’une dialectique individu/collectif, présent inscrit dans une dynamique temporelle, il revient brusquement, par souci de préserver une transcendance, à « une règle dont le langage serait dépositaire ». Et pour résister au flux de paroles, se réfugie dans l’écrit : « cette existence n’est peut-être pas sensible dans l’écrit, mais elle se manifeste de toute évidence dans l’écriture. »

Page 167. « Mal nommer un objet » (Albert Camus !)

Page 168. Le langage « règle de notre pensée et de notre action humaine, extérieur et par conséquent transcendantale à nous, parce qu’il est le lieu de l’universell et de la volonté réfléchie. »

Page 172. « Le langage n’est qu’un moyen pour nous attirer vers son contraire, qui est le silence et qui est Dieu. » Un final lyrique !

http://lechatsurmonepaule.over-blog.fr/2019/07/brice-parain-recherche-sur-la-nature-et-les-fonctions-du-langage.html

Le langage. Introduction à l’étude de la parole

Edward Sapir, 1921.

De belles pages sur l’infinie diversité des parlers saisis à l’échelle individuelle et qui ne peuvent être (réellement ?) saisis qu’à cette échelle-là seulement. Ce qui n’empêche pas l’auteur de s’efforcer ensuite d’étudier la progressive disparition de « whom » comme phénomène linguistique à l’échelle des « langues », des communautés langagières, avec leurs régularités que le savant s’efforce de saisir au-delà des individus.

http://classiques.uqac.ca/classiques/Sapir_edward/langage/langage.html

https://www.cairn.info/theories-du-langage–9782804707248-page-105.htm