Christian Bobin, 1993. Fario, 2023.
Mois : janvier 2024
Les esclaves de l’homme-pétrole
Sebastian Castelier, Quentin Müller, Marchialy, 2023.

https://www.editions-marchialy.fr/livre/les-esclaves-de-l-homme-petrole/
https://www.bondyblog.fr/international/les-esclaves-de-lhomme-petrole-plongee-dans-lenfer-du-decor/
Voilà bien un livre qui nous intéresse : il y est question du travail, celui que des migrants vont réaliser à des milliers kilomètres de chez eux ; il est raconté à partir de la parole des travailleurs eux-mêmes, à partir de dizaines d’entretiens réalisés par les deux journalistes signataires du livre.
Ce n’est donc pas un reportage. Les deux auteurs se contentent d’un texte initial pour présenter l’objet du livre, le recours massif à une main-d’œuvre migrante par les états pétroliers de la péninsule arabique, et décrire leur travail, considérable : eux aussi ont parcouru des milliers de kilomètres pour rencontrer les travailleurs migrants ou leurs familles, en particulier au Kenya au Népal, ont pris bien des risques et se sont livrés à bien des ruses pour parvenir à mener des entretiens malgré la surveillance policière au Qatar ou à Doha. Ils assument leur choix, réussi, de donner à lire la parole aux acteurs directement concernés. Il s’agit d’un livre à charge, comme l’annonce le titre, et il y a de quoi vu l’ampleur des drames humains évoqués. Mais quand ils sont racontés par les premier·ères concernées, il y a aussi de la nuance, parce que chacun a toujours des marges de manœuvre dans ces choix de vie, même dans les conditions les plus dures, parce que le simple fait de raconter aide à se présenter comme acteur et pas seulement comme victime de ce qui leur arrive. Les journalistes ont bien sûr opéré beaucoup de réécriture pour passer d’entretiens en anglais, donc une langue seconde pour le journaliste comme pour son interlocuteur, voire intermédiés par un traducteur, à des textes écrits publiables. Parfois trop, m’a-t-il semblé, au risque de passages qui sonnent de façon un peu artificielle énoncés par des personnes peu ou pas scolarisées.
Et ce ne sont pas, en fait, des récits de travail, du moins dans le sens où nous les entendons à la coopérative. Les personnes exposent les contraintes de leur vie dans leur pays d’origine, les conditions terribles qui leur sont faites dans les entreprises de travaux publics ou de construction au Qatar pour les hommes, dans les emplois domestiques pour les femmes. Le travail qu’ils recherchent, c’est avant tout, et on le comprend bien, une source de revenus, et peu importe sa nature. Pour autant, ce sont bien des travailleurs, qui s’engagent dans une activité, qui s’en sortent en y mettant d’eux-mêmes, beaucoup de leur force physique, mais aussi nécessairement de leur intelligence, de leurs émotions. Cette dimension du travail transparait peu dans les textes. Ils et elles évoquent peu leur travail, c’est-à-dire leurs activités concrètes. Il me semble qu’il y aurait pourtant de quoi dire : comment des travailleurs issus de milieux ruraux, rompus aux travaux agricoles ou artisanaux avec très peu d’outillage, deviennent-ils suffisamment compétents pour construire des édifices aussi complexes qu’un centre commercial ou un stade de football ? Comment des entreprises parviennent-elles à conduire des chantiers associant des milliers de migrants, certes disposés à endurer des conditions très rudes, mais qui doivent bien aussi être capable de produire un travail qualifié ? Ce livre a le grand mérite de leur donner la parole, et donne envie de les entendre encore davantage !
Il faut qu’on parle de Kevin
Lionel Shriver, 2003. Belfond, 2006.
C’est bien écrit, et le choix radical du format épistolaire est remarquablement maitrisé. La narratrice s’adresse à quelqu’un qui connait très bien tous les évènements dont elle parle, puisqu’ils ont vécu en couple, mais le lecteur invité dans cette correspondance s’y retrouve, se familiarise rapidement avec les personnages, découvre leur vie, leurs relations sans jamais l’impression d’être un invité extérieur. Pas de lourdeurs, rien d’artificiel, et c’est touchant.
Ce que j’ai trouvé moins réussi : les personnages trop monocolores, qui n’évoluent pas au fil du temps, alors que les années passent. C’est vrai pour Kevin, damné dès la naissance, décidément irrécupérable, même en allant observer finement toute son éducation, son jeune parcours dans le monde. Mais c’est vrai pour ses parents, au risque d’en être un peu caricature d’eux-mêmes. J’ai été touché par la description des ambigüités du couple, et de la mère en particulier, dans le désir d’enfant, de l’épreuve de la grossesse et de la naissance, quand le désir se confronte durement à l’épreuve de la réalité. Mais le sacerdoce ne faisait que commencer… Au risque de la lassitude du lecteur.
La chute tout de même spectaculaire :
- Sur le fond : on découvre que le père de Kevin a lui aussi été victime de son fils dès le début de ce terrible « JEUDI », et que la correspondance était donc adressée à un défunt (d’où l’absence de retour !).
- Sur la forme : on découvre au dernier moment une information majeure, nécessairement présente en permanence à l’esprit de la rédactrice des courriers, mais ignorée du lecteur qui pensait tout comprendre ou à peu près (ben oui, le mari a fini par partir fâché pour de bon).
https://fr.wikipedia.org/wiki/Il_faut_qu%27on_parle_de_Kevin
https://www.alleedescuriosites.com/il-faut-qu-on-parle-de-kevin-lionel-shriver/
https://www.lemonde.fr/livres/article/2006/08/31/plongee-aux-sources-du-mal_808069_3260.html
Rabalaïre
Alain Garaudie
https://archive.wikiwix.com/cache/index2.php?url=https%3A%2F%2Flesmonstres.org%2F2021%2F12%2F08%2Fcritique-rabalaire-dalain-guiraudie-ou-le-picaresque-en-bandant%2F#federation=archive.wikiwix.com&tab=url
Halte aux Jeux !
Albert Jacquard, Stock, 2004.
https://www.editions-stock.fr/livre/halte-aux-jeux-9782234056923/
Un livre à la fois d’une grande actualité, revigorant, roboratif, qui décape l’enthousiasme factice à la perspective de la grande fête qui s’annonce. Le jeu, le plaisir d’une activité physique, le corps à la fête vs la consommation de spectacles, la profusion d’images artificielles, celles qu’on prend avec son téléphone, celles qui seront prises par les caméras de surveillance
Une critique de l’invasion de « l’esprit de compétition », de la logique de performance, mais cette lecture qui sonnait l’alarme et appelait à la vigilance il y a vingt ans fait réaliser à quel point le message n’a pas été entendu. Les fanatiques du challenge l’ont emporté. Vae victis, à commencer par le sort des quatrièmes, le meilleur des perdants. On a renoncé à la fête de la fraternité : ce sont les mobilisations policières, les questions sécuritaires, c’est-à-dire la menace de l’autre qui l’emporte. Celui qui est pourtant le voisin (de la banlieue d’à côté, de l’ancienne colonie), mais radicalement et inéluctablement hostile.
Mais aussi un livre désuet, qui nous vient d’un monde où les questions disons écologiques n’étaient pas encore centrales. La démesure des moyens engagés est hors de son champ. C’est pourtant une différence radicale avec la version de l’antiquité grecque : le toujours plus, les grands travaux, la débauche de moyens, quand la priorité pourrait plutôt être à la modération, à la pacification des relations avec le reste du vivant.
Le printemps des cathédrales
Jean Diwo, 2013
https://editions.flammarion.com/le-printemps-des-cathedrales/9782080682703
On n’y croit pas une minute… Les dialogues sont complètement artificiels, didactiques au pire sens du terme. On enchaine les scènes contemporaines en décor de carton pâte, avec des personnages en costume de foire. Ce n’est pas un roman, pas non plus un manuel d’histoire, et même des enfants qui auraient tout à découvrir mérite mieux que ça.
Quand je ne dis rien je pense encore
Camille Readman Prud’homme, L’Oie de Cravan, 2021.
https://www.oiedecravan.com/livres/readman-prud-homme-camille/quand-je-ne-dis-rien-je-pense-encore/
https://www.ledevoir.com/lire/616644/poesie-tendre-l-oreille?
Typoèmes
Jérôme Peignot, Actes Sud, 2017.
Les détectives sauvages
Roberto Bolaño, 1998. Christian Bourgois, 2006.
Je suis resté à la porte, à regarder ces jeunes empreints de poésie se prendre très au sérieux tout en menant une vie futile et inconséquente. Triste jeunesse ! Et l’intérêt annoncé de l’exercice littéraire n’a pas compensé ce sentiment de vacuité.
https://www.lemonde.fr/livres/article/2006/03/09/roberto-bolano-au-dessus-du-volcan_748937_3260.html
Ma vie. Souvenirs, rêves et pensées
Carl Gustav Jung, 1961. Gallimard, 1973.
Page 33
Des évènements marquants, bouleversants même, dont je ne garde qu’un souvenir obscur et fragmentaire : une culbute du haut d’un escalier, un heurt violent contre le bord du poêle. J’en ressens encore la douleur et revois le sang ; un médecin vient coudre la blessure de ma tête, blessure dont la cicatrice était encore visible dans mes dernières années de collège. Ma mère m’a raconté qu’un jour, étant allé avec la bonne sur le pont des chutes du Rhin, je tombai soudain et une de mes jambes glissa sous le parapet. La servante put tout juste me rattraper et me ramener à elle. Ces évènements indiquent une tendance inconsciente au suicide ou une résistance néfaste à la vie dans ce monde.
Page 559
La différence entre la plupart des hommes et moi réside dans le fait que, en moi, les « cloisons » sont transparentes. C’est ma particularité. Chez d’autres, elles sont souvent si épaisses, qu’ils ne peuvent rien voir au-delà et pensent par conséquent qu’au-delà il n’y a rien. Je perçois jusqu’à un certain point les processus qui se déroulent à l’arrière-plan et c’est pourquoi j’ai une sécurité intérieure. Quiconque ne voit rien n’a aucune sécurité et ne peut tirer aucune conclusion ou n’accorde aucune confiance à ses conclusions. J’ignore ce qui a déterminé ma faculté de percevoir le flot de la vie. C’était peut-être l’inconscient lui-même. Peut-être était-ce mes rêves précoces. Ils ont dès le début déterminé mon cheminement.
La connaissance des processus de l’arrière-plan a déjà, très tôt, préformé ma relation avec le monde. Au fond, elle était déjà dans mon enfance ce qu’elle est aujourd’hui. Enfant, je me sentais solitaire, et je le suis encore aujourd’hui, car je sais et dois mentionner des choses que les autres, à ce qu’il semble, ne connaissent pas ou ne veulent pas connaitre. La solitude ne nait point de ce que l’on n’est pas entouré d’êtres, mais bien plus de ce que l’on ne peut leur communiquer les choses qui vous paraissent importantes, ou de ce que l’on trouve valables des pensées qui semblent improbables aux autres. Ma solitude commença avec l’expérience vécue de mes rêves précoces et atteignit son apogée à l’époque où je me confrontais avec l’inconscient. Quand un homme en sait plus long que les autres, il devient solitaire. Mais la solitude n’est pas nécessairement en opposition à la communauté, car nul ne ressent plus profondément la communauté que le solitaire ; et la communauté ne fleurit que là où chacun se rappelle sa nature et ne s’identifie pas aux autres.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Ma_vie._Souvenirs,_r%C3%AAves_et_pens%C3%A9es