Exister, résister – Ce qui dépend de nous

Pascal Chabot, PUF, 2017.

Photocopies

https://www.emilemagazine.fr/article/2023/12/18/pascal-chabot-sengager-cest-refuser-la-posture-du-spectateur

https://www.philomag.com/livres/exister-resister

D’emblée : qui est le « nous » du titre ? Ou encore, la deuxième page de l’introduction, « l’individu », celui qui, « saturé de savoirs et de possible, demande plutôt du sens ». Ça saute pourtant aux yeux, mais c’est un angle mort du livre. Étonnant alors qu’il y est tant question du soi, du mois, de l’identité. Est-ce bien raisonnable de poser tant de généralités sur ces questions, sans interroger « d’où je parle » ? Le propos est bien ancré dans les contingences de l’époque, mais en fait surtout des obsessions de l’auteur (la technique, le numérique, l’argent). Ne serait-ce que pour cette raison, le propos peut se lire comme un long bavardage, en monologue, un enchainement logomachique de raisonnements à la connexion lointaine et toujours discutable avec la réalité. Un critère de lecture : prendre une assertion au hasard, soutenir le contraire, et aviser. Ou même, bien souvent, plus ou moins fréquemment selon le degré de connivence du lecteur : se gratter la tête.

Autre mystère : le déni de la catastrophe en cours (toujours à venir), l’aveuglement du mur de la Panne à l’horizon. Comme si le numérique, l’argent et les émotions (les trois « supers forces » qu’il identifie) étaient des invariants anthropologiques. Comme si tout cela n’allait pas laisser place, quels que soient les commentaires des philosophes.

Curieuse invocation finale de la raison salvatrice, alors qu’il se satisfait d’un usage esthétique du langage (donc ne produit que du non-sens, au sens de Wittgenstein)

Et finalement : et alors ? Que fait-on maintenant ? En quoi ce livre me faire réagir, agir, au moins penser différemment ? Et les autres lecteurs, et tous les autres, non-lecteurs ?

Les dernières années de Karl Marx – Une biographie intellectuelle 1881-1883

Marcello Musto, 2016. PUF, 2023.

https://www.puf.com/content/Les_derni%C3%A8res_ann%C3%A9es_de_Karl_Marx

Est-il possible, sommes-nous capables, suis-je capable de lire le Manifeste, le Capital, ou encore une lettre de Marx à Engels 2881 comme ont pu le lire des lecteurs contemporains ? Et puis quel lecteur, dans sa singularité ? Double impossibilité : lire avec la culture politique et philosophique de l’époque, celle d’un quidam qui se retrouve avec un texte d’un jeune (puis vieux) Allemand plus ou moins philosophe, économiste, politique ; lire sans la représentation (au sens ce cognitif) du Marx des marxistes en tout genre. Ou bien double épreuve, salutaire ?

Ça interroge la position de Marx lui-même : à quoi bon tant de textes, privés ou publics, théoriques ou militants, si « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » ? cf. Rancière. Et qu’est-ce que on/je attends en lisant Marx ou un épigone/historien un siècle plus tard ?

Ce qu’on raconte et ce qu’on ne raconte pas dans une biographie (faute de sources, peut-être, mais ce pourrait tout de même être mentionné) : certes, il est hôte enjoué des relations de passage, grand-père attentionné de ses petits-enfants ; mais qui passe le balai à la maison, qui fait les courses et se soucie des repas, qui s’occupe du linge ? Il est touchant de prendre la mesure d’un homme passionné par les idées, assoiffé de connaissances, débatteur enjoué de toutes les questions de son temps. Mais il me donne aussi l’impression d’un type envahissant, débordant d’énergie, un peu insupportable… Façon Lénine ?

Page 95. Rédaction d’une enquête ouvrière en 1880, distribuée à 25 000 exemplaires en France : révélateur d’une certaine conception du travail, finalement très contemporaine…

« Travail intellectuel » autour du « Capital » (quel titre !) : Névrotique ? Pourquoi aucun biographe ne se demande s’il n’y avait pas mieux à faire ?

Page 193 : curieuse passion de Marx pour les mathématiques (même en passe-temps), en tant que langage scientifique par excellence (témoignage de Lafargue).

Aux origines féminines de la sexualité

Jacques André, PUF Quadrige, 1995.

https://www.cairn.info/aux-origines-feminines-de-la-sexualite–9782130544173.htm

Page 8. L’amour hétérosexuel ne va pas de soi du fait du caractère pulsionnel (contingence de l’objet, des zones érogènes comme des objets investis par la pulsion) et non instinctuel à (l’instinct renvoyant à la finalité procréatrice) : d’où la psychosexualité, qui déborde l’opposition entre la femme et l’homme (et qui permet par exemple à un psychanalyste d’un sexe d’écouter l’autre).

Page neuf. « La dynamique narcissique est dans l’amour ce qui travaille à refermer des brèches ouvertes par l’irruption de l’irréductible altérité. » (L’autre, l’autre corps, l’autre sujet)

Page 13. « Celui dont les lèvres se taisent bavarde du bout des doigts. »

Page 17. Le père de Dora est séducteur du seul fait d’aimer sa fille ; et non d’abuser d’elle ?

Page 59. « Il est peu vraisemblable qu’une théorie de la sexualité échappe totalement à l’attraction des théories sexuelles inconscientes de son auteur. » (Nathalie Zaltzman)

Il le discute avant tout de la théorie (des théories, des convictions théoriques, des assertions à la fois définitives et incertaines, figées et labiles) de Freud, pour en montrer les fragilités et les indécisions, plutôt qu’il en affirme une autre. Mais ne suffit-il pas de pointer l’importance de ces phénomènes ? Fantasme de la pénétration de l’autre ou de soi, anale ou vaginale, du viol ou de la castration, de l’amour ou du rejet, de soi ou de l’autre : tout ça est bien là, dans des configurations toujours changeantes, selon les individus et les contextes sociaux.

Page 65. Freud et le primat du phallus, c’est comme l’homme qui cherche ses clés sous le réverbère.

Page 117. Anatomie et fantasme (biologique, physiologique et imaginaire)

Page 122. Définition de la « passivité pulsionnelle » : jouir de ce qui (vous) arrive.

Page 123. Du masochisme : du plaisir à avoir mal.

Beaucoup de ses considérations tournent autour (!) de l’opposition fondamentale intérieur/extérieur, et alors ce qui pénètre, et ce que produit la pénétration. Opposition constitutive d’un être : ce qui délimite ce qui me pénètre/ce que je fais sortir (et on retrouve aussi passivité/activité). Ceci dès le souffle : aspirer/expirer. Boulimie/constipation. L’estomac cavité comme le vagin. Même la voix sort de la bouche, celle d’autrui rentre par l’oreille.

Un angle mort, me semble-t-il : les seins, protubérances féminines, qui émettent le lait nourricier. Ça vaut bien le phallus, et alors plus que deux mentions au détour d’un raisonnement.

Psyché anarchiste – Débattre avec Nathalie Zaltzman

PUF, 2011.

https://www.puf.com/content/Psych%C3%A9_anarchiste

Compilation de textes d’orientation psychanalytique beaucoup plus que politique. Elle définit la « pulsion anarchiste » en contrepoint de la « pulsion de mort », pour faire un peu plus sophistiqué que « pulsion vitale », pour aller voir aussi du côté des expériences limites.

Il y a vraiment beaucoup à comprendre dans le discours rabattant l’humanité sur une compétition avec les machines douées « d’intelligence artificielle ». Ça en dit très long sur le degré de mécanisation, d’administratisation (ça mérite bien un néologisme, et bureaucratisation me semble un peu court) de notre société.

Quelqu’un à qui parler. Une histoire de la voix intérieure

Victor Rosenthal, PUF, 2019.

Et si l’écriture, comme processus, avait d’abord une dimension d’entrainement à la vie sociale, en soutenant la voix intérieure façon « atelier d’Alice » ? (Page 44)

« Entendre une voix intérieure » (page 50, celle de l’auteur d’un texte) : abus de langage ? Qu’est-ce qu’on entend par « entendre » ? Tout comme « voix », pour désigner un phénomène silencieux ? Est-ce que ce livre tient encore si on invente un autre nom, pour éviter le quiproquo, la confusion ? Il faut bien faire avec la polysémie, l’utilisation d’un même mot pour désigner des réalités différentes. Être lucide ?

Page 71. La voix intérieure comme support à l’autonomisation du sujet vis-à-vis de la norme sociale, il dit même du « prescrit » ! Il est en effet quelque chose qui appartient en propre au sujet, qui lui appartient au plus haut point, qui est on ne peut plus difficile à partager : ce qu’on se dit à soi-même, ce qu’on élabore pour soi.

Page 74. Enseigner, c’est à la fois apprendre à ne pas trop réfléchir, en assimilant, en incorporant des routines, des évidences, des certitudes, mais aussi apprendre à réfléchir, pour se convaincre, s’exercer à penser par soi-même, à ses propres jugements et convictions. Par exemple : apprendre à regarder la Joconde.

Peut-être une question clé de l’apprentissage : à ce moment-là, qu’est ce que vous vous êtes dit ?

Page 116. Citation de Bakhtine. Atelier avec l’intelligence artificielle, qui procède ainsi : créer des suites de mots à partir d’un stock existant. Quelle différence, alors, entre la vie et le calcul ?

Renverser le test de Turing : est-ce qu’un système IA serait capable de distinguer un humain d’un ordinateur ?

Page 118. Principe d’adressivité : « Tout propos, dit ou écrit, proféré à haute voix ou dans son for intérieur, est toujours, nécessairement, adressé à un destinataire, à un public. »

Page 135 : (début de) liste des modes de parole à soi

Page 150. L’organe vocal est d’une complexité considérable, d’autant qu’il emprunte à quantité d’organes qui n’ont rien à voir avec la vocalisation (bouche, mâchoires, nez, gorge, affectés à l’alimentation ou la respiration). On parle, mange, respire par le même orifice. Quelle curieuse machine !

Page 160. Citation de Israël Joshua Singer, La Famille Karnovski

La voix comme instance de mise en relation entre le corps, au sens le plus matériel, et le psychisme, ce que j’ai à dire (et pas seulement la parole, plus abstraite : la voix, avec ses accents, ses ratés, ses dérapages, ses emportements, ses résonances).

La lecture comme voix intérieure : est ce que je lis avec mon accent propre ?

Page 258. Concept de « fictionnement »

https://www.philomag.com/livres/quelquun-qui-parler-une-histoire-de-la-voix-interieure

https://www.puf.com/content/Quelquun_%C3%A0_qui_parler

https://cle.ens-lyon.fr/langues-et-langage/langues-et-langage-en-societe/miscellanees/la-voix-interieure

https://www.rfi.fr/fr/emission/20190331-rosenthal-victor-psychologue-anthropologue-histoire-vie-interieure

Au voleur ! Anarchisme et philosophie

Catherine Malabou, PUF, 2022.

Page 32. « La contingence de l’arkhé (le pouvoir au sens d’Aristote, fondement de la cité humaine) tient à la révélation paradoxale – c’est-à-dire en même temps la dissimulation – de son hétéro-normativité. »

Chapitre 4. L’anarchie ontologique

Reiner Schürmann. Remonter à l’origine, au principe du principe, pour déconstruire la logique ordonnée, hiérarchique, de la cause à l’effet, du principe à l’acte, du commandement à l’obéissance. Qui a donné le premier ordre ? En vertu de quoi ?

Aller jusqu’au bout de la critique du « double bind » : sois spontané, autonome, libre. Le premier prescripteur a d’abord fait acte de liberté. Le dernier travailleur a choisi de suivre la prescription.

L’évènement comme élément d’unité de la réalité, bien plus que la causalité.

Chapitre 5. L’anarchie éthique

Comment dire l’an-archique en l’absence d’anarchie du langage ? (Levinas)

Page 128. « C’est parce que la possibilité de la philosophie est dès le départ une indifférence à l’autre, et par là une indifférence et une insensibilité au mal. L’être est le mur d’indifférence de la philosophie. »

Page 130. Le « double bind » est un commandement auquel on ne peut obéir qu’en désobéissant. L’injonction éthique, quant à elle, désarticule absolument toute relation entre commander et obéir, ainsi qu’entre obéissance et désobéissance, tout simplement parce qu’elle ne donne pas d’ordre, ne gouverne pas. Tout impératif au sens courant se trouve alors doublé, pris de vitesse par cette « obéissance précédant tout écoute du commandement », cette « obéissance à un ordre s’accomplissant avant que l’ordre ne se fasse entendre, l’anarchie même. »

Page 361 citation : « tu m’as bien compris ! » (À confronter à De Gaulle : « je vous ai compris »)

Page 376. « Nos institutions feignent de se rebiffer lorsque, de l’intérieur, on les critique ; mais elles s’en accommodent ; elles en vivent ; c’est à la fois leur coquetterie et leur fard. Mais ce qu’elles ne tolèrent pas, c’est que quelqu’un leur tourne soudain le dos et se mette à hurler vers l’intérieur : “voici ce que je viens de voir ici, maintenant, voici ce qui se fasse. Voici l’évènement.” » (Foucault)

https://www.puf.com/content/Au_voleur

https://www.philomag.com/livres/au-voleur-anarchisme-et-philosophie

https://www.lemonde.fr/livres/article/2022/01/23/catherine-malabou-philosophe-plastique_6110617_3260.html

Il y a des dieux

Frédérique Ildefonse, PUF, 2012.

https://www.puf.com/content/Il_y_des_dieux

https://culture.uliege.be/jcms/prod_1302903/fr/frederique-ildefonse-il-y-a-des-dieux

Le rituel pour faire sans penser : une série d’actes balisés, convenus, et alors rassurants en ce qu’ils dispensent de l’épreuve de la recherche de sens. C’est comme ça, parce que c’est le rituel en lui-même qui veut ça. L’injonction permanente à donner du sens est propre au monothéisme (platonisme ?) affirmant une cause unique à la marche du monde : le péché originel, la volonté divine, le dogme. Le polythéisme est du côté de la pluralité : la pluralité des causes, des instances psychiques intérieures (vs un « moi » unitaire), laisse de la place à la disparité, au foisonnement, à la coexistence (à rebours du sujet cartésien sartrien).

« Ne pas s’identifier à ces états permet de laisser la place, le jeu pour le changement, le fait d’échapper à la répétition. Le vieil auxiliaire, l’associé et le complice de la répétition, c’est l’identification — identification qu’en un certain sens présuppose l’accord platonicien, l’assentiment stoïcien. Il s’agit ici de désadhérer, de lever l’adhérence. »

« Ce qui nous intéresse, c’est la structure propre de la mystique africaine, en opposition à la mystique chrétienne. Tandis que cette dernière s’achemine vers la fusion de l’âme, par une lente ascension à travers la nuit des sens et la nuit de l’esprit, l’autre tourne autour des dieux qui viennent posséder l’arme et, par conséquent, en une descente du surnaturel dans le naturel. […] L’individu ne nait pas complet ; il nait par fragments successifs, par étapes, de telle sorte qu’il ne meurt pas non plus en une seule fois, quand il rend le dernier soupir ; il meurt aussi peu à peu. L’homme n’existe en tant qu’homme, que lorsqu’il possède un certain nombre d’âmes, toute une stratification psychologique intérieure, premièrement l’âme de l’aïeul, après le nom sacré et secret, l’âme des forêts, et enfin l’orixà qui vit en lui comme une sorte d’ange gardien qu’il visiterait. » (Roger Bastide)

Canguilhem et les normes

Guillaume Le Blanc. PUF, 1998

https://www.puf.com/content/Canguilhem_et_les_normes

https://www.persee.fr/doc/phlou_0035-3841_2000_num_98_3_7321_t1_0634_0000_2

Curiosité par rapport à Yves Schwartz (en tout cas pour ce qui est de la première approche du Canguilhem, la santé à l’échelle physiologique individuelle) : la norme est postérieure à l’objet, l’évènement ou l’acte (page 18). Le vivant est en bordel, dans lequel le langage établit un ordre à postériori.

Page 45 : « C’est bien […] parce qu’il y a des hommes qui se sentent malades qu’il y a une médecine, et non par ce qu’il y a des médecins que les hommes apprennent d’eux leurs maladies. » (Le normal et le pathologique, page 53)

« Dire que la douleur n’a de sens que pour l’individualité humaine, c’est souligner qu’une telle individualité est la seule à pouvoir s’organiser en subjectivité pour la quête de sens que sa conscience implique dans le rapport à la maladie. […] L’homme fait sa douleur comme il fait une maladie ou comme il fait son deuil, bien plutôt qu’il ne la reçoit ou la subit. » (Le normal et le pathologique, page 56)

Page 51 : apports de Canguilhem

  • La prise en compte des éléments d’individualité et de subjectivité (cf. aussi page 46) présents dans la maladie.
  • La maladie comme expérience vécue, engageante.
  • La maladie comme expérience globale (et pas dysfonctionnement mécanique ou organique).
  • La maladie perçue subjectivement.

Mais alors, quel rapport avec les déterminants matériels (la blessure, les interactions bactéries pathogènes et le système immunitaire, etc.) de la maladie et l’expérience qu’en fait le patient ?

Page 56. Définition de la normativité/normalité : polarisation de ce qui profite/nuit à l’organisme dans sa relation à son milieu (ce que ne fait jamais une machine, même électrique). cf. citation de Nietzsche

Page 58 : « l’acte simple de la nutrition » (à opposer au « travail » déconsidéré par Hannah Arendt)

« Valeur » non au sens moral du bien et du mal, mais au sens polarisation en positif/négatif : ce qui a de la valeur pour le vivant. Au risque de la tautologie ? « La vie est l’excès de valorisation sur la dévalorisation qu’introduit la mort. »

Page 57. « Qu’est-ce qu’être actif ? C’est tendre à la puissance. » (Nietzsche)

Page 74. « Être en bonne santé signifie donc la possibilité de courir des risques, de faire surgir de l’imprévu. »

Page 111 : « L’erreur interne au savoir est un prolongement de la vie capable d’erreur. » […] la vie aurait donc abouti par erreur à ce vivant capable d’erreurs. » Mais n’y a-t-il pas un abus de langage autour du même mot « erreur », tout comme « norme », « vie », pour faire résonner (plutôt que relier intelligemment ?) des références très diverses (biologie vs épistémologie) ? Canguilhem oublie (?) en particulier que la lecture de la reproduction d’une cellule vivante en termes d’information génétique est déjà un discours. Parler d’erreurs génétiques résulte du placage (faute de mieux ?) du vocabulaire disponible sur des phénomènes vivants.

Le livre distingue nettement deux étapes dans la réflexion du médecin philosophe :

  • Le normal et le pathologique dans la perspective médicale de la compréhension de la maladie : celle-ci comme un phénomène qualitativement différent, subjectif, dans une conception donc radicalement différente du positivisme de Comte (la maladie objectivable) et de Claude Bernard (la maladie produit d’un excès ou d’un défaut d’un paramètre, comme le sucre dans le diabète). C’est toujours un sujet qui est malade, qui souffre, à sa façon, parce que c’est lui qui a la main sur ce qui est normal, qui apprécie, voire définit les normes de son existence. Un pas de plus : la maladie est une réduction de ce pouvoir d’agir (ou recomposition ?). C’est le livre / la thèse de 1943.
  • Un élargissement de la réflexion par la prise en compte du social, et donc un élargissement du concept de norme à celui des règles interhumaines. Ce qui est à la mesure de l’individu est alors l’appropriation d’une norme préexistante, définie antérieurement. Ce sont les « Nouvelles réflexions » de 1966.

Page 12. Canguilhem revendique la primauté de la réflexion ouverte, en cours, et l’élaboration conceptuelle (et donc en particulier autour de « norme », vie », « connaissance ») plutôt que la prétention à produire un système stabilisé. C’est un « désœuvrement » (Le Blanc) plutôt qu’une œuvre, et de la part d’un praticien à la recherche de concepts utiles, opératoires.

Page 15. « La pensée n’est pas un non-pensé virtuel attendant son heure. L’impensé vaut d’abord comme objet radicalement extérieur à la pensée. » Canguilhem : « La philosophie est une réflexion pour qui toutes matières étrangères est bonne, et nous dirions volontiers toute bonne matière est étrangère. » Curieuse préoccupation que de se définir comme philosophe, de chercher à définir ce qui relèverait d’un champ ou d’un autre. Mais au risque de confusion entre ce qui relève de la réalité et du réel (ce qu’on peut en dire). Pas de révélations de philosophe ? Toujours de la créativité, ne serait-ce que par leur réemploi des mots, sous un nouveau jour (et jamais le même soleil) ?

Considérer comme des problèmes ce qui ne l’est pas, ou plus, pour l’opinion commune ou la science.

Plutôt que « philosophie », « philologie » ? Élaborer sur les mots, leur définition en extension, leur emploi métaphorique, etc.

Ce qui m’intéresse chez lui : comment un praticien devient philosophe, ce qu’il fait de son élaboration sociologique. Et je crains qu’il ait trop peu fait retour sur sa pratique, qu’il se soit davantage alimenté du discours scientifique (en particulier biologique, information génétique à son époque) plus que sur la pratique personnelle.

Page 19.

  • Norme : postérieure au réel, effort langagier pour y mettre de l’ordre
  • Loi : au sens juridique (définit simultanément le légal et illégal) ; au sens physique

La philosophie postérieure à la vie : l’être humain se met à parler de Dieu, pas l’inverse. L’historicisation dissout la question de la croyance : Dieu et diable sont contemporains du discours qui les invente, qui s’y réfère, et non qui les découvre.

Page 80. Trois registres d’argumentation contre « la nature humaine » : épistémologique (ce que je sais/dis de ma nature la modifie) ; biologique (la vie est création permanente) ; sociologique (le contexte social agit sur moi, me détermine).

Page 81 : distinction entre norme vitale (de l’intérieur de l’organisme) et norme sociale (extérieure aux individus).

Page 82. Trois moments dans la genèse sociale de la normalisation :

  • Intention normative qui vise des valeurs
  • Décision normatrice instituant des règles, règlements, étalons, modèles.
  • Usage normalisateur autorisant la référence de l’objet à la norme instituée.

Page 91 : « Il n’y a de sujet que parce qu’il y a, simultanément, assujettissement à des normes sédimentées et subjectivation de ces mêmes normes. »

Page 93. « Les normes organiques postulent une homogénéité vicariante du corps tandis que les normes sociales, hétérogènes les unes aux autres font du corps social un lieu soumis à l’hétérorégulation, aux conflits. »

Recension Olivier Perru (document imprimé)

Il met le doigt sur une question de fond : comment Canguilhem (et alors Le Blanc) passe de l’individualité biologique (la maladie comme un phénomène physiologique) à la subjectivité (la maladie comme phénomène psychique, la douleur ressentie, la capacité à normaliser) ? L’obsession de la mesure d’un Claude Bernard est aussi une préoccupation réaliste : fonder un diagnostic sur des considérations matérielles, objectives. Une maladie (la douleur) est un objet d’étude extraordinaire pour travailler justement la question corps esprit.

À creuser en ce sens : ce que fait le langage, qui permet d’en parler. Tout est dans le mot « ressenti » : ce que je ressens n’est pas la réalité physiologique, seulement ce que j’en dis. Et même en décrivant, chiffres à l’appui, l’état de santé du malade, on en parle, on ne fait qu’en parler, et on n’en dit toujours à la fois plus et moins.

Le sauvage et le politique

Édouard Jourdain, PUF, 2023

Même assortie de précautions d’usage, la distinction raide entre « sociétés sans État » (immense paquet !) et sociétés étatiques (idem !) structure beaucoup trop le propos. Dans ces conditions, évidemment, il trouve ce qu’il a posé d’avance ; comme il faut bien faire quelque chose des continuités, territoriales ou temporelles, il écrit des propos comme « dans les sociétés qui voient poindre l’État, les prêtres vont avoir la fonction de doubler le roi. » Que de maladresses, pas seulement syntaxiques !

Je ne suis pas convaincu par les grandes généralités anthropologiques sur le sacré, la peine de mort, le sacrifice, le rituel, en circulant à toute berzingue du Moyen Âge européen aux civilisations précolombiennes, en passant par l’Antiquité, le tout soutenu par René Girard (cf. page 89)

Mal écrit, mal pensé : synthèse sur Engels (ô combien maladroite) page 199 et suivantes. Encore un compilateur bibliophage, faible en conceptualisation, et beaucoup moins fort en synthèse que d’autres (Mazurel). De la dissertation étudiante : page 167,170, etc.

Perspectives : page 329. Des collectifs humains et non humains sur les territoires (« des alliances »). Page 338 et suivantes : les pirates comme modèle. Page 356 et suivantes : de bonnes règles démocratiques (consensus, délibération, etc.)

Il y a de quoi s’appliquer à comprendre ce qui ne va pas, tout comme un musée de province permet de saisir ce qui va, ce qui est fort dont des œuvres majeures. À regarder à la hauteur de la phrase (le plus facile : construction maladroite, charabia, amphigouri), de la construction (au secours mes maitres ! Vite, des exemples, des citations pour soutenir les idées branlantes), du propos d’ensemble (plus dur, mais introduction et conclusion donne un bon aperçu de la vacuité du propos).

Peut-être que ce type de livre manifeste l’épuisement de cette approche de l’essai du penseur solitaire qui se noie dans l’océan des livres publiés et qui tente une compilation/synthèse hétéroclite, tambouille sans conscience, cohérence, nouveauté.

https://www.puf.com/content/Le_sauvage_et_le_politique

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/05/09/le-sauvage-et-le-politique-d-edouard-jourdain-un-autre-regard-sur-la-civilisation_6172631_3232.html

https://lundi.am/Nouvelles-conjurations-sauvages