Jacques Bouveresse, 2021 – Seuil, 2022.
Étiquette : Seuil
La raison et la colère – Un hommage philosophico-politique à Jacques Bouveresse
Très intéressant en lire en parallèle à « Les vagues du langage ». Curieux sentiment que d’être davantage en accord avec une philosophe qu’avec celui qui connait considérablement mieux que moi son œuvre. C’est bien toute la limite de l’exégèse et du commentaire : on peut avoir conscience de ne pas tout comprendre, et avoir tout de même la prétention de ne pas comprendre la même chose, voire, quel toupet, de mieux comprendre. En tout cas autrement. Ou peut-être vu d’une autre forme de vie, parce que je ne suis pas universitaire, contrairement à Bouveresse qui revendique cette appartenance, qui est pris dans ses enjeux, même dans le rôle du trublion. Je cultive la marginalité, au moins intellectuelle, alors je me permets de. Par exemple ne pas partager ce souci de défendre la raison et l’objectivité, rejetant le reste dans le relativisme. Ça me semble tout l’enjeu : garder le cap des règles qui ne sont pas que de convention parce qu’elles participent aussi du monde et pas seulement de la communauté humaine, mais qui n’existent que par leur application par les humains, un par un.
Bouveresse est un adepte du raisonnement méticuleux, ce qu’il considère comme de la rigueur : une argumentation pas-à-pas, qui s’appuie sur les textes, ceux de Wittgenstein et d’autres épigones, commentateurs et exégètes. Il est à la recherche de la bonne interprétation. Il démonte celle de Kripke, semble estimer qu’il ouvre la voie à ce qu’a vraiment voulu dire Wittgenstein, et pas autre chose. Mais voilà : n’est-on pas en train de transformer tous les écrits du philosophe en matière à commentaires pour d’autres, là où sa production visait autre chose : éclairer le rôle de la philosophie, tenir un discours sur ce que le langage permet aux humains qui le pratique, en font usage. Bouveresse a-t-il l’ambition de prolonger l’œuvre ? Au moins la démarche ?
Est-ce qu’il réfléchissait à son propre jeu de langage ? Quelle est la bonne longueur pour un livre ? Combien de fois faut-il tourner autour d’une question pour pouvoir prétendre l’avoir observée sous toutes les coutures ? Combien faut-il avoir lu de livres, de revues et articles, écouté de colloques et de conférences, pour s’autoriser à soutenir son point de vue ? Que dire aux lecteurs qui leur permettent d’accéder à une signification partagée ? Que faire de ces questions embarrassantes : jeux de langage, forme de vie, suivre une règle, autant d’expressions qui ne peuvent plus avoir le même sens, à présent qu’elles ont été pétries tant de fois par tant de commentateurs, que lorsqu’elles ont été employées pour la première fois par le philosophe. N’est-ce pas alors vain de se poser comme le bon lecteur ?
https://www.seuil.com/ouvrage/la-raison-et-la-colere-jean-claude-monod/9782021509021
Les vagues du langage – Le « paradoxe de Wittgenstein » ou comment peut-on suivre une règle ?
Jacques Bouveresse, Seuil, 2022.
Platonisme : une signification existe indépendamment des êtres parlants qui s’expriment. D’une façon ou d’une autre, celui qui emploie un mot est censé s’y référer. Celui qui l’écoute pourrait mesurer les écarts à la référence (qui est plus qu’une norme sociale, qu’une convention, qu’une transaction produit d’une négociation).
Pour autant, on n’emploie pas un mot au hasard. On ne dit pas n’importe quoi : table plutôt que cheval. On s’efforce de respecter une règle. Mais dans quelle mesure « la règle » est commune à tous ? Les débats sur le paradoxe de Wittgenstein, les longues gloses sur ses écrits sont en eux-mêmes significatifs de l’inépuisable tentative de s’accorder dans le langage. La vérification de la conformité d’une règle à l’attendu (par exemple, est-ce que deux est identique à deux ?) est un acte humain, tout autant que l’exécution de la règle de la procédure.
Paradoxe de Kripke (c’est-à-dire de Wittgenstein selon Kripke) : est-ce que se tromper est identique à faire n’importe quoi ?
Qui peut savoir les significations nouvelles qu’un mot comme « travail » peut finir par prendre ce terme dans les années à venir ?
Apprendre à nager, à jouer aux échecs… et ensuite, savoir !
Patrice. Wittgenstein n’essaie pas d’expliquer, ne construit pas de théorie, il tente de décrire un usage du langage qui fasse sens, pour la philosophie ; qui aide à mieux parler du monde. Il est utile pour cet usage du langage : la réflexivité, ce qu’on se raconte, les théories qu’on fait sur le monde.
De la longueur du texte : au moins ça permet de cultiver une forme d’entrainement, reprenant fréquemment les mêmes gestes intellectuels. C’est un peu ce que fait Wittgenstein lui-même en multipliant les courtes considérations qui tournent autour du pot.
Page 162. « Nous utilisons instinctivement le langage de façon correcte ; mais nous avons en même temps une propension irrésistible, dont le langage lui-même, par des analogies trompeuses qu’il nous suggère, est le principal responsable, à construire une représentation correcte de cet usage. »
Peut-on historiciser, sociologiser cette affirmation ? Cette propension a-t-elle « toujours » été vraie ? Plus ou moins forte selon les cultures, les milieux sociaux ? Le langage est-il toujours été ainsi « suggestif », incitant aux analogies ? Et comment tout cela peut-il évoluer ? Le programme philosophique de Wittgenstein, « régler les problèmes philosophiques » (encore une histoire de règles ?) est-il en voie de réalisation ? Y a-t-il vraiment contribué ?
Page 174. « Si la phrase, considérée uniquement d’un point de vue syntaxique, est bien un composé (de ces mots), sa signification n’est pas un composé sémantique (de parties de signification). » Idem pour un texte, un discours. Dit autrement : la signification n’est pas discrétisable (contrairement au fonctionnement d’un ordinateur).
Modalités d’écriture : le recours à la citation. Pourquoi celle-ci plutôt qu’une autre ? Quelle longueur d’une citation à commenter ? Et surtout, au nom de quoi hacher un texte en menus morceaux censés disposer d’une unité de sens (même si le style d’écriture de Wittgenstein favorise cet usage de ses propos) ?
Page 207. Comme s’il fallait justifier de renoncer à donner une définition absolue de « je comprends ». Que craint-il ? C’est au contraire le flou, l’incertain, l’approximatif dans le suivi de la règle qui favorise l’activité. Heureusement qu’on n’est jamais sûr de comprendre.
Page 293. Pour résumer pour définir « scepticisme ».
Fascinante capacité à couper les cheveux en quatre, à mener des raisonnements longs et pointilleux (jamais assez ?), tel un virtuose de l’argumentation philosophique. Mais à quoi bon, quand force est de constater que personne ne parvient à convaincre autrui ? Que chaque philosophe reste sur ses positions, ou bien par ailleurs, enchaine sur de nouvelles boucles argumentatives ?
Patrice. La grammaire (ensemble de règles explicites, verbalisées) est postérieure à l’usage de la langue. L’apprentissage (l’instruction) nous convainc de l’inverse : il faudrait connaitre les règles pour bien parler.
Lorsque j’apprends un mot (une règle) à un enfant, je ne peux pas être sur de la signification qu’il lui donnera en l’employant tout au long de sa vie (souris, écran, 49 – 3, retraite, la Loire, etc.). Guère mieux sur les usages passés : ce que ces mots « voulaient dire », signifiaient pour moi dans mon enfance, ou pour d’autres humains avant moi. Je peux juste en parler. Mais c’est déjà beaucoup.
Page 314. « L’homme qui est dit que l’on ne peut descendre deux fois dans le même a dit une chose fausse : on peut descendre deux fois dans le même fleuve. »
Page 365. « Peut-on réduire la pensée (les discours sur) à des conditions matérielles ? »
Patrice. Pourquoi Bouveresse n’écrit-il pas comme Wittgenstein, par brèves remarques plutôt que de raisonnement ? Avec des interpellations en « tu… » ? Sans citer le petit monde des philosophes ? Avec sa façon de réfléchir, à voix haute, prudemment, plutôt que de produire des démonstrations méthodiques ?
Patrice. Ce qui est source d’embrouilles (en tout cas de polémiques entre philosophes), c’est que le langage est utile (utilisé) à la fois pour parler du monde (des faits) et pour parler de lui-même (on croit par exemple pouvoir faire correspondre des paroles avec des états mentaux).
Page 334. Des phrases grammaticalement similaires peuvent parler de faits (Dupont est mort), de règles (l’addition), d’impressions (Dupont est courageux).
Page 336. Définition du scepticisme : on ne sait jamais.
Page 340. Pourquoi est-ce que je suis une règle : par décision ? Par intuition ? Mécaniquement ? Par raisonnement ? Du fait d’une cause physiologique ?
Page 342. Distinction entre capacité (permanente, comme jouer aux échecs, marcher, additionner) et états (ému, malade).
Page 353 Wittgenstein vs Husserl
Page 361. Ce qui se passe en moi lorsque je veux dire (par exemple pour un homonyme)
Page 384 : Platon vs Kripke
Page 372. Problème : peut-on dire qu’une règle est déconnectée du temps et de l’espace, comme elle l’est de la communauté ? 2 +2 =4 intemporelle ? Mais si : page 384, puisque « suivre une règle » est « une coutume ou une institution ». Page 391. Citation « qu’est-ce que le temps ? »
Page 398 : est-ce que 2 +2=4 est anhistorique ? Ou plutôt dans quelle mesure est-ce une affirmation contingente à la façon de l’écrire, renvoyant à un fait réel existant indépendamment du fait que j’en parle ? « Le calcul ne décrit pas ce qui se passe, nous dit ce qui doit se passer. » Une étape dans une démonstration mathématique n’est pas un coup dans une partie d’échecs.
Patrice. Est-ce que ce n’est pas un peu facile de toujours dénier la question (« nous cherchons des explications pas nécessaires ») plutôt que d’y répondre ?
Page 408. Quoi d’autre que le platonisme ? S’il n’y a pas de rails à suivre, on en serait à l’improvisation systématique ?
Page 411. « p est vraie » équivaut à « p est reconnue comme vrai » ?
Page 425. Conclusion
Le langage mathématique peut formuler des propositions correctes, vraies, au-delà des circonstances de leur énonciation, de leurs locuteurs. Pour autant, ce n’est bien qu’une création humaine : au-delà du temps, mais pas éternelle (pas plus que l’humanité qui considère la proposition).
Page 495. Analogie du temps et de l’horloge : parler de celle-ci plutôt que de celle-là, parce qu’on voit de quoi on parle.
Page 502. Les mathématiques comme « mélange bariolé de techniques de démonstration ».
Patrice. Il fouille, avance minutieusement son chemin parmi les récits Wittgenstein et commentaires, mais pose peu de questions neuves, ou décalées comme : pourquoi les mathématiciens sont de mauvais philosophe ?
Page 529. Conventionnalisme : ce sur quoi les personnes s’accordent (plus ou moins ?) n’est pas dénué de rapport avec la réalité, donc de vérité ! Même le choix (c’en est un) d’une unité de mesure a un rapport avec l’usage que l’on en fait.
Patrice. Le problème de Wittgenstein de déterminer ce que peut ou doit la philosophie (décrire/expliquer) est le sien, ou celui de ses pairs (d’autres philosophes).
Page 568. Même pour les mathématiques, c’est l’usage (la fonction ?) de propositions qui aident à avancer sur la question de leur vérité.
Page 573, début du paragraphe 5. Excellent résumé, mais qui n’est que le point de départ plutôt que la conclusion ! Comment construire un discours (une pratique ?) philosophique sur cette base ?
https://www.revue-klesis.org/pdf/klesis-54-11-marrou-recension-bouveresse-vagues-langage.pdf
La méduse qui fait de l’œil – et autres merveilles de l’évolution
Jean Deustch, Seuil, 2017.
En introduction, la citation de Darwin anticipant l’objection qu’un organe d’une complexité et même une perfection (?) comme l’œil ne pourrait avoir été inventé pas à pas, par petits ajustements successifs sélectionnés favorablement. L’auteur en fait un prétexte pour parcourir toutes les modalités existantes dans le règne animal pour capter la lumière et se repérer ainsi dans son environnement. L’approche strictement technique, au ras des mécanismes biologiques tels qu’ils peuvent être mis en schéma ou en croquis, épuise le lecteur (moi). Le « comment » n’épuise pas le « pourquoi », ne serait-ce que le « à quoi bon ». Et même le « comment » pourrait chercher à être accessible à n’importe quel lecteur un peu féru de sciences sans le semer très vite en route, en prenant de la hauteur, en montant en généralités, en élaborant du concept plutôt qu’en le noyant avec du factuel.
Important pour comprendre ce qui semble aller de soi dans d’autres livres : l’évolution n’est pas qu’affaire de biochimie, à l’échelle du génome, ou des agencements moléculaires. On ne peut pas la raconter sans se confronter à d’autres échelles, de l’organe, de l’individu, de son environnement, à différentes échelles de temps.
Septembre 2023. Je lis cette note après en avoir produit une autre à propos de Lévi-Strauss, et je capte au passage une idée intéressante. Pour le développement de l’œil comme pour celui de l’agriculture, le modèle de la technique nous focalise sur l’élaboration des mécanismes. Pour l’agriculture, je perçois bien, même s’il y aurait à creuser, tout l’intérêt de ne pas en rester aux seuls gestes techniques (planter une graine, l’arroser, la récolter, préparer le sol, etc.), à embrasser la question à l’échelle de l’activité humaine, de son contexte social, de la représentation du vivant et de l’environnement des humains, qui mènent une vie à part entière sans se restreindre à « inventer l’agriculture ». Sans verser dans l’anthropomorphisme, peut-être pourrait-on voir l’organisme développant ses facultés de perception, et alors un œil ?
Le fleuve de la conscience
Oliver Sacks, Seuil, 2018
Compilation d’articles, à vocation conclusive d’une carrière consacrée à bien des thèmes variés.
Vitesse
Il n’emploie pas l’expression, mais on pourrait dire « temps subjectif » : celui du moustique qui bat très vite des ailes, qui vit quelques heures, est très différent de celui de l’arbre, qui croit imperceptiblement, enchaine les quatre saisons par dizaines. Un être humain est incapable de voir les battements d’ailes du premier, et pas plus la croissance de la feuille du second (du moins sans artéfact photographique ou cinématographique. L’écoulement du temps est d’abord une sensation produite par les organes dont nous disposons, relativement stable d’un individu à l’autre (cas extrême : Parkinson, en ralenti, et syndrome de la Tourette, en accéléré), mais avec des écarts importants d’une espèce à l’autre.
« Trouver le temps long » ou bien « ne pas voir le temps passer » sont des appréciations subjectives, ancrées corporel allemand (physiologiquement, double point de vue du biologiste), variables au cours de la vie d’un sujet, mais relativement synchrones entre individus vivant à proximité, en relation.
Quelle grammaire de « d’autres substances (les agents dépresseurs) inhibent la pensée le mouvement : elles plongent dans un brouillard dense et opaque. » ?
Les autres chapitres sont beaucoup moins ébouriffants, même le chapitre éponyme. Un peu touche-à-tout, mais qui manque tout de même de socle épistémologique et philosophique solide, consistant.
https://www.seuil.com/ouvrage/le-fleuve-de-la-conscience-oliver-sacks/9782021177664
La langue est-elle fasciste ?
Hélène Merlin-Kajman, Seuil, 2003.
L’auteure a-t-elle choisi le titre ? Il n’est pas seulement racoleur, il oriente le propos : une fausse question, puisqu’on se doute bien que l’auteure n’y répondra pas par la positive ; une curieuse promotion du point de vue de l’adversaire, puisqu’on prend son affirmation au sérieux, on annonce la nécessité d’y consacrer un livre ; la perspective d’un règlement de compte, on subodore l’envie de clore définitivement le bec à ceux d’en face. Ça va dézinguer.
Et les grosses ficelles argumentatives ne tardent pas : caricaturer le propos de l’adversaire désigné pour en fustiger ensuite les outrances. Comment ose-t-il ? D’autant moins acceptable, osons le dire, de la part d’érudits de la langue : rester collé à des mots brandis en étendard provocateur, s’amuser de chiffon rouge comme si l’intellectuel d’en face n’était qu’un taureau.
Encore plus ridicule, pour prendre un mot de l’époque : l’auteure remonte aux académiciens du XVIIe siècle, pour montrer leur souci vertueux de promouvoir une langue vectrice d’une culture commune, d’intercompréhension. Assurant pas des fascistes, certes… Même qui s’ignorent. Mais qu’il est naïf de faire comme si les usages de la langue dans une société tenaient aux intentions d’académiciens, si bonnes ou au contraire si perverses soient-elles.
Pour finir, de quoi mettre tout le monde (ou personne) d’accord : « le français ne restera une langue vivante qu’en se nourrissant en permanence de la tension entre la norme et son refus. » Tout ça pour ça… Il y aura de quoi faire un autre livre à décortiquer les métaphores de cette forte affirmation.