Goethe, 1774.
Seulement deux-cents ans, et un monde si différent. Des vies pas moins (davantage ?) intenses, même sans moteurs ni médias.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Souffrances_du_jeune_Werther
Lectures en tout genre
Goethe, 1774.
Seulement deux-cents ans, et un monde si différent. Des vies pas moins (davantage ?) intenses, même sans moteurs ni médias.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Souffrances_du_jeune_Werther
William Shakespeare, 1597. Texte français de Olivier Py. Actes Sud Papiers, 2011.
La traduction est audacieuse par le recours sans vergogne au registre de soudard (« Si tu cherches la merde, tu vas la trouver ! », « Petit con, fous le camp !»). Mais aussi : « Si ma main est indigne de ce sanctuaire / Mes lèvres rougissantes / Comme des pèlerins, vont faire oublier / Ma brutalité, par la douceur d’un baiser ».
À comparer avec Yves Bonnefoy ?
https://www.actes-sud.fr/catalogue/theatre-arts-du-spectacle/romeo-et-juliette
Vincent de Gaulejac. Odile Jacob, 2020.
Un peu facile (mais une idée à reprendre ?) : poser une métaphore évocatrice (le nœud qui se noue, puis qui est dénoué, ça marche depuis Alexandre le Grand), puis résoudre le problème par la métaphore (promesse du titre). Mais qu’est-ce qui prouve que ce qui était noué est à présent dénoué ? Il est courageux, et puis simplement indispensable, de tisser considérations psychologiques et sociologiques pour tenir un propos un peu consistant sur les trajectoires subjectives. Le concept de « nœud sociopsychique » est quand même un peu mou, en tout cas fourretout, faute peut-être de l’explorer, de l’aiguiser, de le rendre opératoire.
La conclusion est aussi ambitieuse : à partir d’un débat entre Bourdieu et Freud, de Gaulejac tente d’esquisser une démarche de déprise des déterminismes sociaux par le sujet qui dépasse la simpliste « prise de conscience ». La psychanalyse ne verse pas dans la naïveté de rendre conscient l’inconscient, et pas plus la sociologie bourdieusienne de prendre la main sur son habitus. Mais là aussi, poser clairement le problème n’avance guère sa résolution. Une autre voie, me semble-t-il : centrer le questionnement sur l’activité, et alors le collectif qu’elle implique, plutôt que sur le sujet, même pris dans le monde.
Emanuele Coccia. Payot Rivages, 2020.
Qu’est-ce qui cloche ? Qu’est-ce qui fait que ce livre me tombe des mains, que mon regard glisse sur les lignes sans être arrêté par une marche un peu plus ferme, sans être retenu par une corde de rappel ?
Pas tout à fait dans les canaux de la production philosophique francophone : pas de références au fil du texte ; le regroupement bibliographique final présente les sources de façon commentée plutôt que par une liste d’ouvrages ; elles sont avant tout dans le champ de l’épistémologie des sciences du vivant plutôt que des philosophes classiques.
Le propos penche nettement plus du côté d’Héraclite que de Parménide : tout coule, tout se transforme, et donc, ça sonne quand même plus chic, tout se métamorphose. À rapprocher sans doute de François Jullien et de ses « transformations silencieuses ».
De la mauvaise philosophie à prétention poétique, ou bien de la mauvaise poésie à prétention philosophique ? L’auteur s’épanche facilement, dilue, étale son propos pour couvrir du papier. Il assume les truismes : soit on passe de l’un à l’autre, soit on s’arrête, quitte à perdre son temps. Par exemple la fin de l’introduction (drôle d’endroit d’ailleurs pour poser une définition du concept central de l’ouvrage) : « Nous appelons métamorphose cette double évidence (l’auteur nous annonce donc qu’il ne fait qu’annoncer des évidences, et doublement, et que si ce n’est pas évident, on passera son chemin) : tout vivant est en soi une pluralité de formes – simultanément présentes et successives (c’est vertigineux : simultanément successives… ça sonne intelligent, certes) –, mais chacune de ces formes (donc dénombrables ? Que l’on pourrait énumérer ?) n’existe de manière véritablement autonome (attention, véritablement), séparée (autonome égal séparé ?), car elle se définit (si elle le fait elle-même, c’est tranquille !) en continuité immédiate (il y aurait donc des continuités non immédiates ?) avec une infinité d’autres avant et après celle-ci (là, l’arithmétique écarquille les yeux). La métamorphose est à la fois (!) la force qui permet à tout vivant de s’étaler (je dirais même plus se vautrer) simultanément et successivement (encore !) sur plusieurs formes, et le souffle (un souffle qui n’est donc pas une force) qui permet aux formes de se relier (un souffle qui relie ?…) entre elles, de passer de l’une dans l’autre. »
J’ai essayé avec d’autres passages, et ça fonctionne à chaque fois. Soit on s’endort, soit rêvasse, soit on s’indigne, soit on finit par s’écœurer de tant de crème dégoulinante.
https://www.payot-rivages.fr/rivages/livre/m%C3%A9tamorphoses-9782743647346
Karl Bühler, 1934. Agone, 2009.
La lecture de la préface (Jacques Bouveresse) et de l’introduction (Janette Friedrich), ainsi qu’un rapide feuilletage suffit être persuadé que ça me dépasse. Je serais curieux de savoir qui est capable, combien sont capables de ne serait-ce qu’entamer une telle lecture. C’est d’une haute technicité. Mais il en faut bien ? Pourtant, Agone n’est pas un éditeur de niche universitaire. Mais je peine à trouver les marches pour accéder à cette montagne. Un peu triste, non ? La faute aux vulgarisateurs ? Ou plutôt au défaut de vulgarisateurs, là où tant d’autres m’évitent (nous évitent) de potasser Aristote et Kant dans le texte. Disons cela : on manque (je manque, dans ce champ peut-être étroit de philosophie du langage) de passeurs, et Bouveresse n’est pas sur ce créneau. Même la notice Wikipédia de Karl Bühler est ardue. Et encore : pourquoi n’y a-t-il pas de mention Buhler dans un livre comme Introduction à la philosophie du langage de Denis Vernant ? Des champs trop indistincts entre linguistique, philosophie, psychologie ?
https://agone.org/livres/theoriedulangage
https://www.cairn.info/theorie-du-langage–9782748900866.htm
https://journals.openedition.org/lettre-cdf/146
https://www.erudit.org/fr/revues/philoso/2010-v37-n2-philoso3970/045208ar/
https://www.cairn.info/revue-la-linguistique-2011-2-page-151.htm
Ludovic Franceschet. City éditions, 2022.
http://www.city-editions.com/index.php?page=livre&ID_livres=1539&ID_auteurs=740
Voilà un récit de travail comme nous les aimons.
Parce qu’on y découvre une activité. Les cantonniers sont bien sûr très visibles dans l’espace public et on ne manque pas non plus de s’apercevoir rapidement de leur absence. Ils doivent même se voir, tant les collectivités locales sont soucieuses de montrer à leurs administrés qu’elles investissent dans la propreté. Mais on ne les voit pas vraiment, on fait semblant de les voir, comme des éléments du décor. Alors il est bien intéressant d’avoir ce récit d’un travail au long cours, avec ses tâches certes fastidieuses, répétitives, mais aussi gratifiantes ; ses rencontres parfois marquées par le mépris, souvent par la reconnaissance ; ses satisfactions et ses peines.
Parce que le récit tient bon sur la distinction entre le travail comme activité et le travail comme emploi. Certes il y a de quoi dire sur le salaire, les horaires, les effectifs, et c’est dit, mais jamais au détriment de l’activité, de ce que fait concrètement un cantonnier à son environnement, aux personnes avec qui il interagit.
Parce que ce récit, ancré des deux pieds et du balai dans le quotidien, est aussi très politique. Le cantonnier a beaucoup à dire sur une économie productrice de déchets. Il est très averti de la question de la division du travail, non seulement entre producteurs et consommateurs, mais aussi, à l’autre bout, entre consommateurs et, comment les appeler, disons « recycleurs », on ne sait trop, tous ceux qui travaillent à faire quelque chose des rebuts de la consommation. Il est aux premières loges des questions de la hiérarchie des emplois dans notre société, des distinctions des activités selon leur utilité sociale. Il précise ne pas avoir d’opinion particulière sur les orientations de son employeur, la mairie de Paris, mais il fait bien de la politique au sens le plus fort du terme : c’est le bien commun qui occupe ces journées.
Parce que ce récit est celui d’une personne à nulle autre pareille. Il raconte longuement, avec verve, son parcours de vie cahoteux et chaotique, souvent dans la rue, mais du côté des marginaux, avant de décrocher un salvateur concours de recrutement. Il ne se prétend pas porte-parole de ses collègues. Il raconte son histoire, et ça nous parle !
Enfin parce que ce livre manifeste tout l’intérêt qu’il y a à raconter son travail, quel qu’en soit le support. À l’origine de cette publication, il y a d’abord des billets sur les réseaux sociaux, qui ont valu une forte popularité à l’auteur. Par ce livre, il a passé un cap dans la reconnaissance, du public et de son employeur. Voilà qui fait du bien, et tant mieux, à la personne, à priori guère destinée à la fréquentation des plateaux de télévision. Mais aussi à ceux qui profitent directement de son activité, ainsi que de celle de ses collègues. Et enfin à tous ceux qui se soucient d’imaginer un monde où l’on prenne davantage et autrement soin des choses : ils y trouveront de quoi cogiter. Merci à son auteur !
Pierre Bayard. Éditions de Minuit, 2022.
Ce qui fonctionne assez bien dans le cas d’une substitution circonscrite [les Kinks plutôt que les Beatles, Camille Claudel plutôt que Rodin] est beaucoup plus douteux pour des penseurs d’influence [Proudhon plutôt que Marx, Pierre jamais plutôt que Freud]. C’est une chose que de refuser le déterminisme du talent hors norme, du génie créateur qui ne peut que s’imposer à tous, même méconnu de son époque, ou bien de décrypter les mécanismes sociaux de promotion d’un auteur, et donc de garder à l’esprit que ça aurait pu ne pas se produire, se produire autrement. C’est autre chose que d’imaginer à postériori, pétri de ses représentations contemporaines, d’autres configurations sociales. Là plus que jamais, la réponse fait le malheur de la question.
PREMIÈRE PARTIE : ÉCLIPSES
Chapitre premier : Un monde sans les Beatles
Chapitre II : Un monde sans Rodin
Chapitre III : Un monde sans Shakespeare
DEUXIÈME PARTIE : INFLUENCES
Chapitre premier : Un monde sans Marx
Chapitre II : Un monde sans Freud
Chapitre III : Un monde sans Mead
TROISIÈME PARTIE : INFLUENCES RÉTROSPECTIVES
Chapitre premier : Un monde sans Kafka
Chapitre II : Un monde sans Proust
Chapitre III : Un monde sans Beauvoir
QUATRIÈME PARTIE : INTERVENTIONS
Chapitre premier : Un monde sans Pasternak
Chapitre II : Un monde sans Louise Labé
Chapitre III : Un monde sans cavaliers bleus
http://www.leseditionsdeminuit.fr/livre-Et_si_les_Beatles_n_%C3%A9taient_pas_n%C3%A9s__-3385-1-1-0-1.html
https://www.en-attendant-nadeau.fr/2022/11/09/beatles-bayard/
Alain Alphon-Layre. L’Harmattan, 2023.
Voilà bien un livre qui nous intéresse et nous parle, à la coopérative Dire Le Travail. Et nous avons d’ailleurs eu l’occasion de croiser la route d’Alain Alphon-Layre, quand, responsable CGT, il s’efforçait d’encourager la prise en compte du travail du vivant dans les préoccupations syndicales, au-delà des questions d’emploi. Comment dépasser la distinction historique qui s’est imposée à l’ère du taylorisme, laissant la main aux employeurs sur la définition du contenu de l’activité, les syndicalistes ne s’occupant que des conditions dans lesquelles elle est réalisée ? À l’extrême, tant pis si le travail à la mine, à la chaine, sur la plateforme d’appel est dégradant, pour celui qui le fait comme par son impact sur le monde, pourvu qu’il soit payé correctement, en ne prenant pas trop de temps, en ne risquant pas trop sa santé. Considérer que les travailleurs sont « experts de leur travail », sont légitimes à discuter de la tâche et de la procédure avec l’ingénieur des méthodes, le manager ne va pas toujours de soi dans le monde syndical, et Alain doit encore formuler cette idée sous forme de question pour le titre de son livre. Souhaitons que Sophie Binet, par exemple, réponde « oui, bien sûr, donnons-nous en les moyens, en ne parlant pas que semaine de 32 heures et retraite à 60 ans ! »
Écouter la parole des travailleurs sur leur activité est d’autant plus important en ces temps où « le management » envahit les ateliers, les bureaux, les services. Alain a donc tendu son micro à treize personnes, en les invitant à lui dire ce qu’elles souhaitent à partir de deux questions simples : comment travaillez-vous ? Comment aimeriez-vous travailler ? À la première question, chacun se lance d’abord dans des explications, plus ou moins longues, sur ce qu’on lui demande de faire, sur ce qu’il est censé faire, sur les conditions dans lesquelles il doit se débrouiller pour faire. Et ça ne manque pas d’intérêt d’être ainsi invité par le narrateur à découvrir un atelier de production de disjoncteurs, de soudure, un bloc opératoire, un commissariat, un tribunal, une salle de classe. Le lecteur a bien quelques images en tête, mais une visite accompagnée d’un guide très familier des lieux est bienvenue, éclairante. Et on peut s’inquiéter de ce qui est décrit dans les récits de l’organisation du travail tel qu’elle est imposée : manifestement, les managers, tout occupés à réduire les couts, à optimiser les process, à tendre les flux, ne garantissent pas les conditions d’un travail de qualité. Pour reprendre la conclusion de Caroline, monteuse manuelle en usine, « Les conditions de travail ont été améliorées, c’est indéniable, mais la reconnaissance, le savoir-faire et la qualité de la production ne sont pas ce qu’ils devraient être, c’est ça qu’il faut changer pour bien travailler et être mieux au boulot. »
Tout empêtrés dans ces prescriptions qui prolifèrent, ces travailleurs se font souvent porte-paroles de leur métier pour revendiquer un peu d’air, de marge de manœuvre propre, et, dans leur récit, tardent parfois à recourir au « je », à raconter, pour de bon, leur activité. Finalement, c’est tout de même l’essentiel : ce qui se passe entre le magistrat et les prévenus ou les victimes, entre l’enseignante ou l’aide-éducateur et ses élèves, les savoir-faire et tours de main du livreur à vélo, du soudeur, de l’agent de caisse ou d’entretien. Dans ses commentaires, Alain rappelle toute la place de la triche dans le travail contemporain, parce qu’il faut bien se débrouiller. Il y a encore beaucoup à écrire, certainement pour d’autres livres à venir !
Claude Simon, 1960. Éditions de Minuit, 1960.
Peut-être, le reprendre un jour, à tête reposée ? Lire par petits bouts, plutôt que d’une traite, pour digérer patiemment ? Étudier le style plutôt que de s’acharner à identifier les éléments narratifs ? Voir comment c’est écrit plutôt que ce que ça dit ? Au moins je peux dire qu’il s’agit bien là de se coltiner de la littérature !
http://www.leseditionsdeminuit.fr/livre-La_Route_des_Flandres-1854-1-1-0-1.html
https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Route_des_Flandres
Gyrðir Elíasson. La Peuplade, 2022.
Touchant parce tout ce qu’il laisse deviner au lecteur (ce que j’ai mis du temps du moins à lire) : le glissement dans la folie, quand l’obsession de noter (écrire, tenter de saisir en notes musicales les sons qui captent son attention) tourne à la manie pathologique, à la coupure du monde par l’enfermement dans un carnet. Le voisinage est peu encourageant, la chaleur humaine ambiante à la hauteur des températures de l’été islandais, et les relations professionnelles factices du publicitaire peu engageantes. Reste la musique.