Monique Horwitz-Guérin
Gallimard, 2022
Lectures en tout genre
Monique Horwitz-Guérin
Gallimard, 2022
Nancy Murzilli. Premier Parallèle, 2023.
Même si elle traite avant tout de la sphère privée, histoires d’amour ou de deuil, le propos de l’auteure peut nous rassurer sur le caractère fictionnel de nos récits de travail : on se raconte des histoires, on dit bien ce qui nous arrange, on refait toujours un peu le monde. Et c’est aussi l’effet qu’on cherche à se produire chez le lecteur : par un processus d’identification, d’immersion dans une histoire, qu’il se fasse à son tour des films, pour se projeter dans un travail.
Hervé Breton. Armand Colin, 2022.
https://www.erudit.org/fr/revues/fp/2022-v30-n2-fp07850/1098069ar/
Objectif annoncé dès la première page de l’introduction : « constituer des connaissances ». Rien de plus sur les finalités de l’enquête : le propos s’inscrit dans « la recherche » savante, universitaire, activité en soi, gratuite au sens où elle n’a pas à discuter de son utilité. Pourquoi faire raconter des vies ? La finalité a quand même un effet retour sur les méthodologies de l’enquête… Plus étroitement encore : une préoccupation majeure semble de faire une place au champ délimité du « chercheur », à le légitimer aux côtés de sciences plus évidemment objectives, plus quantitatives, plus « nomotétiques ».
La forme rejoint le fond. Le propos est dument référencé (Foucault, Dewey, Ricoeur), très argumentatif, minutieux, mais aussi ampoulé, alambiqué même, versant dans l’esbroufe : « regardez comme je cause savant ». Peut-être ne faut-il pas juger trop vite le style, percevoir ce qui relève du conventionnel, de l’entre soi, du « jeu de langage » entre doctes professionnels ? Tout de même : cf. page 30, dernière phrase du paragraphe.
Des limites de l’expérience :
Que recueillir, et comment ?
Il se focalise beaucoup sur la question de la temporalité, dans la mesure où c’est d’abord le genre des biographies de vie qui l’occupe. Mais pourquoi seulement deux régimes « cinétique » (le temps bref de la description, les détails ; le temps long du parcours de vie) ? (Page 29) ça me semble tout de même limite d’amalgamer sur une seule ligne de vie :
Abus de la métaphore de la sédimentation, l’enquête narrative comme fouille archéologique ou géologique. D’ailleurs, l’archéologie elle-même tient compte du fait que la sédimentation n’est pas passive, transforme les objets, n’en conserve que certains, et jamais en l’état originel.
Page 51 : régime alèthurgiques (Foucault) : perception de durée, de continuité, de vérité.
Page 57. Il situe les fondements de l’entretien d’explicitation dans la philosophie de Husserl : voir ce que ça donnerait dans la critique Wittgenstein ? La verbalisation comme activité adressée plus que comme exploration de « signifiants intériorisés, privés » (Piaget) ? Cf aussi page 120.
Page 61 : faire dire autre chose que ce qui vient en première intention, qui serait trop ordinaire, attendu, insuffisamment maitrisé, élaboré ?
Page 97 : relations chercheur/narrateur. Celui-là doit produire un effet sur le travail d’exploration du vécu et de mise en mots de l’expérience de celui-ci.
Page 102 : deux « guidances » majeures : inciter à poursuivre (« et ensuite ? ») ; inciter à concrétiser (« comment avez-vous fait ? »). Dommage qu’il n’y ait pas plus d’exemples !
Page 123 : « aspectualisation » : distinction entre cognitif, perceptif, affectif et corporel.
Est-ce bien raisonnable de vouloir ainsi formuler une approche savante et méthodique de la collecte des récits de vie ? Est-ce que les mêmes contenus n’auraient-il pas pu être proposés de façon beaucoup plus forte à partir de quelques exemples ? En racontant concrètement le travail du collecteur, ces astuces de guidance » au-delà de ce qui lui prescrit l’universitaire ?
Cinq récits, sinon de travail, du moins de parcours professionnels : quelques mots sur le milieu social et familial d’origine, la formation initiale (et alors des entrées dans la vie souvent cabossées, avec la séduction d’un métier « de force » pour y trouver un cadre, une implication physique, un rapport à l’ordre, à la loi) ; la vocation initiale ; les premiers pas qui confortent le choix ; les premières déconvenues qui ne découragent pas ; la progression de carrière, comme quoi c’est possible ; les bisbilles qui s’accumulent, chamailleries qui tournent à l’aigre, qui déboussolent ; les conflits ouverts, fortement interpersonnels, avec parfois un brin de syndicalisme.
Ça ne fonctionne pas bien. D’abord parce qu’on ne voit pas grand-chose du travail ordinaire, qui reste à l’arrière-plan : l’activité au quotidien, dans les bureaux ou dans la rue, ce qu’on fait et ce que ça fait à celui qui le fait.
Ensuite parce que le rédacteur est un narrateur extérieur : on ne sait trop qui, qui se pose en intermédiaire entre le personnage et le public, pour expliquer sa vie autant que pour la raconter. Cela donne l’impression d’une plaidoirie (pas très bien écrite) d’avocat, retraçant le parcours de son client, expliquant au ministère public le triste sort qui lui a été fait. Le lecteur se trouve pris dans le triangle victime (le brave policier, qui ne comprend pas bien ce qui lui arrive, se démène de son mieux, avec peut-être les quelques défauts qui le rendent d’autant plus humain, dans le fond) – bourreau (l’administration générale, puisque c’est la cible du livre, mais en fait souvent sous le visage d’un chef patibulaire, qui met du sien pour faire du mal, et que personne n’ose arrêter) – sauveur (celui qui donne la parole à l’opprimé).
Peut-être une limite de l’approche « lanceurs d’alerte » : le travailleur isolé qui crie à la fenêtre, alors que le dialogue sur le travail avec ses collègues est devenu impossible.