L’enquête narrative en sciences humaines et sociales

Hervé Breton. Armand Colin, 2022.

https://www.dunod.com/sciences-humaines-et-sociales/enquete-narrative-en-sciences-humaines-et-sociales

https://www.erudit.org/fr/revues/fp/2022-v30-n2-fp07850/1098069ar/

Objectif annoncé dès la première page de l’introduction : « constituer des connaissances ». Rien de plus sur les finalités de l’enquête : le propos s’inscrit dans « la recherche » savante, universitaire, activité en soi, gratuite au sens où elle n’a pas à discuter de son utilité. Pourquoi faire raconter des vies ? La finalité a quand même un effet retour sur les méthodologies de l’enquête… Plus étroitement encore : une préoccupation majeure semble de faire une place au champ délimité du « chercheur », à le légitimer aux côtés de sciences plus évidemment objectives, plus quantitatives, plus « nomotétiques ».

La forme rejoint le fond. Le propos est dument référencé (Foucault, Dewey, Ricoeur), très argumentatif, minutieux, mais aussi ampoulé, alambiqué même, versant dans l’esbroufe : « regardez comme je cause savant ». Peut-être ne faut-il pas juger trop vite le style, percevoir ce qui relève du conventionnel, de l’entre soi, du « jeu de langage » entre doctes professionnels ? Tout de même : cf. page 30, dernière phrase du paragraphe.

Des limites de l’expérience :

  • seulement du « sens commun » ;
  • singulière : et alors avec quelle limite de validité ?

Que recueillir, et comment ?

Il se focalise beaucoup sur la question de la temporalité, dans la mesure où c’est d’abord le genre des biographies de vie qui l’occupe. Mais pourquoi seulement deux régimes « cinétique » (le temps bref de la description, les détails ; le temps long du parcours de vie) ? (Page 29) ça me semble tout de même limite d’amalgamer sur une seule ligne de vie :

  • le déroulement chronologique « factuel », tel qu’on pourrait leur reconstituer à partir de traces matérielles (diplômes, feuilles de salaire, etc.) ;
  • les évènements sédimentés, et donc présents, en bloc, à la mémoire à l’instant de la remémoration, de l’évocation des souvenirs, avec des trous, des chevauchements, des inversions, qui ne sont pas des erreurs, qui font sens, parce que c’est cette reconstruction mémorielle qui porte le sujet ;
  • ce qu’on peut en dire dans le cadre d’un récit, d’une élaboration langagière qui aboutit à une autre construction, socialisée (adressée au destinataire du récit).

Abus de la métaphore de la sédimentation, l’enquête narrative comme fouille archéologique ou géologique. D’ailleurs, l’archéologie elle-même tient compte du fait que la sédimentation n’est pas passive, transforme les objets, n’en conserve que certains, et jamais en l’état originel.

Page 51 : régime alèthurgiques (Foucault) : perception de durée, de continuité, de vérité.

Page 57. Il situe les fondements de l’entretien d’explicitation dans la philosophie de Husserl : voir ce que ça donnerait dans la critique Wittgenstein ? La verbalisation comme activité adressée plus que comme exploration de « signifiants intériorisés, privés » (Piaget) ? Cf aussi page 120.

Page 61 : faire dire autre chose que ce qui vient en première intention, qui serait trop ordinaire, attendu, insuffisamment maitrisé, élaboré ?

Page 97 : relations chercheur/narrateur. Celui-là doit produire un effet sur le travail d’exploration du vécu et de mise en mots de l’expérience de celui-ci.

Page 102 : deux « guidances » majeures : inciter à poursuivre (« et ensuite ? ») ; inciter à concrétiser (« comment avez-vous fait ? »). Dommage qu’il n’y ait pas plus d’exemples !

Page 123 : « aspectualisation » : distinction entre cognitif, perceptif, affectif et corporel.

Est-ce bien raisonnable de vouloir ainsi formuler une approche savante et méthodique de la collecte des récits de vie ? Est-ce que les mêmes contenus n’auraient-il pas pu être proposés de façon beaucoup plus forte à partir de quelques exemples ? En racontant concrètement le travail du collecteur, ces astuces de guidance » au-delà de ce qui lui prescrit l’universitaire ?

Laisser un commentaire