Nathalie Sarraute, Gallimard, 1980
https://journals.openedition.org/rsl/2419
https://livrecritique.online/analyse-de-lusage-de-la-parole-de-nathalie-sarraute
Lectures en tout genre
Nathalie Sarraute, Gallimard, 1980
https://journals.openedition.org/rsl/2419
https://livrecritique.online/analyse-de-lusage-de-la-parole-de-nathalie-sarraute
Mattia Filice, POL, 2023.
Plus décevant à la deuxième lecture qu’à la première, mince alors ! Ça fonctionne moins bien que Copeaux de bois : plus masculin ? Plus intégré à une culture professionnelle plus affirmative, brusque, un peu hermétique aussi ? Ou simplement l’écrit d’un professionnel installé dans le métier, moins ingénu, un peu blasé même. La première partie, sur la période de formation, est la plus convaincante, enlevée, quand il nous emmène avec lui dans la cabine, quand on s’enfonce dans la nuit de Paris à Rouen à bord d’un long train de marchandises, avec tout le stress de la première fois.
Et puis, au fil du temps, sur un métier usant, au contenu bien délimité, peu évolutif, peut-être plus d’amertume.
Le plus souvent des notes, phrases lapidaires, à la scansion ferroviaire, des traces de cogitations au long cours, de songeries dans la cabine, évoquant peut-être aussi le rythme des dispositifs Vacma, comme une pulsation.
Soliloques du solitaire, coupé des voyageurs, en relation épisodique avec des collègues qui font le même travail, à leur façon, mais jamais ensemble, par définition. Un texte comme repère aux ressources pour un atelier d’écriture.
Le clapet anti retour
Je me repasse l’arrivée en gare de Nanterre Préf, m’engouffrant, en descente, dans le tunnel des plus noirs tandis que les valeureux fanaux tentent de dessiner ses contours. Sous signal fermé, avec la commutation, je passe du 25 000 V au 1 500 continu, je dois vigiler tout en maintenant le manipulateur à trois quarts de freinage, décélération sans pause entre 40 et 30 kilomètres à l’heure, en tenant compte de la pente, pour ne pas être pris en charge, et arriver en tête de quai sous les 30. C’est une prouesse qui, je l’ignore encore, deviendra banalité.
Je me prends pour Dieu, maitre de la fermeture des portes, je m’autorise à laisser chacun pénétrer dans mon train ou le laisser sur le quai. J’ai pour lance, qui tient son origine d’une branche arrachée au frêne du monde, une queue de cochon avec laquelle je dirige l’ouverture. Côté gauche, côté droit, vers le quai plutôt que dans la voie (l’enfer). Je suis le maitre du hasard, du train manqué, de l’espace-temps et des rencontres qu’ils aiment, des croisements qui se font et se défont et des enfants qui naitront, ou pas.
À celui qui court, qui halète contre sa triste destinée, je rouvre les portes. Certains humains savent et remercient à travers la caméra, d’autres ignorent et croient en la providence. J’observe le quai à l’aide de miroirs ou d’écrans qui parfois ne laissent entrevoir que de vagues ombres. Avec celui qui traine des pieds, je suis sans pitié, il faut en mon royaume sa place mériter, je verrouille plutôt que de voir ces règles souillées. Cependant, miséricordieux, un regard suffit à ce que j’accorde le pardon, autant que je peux, et laisse le pénitent monter à bord du paradis.
Avec sa moustache
Jean-Pierre est la version émaciée de Gérard
un taux de masse grasse au minimum vital
il connait les machines jusqu’à la tige filetée enfouie
au fond du ventre
capable de les démonter complètement
et de les remonter
sans omettre une seule pièce
le par cœur ne l’intéresse pas
il veut le raisonnement
Tandis que mon cerveau tourne à plein régime
prêt à répondre à toutes les questions les plus farfelues
dans le couloir de l’engin moteur
dans ses entrailles
il pointe une petite pièce isolée
entre les fusibles et le moteur
et me demande ce que c’est
Je n’en ai aucune idée
avec lui inutile de tergiverser
d’enrober une ignorance avec des mots stériles
des cache-misère verbeux
je lui dis que je ne sais pas
c’est le BQTT
Le Boulon Qui Tient Tout
et il le pouffe en me tapant l’épaule
En fait, je n’en sais pas plus que toi
Mais une fois qu’il sera retourné à son bureau
il ira chercher le nom de cette pièce
dans tous les manuels et documents
quitte à aller demander aux collègues de l’atelier
Jean-Pierre est totalement dévoué à son travail
il ne compte pas ses heures
il aime son métier
celui-ci est intégré à sa vie
Il quittera l’Entreprise déçue et frustrée
Car on ne remercie pas une orange
On la presse
s’exclame Yann en croquant dedans.
De jour passe encore
mais la nuit
le triage de Villeneuve est un labyrinthe dans lequel
j’ai le sentiment de m’embourber
dès l’instant que j’y pense
Le Bourget Bobigny et Valenton
les voies s’emmêlent
une multitude de voies
des croisements et entrecroisements sans fin
j’arrive tel un nouveau-né
sans savoir au juste où mon train est garé
on me bredouille des informations qui paraissent
évidentes à la radio
entre deux grésillements et quelques onomatopées
je suis censé connaitre la ligne
j’ai fait une étude de ligne
deux jours accordés pour sillonner et démêler
ses rails qui
sans doute
ont une signification vus du ciel
dessine une forme symbolique
S’agirait-il d’un géoglyphe ?
J’avance le cercle proche du zéro
Je suis censé connaitre, mais je continue à apprendre
l’apprentissage est constant
celui qui en sait le plus et, parait-il, celui qui connait le champ de son ignorance
et qui peut s’étonner, car il reconnait un phénomène qui sort de la norme
Ici
tout sort de la norme
alors parfois j’arrête mon train au milieu du géoglyphe
je n’ose plus avancer
j’aimerais fermer les yeux
comme je faisais enfant
persuadé de trouver une issue
par la fuite
https://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&ISBN=978-2-8180-5666-0
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Roman. « Mécano », de Mattia Filice
Les locomotives ne cravachent plus à toute vapeur sur les chemins de fer, mais elles gardent une dimension mythologique, d’avancer avec une détermination aveugle, tunnel ou non, sans chauffeur ni pilote – puisque l’homme aux commandes s’appelle « le mécano ». Il fait corps avec sa « loco », isolé du commun des voyageurs, qui ne s’interrogent sur son existence que lorsqu’un malaise l’empêche de rouler, ou lorsqu’il « pose son sac » : l’expression désigne le gréviste, ainsi qu’on l’apprend dans cette épatante épopée ferroviaire qu’est le premier récit autobiographique de Mattia Filice, au rythme aussi entêté que le roulement du train. Ecrit le plus souvent en vers libres, Mécano raconte en continu « 18 bonnes années/14 328 trains, 232 254 arrêts à quai, 481 346 kilomètres » depuis l’entrée dans « l’Entreprise », précédée d’une « batterie de tests/ pour voir un peu qui je suis/ ce que je vaux/ recevant des questions parfois aussi pertinentes que/ Vous arrive-t-il de pleurer quand vous êtes seul ? ». Le lecteur, en chemin, partage les rêveries sauvages du mécano, ses angoisses rémanentes, la fatigue terrifiante, aussi, tandis que le récit se fait initiatique, menant peu à peu à la découverte de la force du collectif lorsqu’il prend soin tant de l’outil que de la responsabilité propres aux hommes du rail. B. Le.
Eugène Savitzkaya, Les éditions de Minuit, 1994.
https://www.leseditionsdeminuit.fr/livre-En_vie-1837-1-1-0-1.html
https://www.liberation.fr/livres/1995/02/09/savitzkaya-du-sol-au-plafond-en-vie_124080
François-Xavier Devetter, Julie Valentin, Les petits matins, 2021.
https://www.cairn.info/revue-travail-et-emploi-2022-1-page-1b.htm
Claire Vesin, La manufacture de livres, 2024.
Claire Vesin est médecin, et à présent autrice, romancière plus exactement. Blanches est un livre dont la matière est l’hôpital, le travail des personnels soignants, aux frontières de la fiction. Toute ressemblance avec des personnes vivantes ou ayant vécu est fortuite, etc. Certes, mais ça aurait pu. On s’y croirait. On croit reconnaitre les lieux, les visages. Tout est plausible, y compris le nœud dramatique : la secrétaire de l’accueil éconduit une patiente, sans même l’enregistrer, et la dame, pas si hypocondriaque que ça, meurt chez elle, quelques heures plus tard. C’est au bout de la nuit, c’est au bout de la patience, c’est aux limites du travail humain. Mais tout est épreuve dans cet hôpital de banlieue francilienne. Il tient vaille que vaille par l’engagement de celles et ceux qui se retrouvent là, qui y reste, plus ou moins par choix, parce qu’il y a le boulot, et puis tout le reste, toutes les plus ou moins bonnes raisons qui font qu’on n’a pas choisi autre chose, qu’on n’a plus le courage de partir, qu’on y est indispensable, qu’on a une vie par ailleurs et qu’elle est ici.
L’autrice a composé une intrigue convaincante, qui permet à la fois de donner vie à divers personnages attachants et d’incarner des professionnels sans verser dans les stéréotypes. Chacun a ses fragilités, ses batailles entre vies professionnelle et personnelle. Ils se cognent les uns aux autres, à commencer par la jeune interne. Elle a fait médecine comme son père, mais veut se dépêtrer d’un trop pesant héritage ; elle retrouve dans cet hôpital décati un chef de service autrefois ami de la famille, à présent empêtré dans l’alcoolisme.
Finalement, l’administration renonce à la rénovation de cet établissement ingérable. Fin de l’histoire pour les professionnels.
Pascal Chabot, PUF, 2017.
Photocopies
https://www.philomag.com/livres/exister-resister
D’emblée : qui est le « nous » du titre ? Ou encore, la deuxième page de l’introduction, « l’individu », celui qui, « saturé de savoirs et de possible, demande plutôt du sens ». Ça saute pourtant aux yeux, mais c’est un angle mort du livre. Étonnant alors qu’il y est tant question du soi, du mois, de l’identité. Est-ce bien raisonnable de poser tant de généralités sur ces questions, sans interroger « d’où je parle » ? Le propos est bien ancré dans les contingences de l’époque, mais en fait surtout des obsessions de l’auteur (la technique, le numérique, l’argent). Ne serait-ce que pour cette raison, le propos peut se lire comme un long bavardage, en monologue, un enchainement logomachique de raisonnements à la connexion lointaine et toujours discutable avec la réalité. Un critère de lecture : prendre une assertion au hasard, soutenir le contraire, et aviser. Ou même, bien souvent, plus ou moins fréquemment selon le degré de connivence du lecteur : se gratter la tête.
Autre mystère : le déni de la catastrophe en cours (toujours à venir), l’aveuglement du mur de la Panne à l’horizon. Comme si le numérique, l’argent et les émotions (les trois « supers forces » qu’il identifie) étaient des invariants anthropologiques. Comme si tout cela n’allait pas laisser place, quels que soient les commentaires des philosophes.
Curieuse invocation finale de la raison salvatrice, alors qu’il se satisfait d’un usage esthétique du langage (donc ne produit que du non-sens, au sens de Wittgenstein)
Et finalement : et alors ? Que fait-on maintenant ? En quoi ce livre me faire réagir, agir, au moins penser différemment ? Et les autres lecteurs, et tous les autres, non-lecteurs ?
Bertrand Leclair, Pocket, 2019.
Tomber en littérature – sur Débuter, comment c’est de Bertrand Leclair
Par Patrick Kéchichian
Critique littéraire
Revenir aux commencements, à l’étincelle qui déclenche l’incendie de la création littéraire. C’est l’obsession de Bertrand Leclair, qui partage et s’interroge sur l’art et la manière d’entrer en littérature dans Débuter, comment c’est. Qu’on ne s’attende pas ici à l’exposé d’une conception distanciée ou doctorale de la chose littéraire : l’auteur puise avant tout dans son expérience de romancier, de lecteur, de passeur et par cela, nous révèle les chemins de traverse que l’écrivain peut emprunter.
C’est de l’intérieur, du plus intime de son expérience, que Bertrand Leclair construit et assemble son discours sur la littérature. Cette intériorité, réfléchie, analysée, il en fait – à Sciences-Po et pour les ateliers ou séminaires d’écriture de La NRF – le sujet d’un enseignement pratique, non académique, sur le vif pour ainsi dire. De cette réflexion à haute voix, il a tiré des pages vivantes, ferventes, à la fois résolument subjectives, et ouvertes à ses lecteurs – du moins ceux que l’acte solitaire et singulier d’écrire, et celui complémentaire de lire, interrogent encore.
Et bien sûr, Leclair ne pouvait que s’appuyer sur la question centrale de Mallarmé (dans son admirable oraison funèbre de Villiers de l’Isle Adam), à la fois éternelle et comme inaugurale de notre modernité : « Sait-on ce que c’est qu’écrire ? » Et, pas plus que l’auteur, je ne peux résister au plaisir de citer, à la virgule près bien sûr, les deux phrases qui forment la vertigineuse réponse à cette interrogation : « une très ancienne, et très vague mais jalouse pratique, dont git le sens au mystère du cœur. Qui l’accomplit, intégralement, se retranche. » Ce n’est pas un sésame que propose Mallarmé. Le mystère dans les lettres reste entier. Cela fait songer à cette clé dont parle Jean Paulhan : on a bien la clé, mais manque encore la serrure…
Qu’on ne s’attende donc pas à lire l’exposé d’une conception distanciée ou doctorale de la chose littéraire. Quant à la place, au rôle et à la visée de l’écrivain, Leclair sait où puiser pour les définir : dans sa propre conscience et dans son expérience de romancier. Car c’est ce qu’il est d’abord, romancier. L’analyse, la réflexion viennent ensuite, ou en marge, de l’acte d’écrire, d’inventer des histoires, des situations, des personnages, etc. C’est le premier verbe, écrire, qu’il place en majesté ; le second, inventer, lui est soumis. De plus, les références ne manquent pas, où il trouve un appui sûr, passionné. En fait, sous ce titre à la fois malicieux et rigoureux, Débuter, comment c’est, il livre une sorte de confession, d’acte de foi. Mais attention, il ne faut pas mal entendre ces deux expressions…
S’il ne recule pas, et même s’il avance à grandes enjambées dans un espace spirituel, et même mystique, il le fait en homme libre de toute appartenance, dans le but avoué d’atteindre cette « vérité occulte de l’existence que seule la littérature peut dévoiler ». Les chapelles, y compris littéraires, ce n’est pas son genre. Entrer en littérature (« tomber » en elle, « s’y abandonner », insiste-t-il), comme on entre en religion, c’est, à ses yeux, se trouver – au sens plein du verbe – sur le parvis d’une immense mais invisible, informelle et laïque cathédrale. Une cathédrale qu’il ne s’agit pas de visiter, d’admirer du dehors, mais de construire avec les matériaux composites dont on dispose, comme le Facteur Cheval le fit de son merveilleux palais idéal.
Bertrand Leclair a une obsession : revenir aux commencements, à l’étincelle qui déclenche l’incendie de la création littéraire. Et comme c’est de langage, de mots qu’il s’agit, l’étymologie est pour lui (et pour nous) forcément pleine d’enseignement. Par quoi commence-t-on un livre, un roman, sinon par-là, par les premières phrases – ce que l’on nomme l’incipit ?
Chacun des écrivains invoqués – Proust en majesté, mais aussi Céline, Diderot, Aragon (remarquable analyse d’Aurélien), Kerouac, Nabokov, Kafka… – a choisi un élan, une poussée, avec l’axe d’une intuition. Leclair en a lui-même fait l’expérience. Pour chacun de ses romans, il a inventé, à ses propres frais, comme on se lance dans le vide, l’« art et [la] manière d’entrer en littérature afin d’y tracer un chemin ». Actif, volontaire, ce premier geste est aussi, mystérieusement, éprouvé, subi : l’écrivant n’est pas le seul maitre à bord, car la langue, loin d’être un instrument, une matière amorphe, un neutre partenaire, agit, parle d’elle-même ; et comme une musique, il faut l’entendre, en saisir la dictée secrète : « Que la langue fasse évènement, qu’elle produise le premier d’une suite d’évènements en son sein : c’est là le seul point de départ possible, en art littéraire… » Et plus loin, cet acte de foi, dans une belle conférence que donna l’auteur en 2015, qui aurait pu figurer en ouverture du livre : « Il n’y a pas de technique pour atteindre à la verticalité dans la langue, il n’y en pas plus que pour atteindre à l’amour dans la vie… »
Ce rapprochement de la littérature et de l’amour, de l’esprit et du corps, des mots et de la chair, n’est pas une simple métaphore, une image sans conséquence. Leclair y revient à plusieurs reprises, parlant de l’écriture comme d’un « besoin physique » : « Un être de parole est un être qui s’engage physiquement dans sa parole et dans le temps qu’elle ouvre. » Nous sommes loin de l’exercice purement cérébral, formaliste… Écrire, c’est bien s’engager, jouer sa vie. Et ce n’est pas un hasard si, à plusieurs reprises, Georges Bataille est cité, avec notamment cette phrase emblématique, tirée du récit intitulé Le Petit : « Écrire est rechercher la chance. » « Débuter », c’est donc aller au-devant de cette chance informulable, c’est aussi s’engager par ou pour elle, parfois même dans « un état de rage » transgressive.
Je l’évoquais plus haut : le point central dans l’argumentation du livre, c’est le rapprochement, et même le lien indissoluble entre deux actes : lire et écrire. Tout au long des pages, ce lien est défendu, illustré, mis à profit. La chose semblerait presque aller de soi, et pourtant non. La hâte et la passion (souvent narcissique…) d’écrire, relaie souvent l’autre acte dans une sorte de marge, ou de périphérie, ou de préhistoire. La critique littéraire est évidemment la figure obligée, nécessaire, de ce lien, et Leclair, qui la pratique depuis bien des années, en sait quelque chose… Même si, dans le présent ouvrage, il laisse la chose un peu à l’écart.
Il est vrai qu’il en avait traité dans un livre précédent, Verticalités de la littérature. Pour en finir avec le « jugement » critique (Champ Vallon, 2005). « On écrit toujours avec toute la bibliothèque, et le geste d’écrire vient en retour nourrir, revitaliser cette bibliothèque », affirme Bertrand Leclair. Il pousse même le bouchon plus loin, un peu trop à mon sens, lorsqu’il assène : « lire commande d’écrire », car, dit-il, si l’on n’entre pas « dans la danse des mots », la bibliothèque « tombe en poussière ». On peut défendre, pour lui-même, l’acte en apparence passif, gratuit, discret, de lire. Acte à part entière, qui ne s’articule que sur lui-même, comme à l’infini. D’une certaine manière Leclair en convient : « Ce dialogue est de l’ordre de l’intime. » Rien ne le dispose donc forcément à la manifestation, au pas sauté, de l’écriture.
Mais le propos de l’auteur et sa vision de l’écriture sont cohérents. Ainsi, lorsqu’il aborde la question de l’instinct, défendue, selon des axes différents, par Proust et par Céline. Pour ce dernier, « rien à faire. Il faut un moment de délire pour la création ». Proust semble aller dans le même sens, dans son Contre Sainte-Beuve : « Chaque jour j’attache moins de prix à l’intelligence » avoue-t-il, ajoutant cependant aussitôt cette nuance de taille : « … mas cette infériorité de l’intelligence, c’est tout de même à l’intelligence qu’il faut demander de l’établir […] Et si elle n’a dans la hiérarchie des vertus que la seconde place, il n’y a qu’elle qui soit capable de proclamer que l’instinct doit occuper la première. » À mon sens, cette ambivalence exprimée (et génialement illustrée) par l’auteur de la Recherche, le place d’emblée à une coudée au-dessus de l’auteur de Mort à crédit. Leclair cite aussi Pierre Guyotat qui disait, « sans précaution ni parabole » : « Il faut, pour lancer la machine à verbe, solliciter le cœur, il faut l’entendre, entendre son battement… »
C’est donc à la « langue vivante » que Bertrand Leclair est légitimement attaché et non à une langue qu’il dit « momifiée dans les vieux livres ». Cela le conduit à une injuste condamnation du passé simple, temps qui appartient selon lui à une « représentation stéréotypée du bien écrire », à un « rapport à la langue […] totalement factice, conventionnel, détaché du corps dont émane la parole, et dès lors sans âme ». D’où ce paradoxe, qui ne me semble pas forcément fécond : « L’art du roman n’est vivant qu’à demeurer vernaculaire. » Pourquoi écarter d’un mouvement d’humeur toutes les possibles subtilités et nuances, et même élégances, de l’expression écrite ?
Il faudrait aussi citer les belles pages sur la digression, qui constitue, selon Hélène Cixous – référence centrale et majeure pour Leclair – « l’âme de la littérature ». Cette question mène évidemment droit à Laurence Sterne et à son Tristram Shandy, « modèle absolu en la matière ». On ne peut avancer que par les chemins de traverse, par les sentiers et les sous-bois. Le risque de s’y perdre est bien peu de chose face au gain de la découverte d’un horizon nouveau, inédit.
Dernier point, l’adresse. « Un texte sans adresse, écrit Bertrand Leclair, est voué à s’épuiser très rapidement ou alors à devenir le simple déroulé de son résumé, avançant à tout petits pas de stéréotype en stéréotype, comme c’est le cas dans tant de romans qui arrivent déjà morts en librairie. » « À défaut d’adresse transcendantale », le lecteur, selon Jean Starobinski heureusement cité, est « la cible que s’invente la flèche ». Cette « invention » place l’écrivain dans une forme de solitude, de retrait. Mais une fois la cible atteinte, une relation s’établit, dans laquelle le lecteur aura, lui aussi, son mot à dire – à écrire peut-être ! Au terme du processus, c’est donc le livre, plus encore que l’auteur, qui « invente son lecteur et, en l’inventant, le révèle à lui-même ».
Bertrand Leclair, Débuter, comment c’est, Pocket, collection Agora.
Patrick Kéchichian, Critique littéraire, Écrivain
Robert Scholtus, Bayard, 2010.
Cefoc, 2012.
Page 55. Schéma sur la construction identitaire.
Identifier et l’intrigue avec le raconteur : un moment clés de votre parcours ? Le jour où il s’est passé un truc important ? Et alors : comment en est-on arrivé là ? Et ensuite ?
Comment poser et tenir un cadre avec un groupe ? Il est en tout cas indispensable de le faire, sans en rester un énoncé formel initial.
Page 96. Structure d’analyse d’un récit (mais qui ne va pas très loin sur la question des potentialités)
Page 103. Paolo Freire. Rapport au savoir et rapports de pouvoir. Ceux qui croient savoir et ceux qui croient ne pas savoir.
Page 113. Les possibles surgissent de la confrontation des intentions au réel, d’où l’importance de décrire le contexte, les interactions entre toutes les parties prenantes.