Vers une psychanalyse émancipée – Renouer avec la subversion

Laurie Laufer, La Découverte, 2022.

https://www.editionsladecouverte.fr/vers_une_psychanalyse_emancipee-9782348069710

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/08/14/laurie-laufer-la-psychanalyse-a-du-mal-a-inventer-un-autre-langage-a-penser-au-dela-de-freud-et-lacan_6137992_3232.h

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-grande-table-idees/la-psychanalyse-doit-elle-etre-en-phase-avec-l-epoque-7608728

https://www.mouvement.net/laurie-laufer

D’un subtil rapport aux pères (Freud, Lacan) : critiquer ceux qui les dogmatisent, qui s’érigent en défenseurs de la statue indéboulonnable, mais en puisant dans le corpus paternel. Alors, être fidèle ou ne pas l’être ? Se montrer plus freudien ou lacanien (ou marxiste) que les épigones ?

Page 25. Critique de la substantialisation (naturalisation) de concepts, quand il faudrait plutôt les réhistoriciser.

Page 33. « La psychanalyse prolifère sur l’excès, sur les restes irréductibles de la norme. »

Page 37. La psychanalyse permet de dépasser l’opposition entre normal et pathologique en matière de sexualité : donc, ne pas la rabattre sur la normalité d’une différence des sexes.

Le risque constant des psychanalystes : si tu n’es pas d’accord avec moi, c’est bien que j’ai raison.

Page 105. La cure ne vise pas à révéler du refoulé, à verbaliser du non su, mais à inventer autre chose à partir de ce qui est là, réagencer, reconfigurer, faire voir autrement.

Page 107. Promotion de la psychanalyse comme « érotologie » versus « scientia sexualis » normative.

Page 122. De la société du droit (et donc de l’infraction) à celle de la norme (et alors de la pathologie) ?

Page 154. De la dérive identificatoire. Mais désigner, c’est aussi reconnaitre, regrouper avec d’autres, faire collectif.

Je n’existais plus – Les mondes de l’emprise et de la déprise

Pascale Jamoulle, La Découverte, 2021.

https://www.editionsladecouverte.fr/je_n_existais_plus-9782348065101

Le long récit initial d’une situation d’emprise, d’une mère puis de sa fille, dans des contextes familiaux ou politiques, au Chili puis en France m’a paru plus intéressant, plus évocateur de la complexité des situations que les longs développements qui suivent, avec un degré de généralité assez important. Et ce terme, emprise, ne me parait pas très opératoire pour des situations trop singulières. Je ne vois pas bien ce que le travail de conceptualisation à postériori apporte. S’il s’agit avant tout de décrire, autant accorder toute son attention au récit, en le déployant sous toutes ses facettes. Sinon quoi d’autre ? Agir ? Mais une personne « sous emprise » qui serait suffisamment avancée dans le processus pour l’évoquer auprès d’un psychologue l’est-elle encore ? Et si elle n’y est plus, à quoi bon qualifier ainsi le processus ? Pour elle-même, dans une perspective de mise à distance ? En l’occurrence, j’ai comme l’impression d’un élément de diagnostic au service du diagnostiqueur : voilà, j’ai compris ce qui vous arrive.

D’autres questions en friche : peut-on historiciser ces phénomènes ? Comment varient-ils selon les contextes sociaux, culturels ?

Voyage à Tombouctou

René Caillié, 1830. La Découverte, 1996.

Biographie impressionnante : un jeune d’extraction modeste, originaire des Deux-Sèvres, rapidement orphelin, qui apprend à lire et écrire à l’école, mais guère davantage. Il s’enflamme pour les récits de voyages, les livres de géographie, Robinson, et décide de partir, en 1816, à 17 ans : destination le Sénégal. Pour autant, il maitrise remarquablement la langue, et capable d’écrire un journal très bien rédigé, précis, très évocateur.

Un peu décevant sur le fond : le propos m’a paru accaparé par les conditions de son voyage, les péripéties de ces efforts pour se joindre à des colonnes de marchands et de soldats, d’expéditions autant militaires que commerciales, à l anarration des épreuves en tout genre, l’environnement géographique (la chaleur, les insectes, le manque d’eau, etc.) et politique (des sociétés très loin d’être passives et soumises, qui en font voir de toutes les couleurs aux impétrants européens). Sa résistance physique est très impressionnante, malgré la modestie de l’équipement matériel, les contraintes pour se procurer les éléments de base de la survie, la barrière des langues.

https://www.editionsladecouverte.fr/voyage_a_tombouctou-9782707153586

https://www.biusante.parisdescartes.fr/sfhm/hsm/HSMx1982x016x004/HSMx1982x016x004x0273.pdf

La fabrique des jugements – Comment sont déterminées les sanctions pénales

Arnaud Philippe. La Découverte, 2022.

Je ne l’ai que commencé, et les réserves de la critique LVDI ne me font pas regretter de ne pas être allé plus loin dans un livre ardu et discutable.

Tout de même : la logique de durcissement continue depuis (au moins) 20 ans est effrayante. Toujours plus de lois, et donc de délits, toujours plus réprimés, et alors toujours plus de peines. Tout cela dans une démagogie à la fois vaine et assumée.

https://www.editionsladecouverte.fr/la_fabrique_des_jugements-9782348067983

https://laviedesidees.fr/IMG/pdf/20221201_juges.pdf

http://www.huyette.net/2022/07/la-fabrique-des-jugements-bibliographie.html

L’inconscient ou l’oubli de l’histoire – Profondeurs, métamorphoses et révolutions de la vie affective

Hervé Mazurel. La Découverte, 2021.

Très bien de se méfier de l’anachronisme, quand on récupère Œdipe et Sophocle pour parler de femmes et d’hommes viennois fin-de-siècle. Mais quid de la téléologie, en affirmant (page 28, conclusion du préambule) : « Il a certainement fallu des siècles d’histoire pour façonner les inconscients qui sont les nôtres. » Et toute la conclusion est nourrie par cette idée : il y a un mouvement dans l’histoire, objet d’une description et d’analyse de l’historien. Il y a des tendances, des évolutions au long cours, bien sûr des évènements, des ruptures et des virages, mais que l’on pourrait décrire comme un itinéraire, un seul possible puisque celui qui a été réalisé.

Patrice : C’est une chose que d’étudier la psychologie d’une personne historique, dans son contexte, dans ce que peut en dire un historien d’aujourd’hui ; c’est plus discutable de prétendre saisir des généralités psychologiques sur une époque révolue, sur un univers social étranger ; c’est encore autre chose que prétendre saisir une évolution des phénomènes psychologiques au fil des siècles.

Page 80. De la difficulté des causalités : « L’empreinte intellectuelle [de la psychanalyse] a travaillé jusqu’au sous-sol de notre culture. » Ou bien l’inverse ? « Notre culture » c’est-à-dire les évolutions sociales comme l’urbanisation pour le travail industriel ont fait surgir des phénomènes culturels dont la psychanalyse est une formalisation ?

Page 107 : bon résumé de l’identité narrative

Page 173. Plus la violence recule, plus ce qu’il en reste parait insupportable.

Page 175. Ce que l’individu gagne en sécurité, en intégrité physique, en garantie de longévité, il le paye en obligation de retenue, en exigence de contrôle de soi, insatisfaction personnelle.

Page 276. De quoi l’inconscient est-il fait, sinon d’abord de la pression de la civilisation sur l’impulsion ?

Patrice : Quelle alternative à l’idée de pulsion, sexuelle ou de mort, venue du for intérieur, constitutive même de la nature humaine, et en plus ou moins apprivoisée par l’éducation, la morale, la vie civilisée ? Modèle similaire à la maitrise culturelle de la sauvagerie du monde et des non-humains.

Les usages de la violence, de la sexualité sont d’abord acquis de l’extérieur, dans un parcours personnel de digestion, mais sans déterminisme biologique.

On néglige par exemple les conditions matérielles : faire la guerre avec un sabre, un fusil ou un char d’assaut est radicalement différent, avec des conséquences concrètes sur le rapport individuel à la violence. De façon plus complexe, il y aurait à voir sur les effets de la promiscuité (les villes, les logements, l’espace public). En tout cas, résister au simplisme (voire à la tautologie) d’un processus de civilisation progressive des mœurs.

L’idée d’un « surmoi » n’est-elle pas la généralisation de la nécessité d’une instance de contrôle des individus, qu’il ne faut pas laisser livrer à eux-mêmes ? Directeurs de conscience, policiers, juges, savants experts s’associent pour maitriser le trublion incapable de raisonner.

Page 361. Deux histoires : celle du processus de civilisation vs celle de « l’intense bricolage des pulsions et des bas instincts », obscur et caché, « celle du refoulé et de ses retours compulsifs ».

Cette vision des pulsions (primitive dans le cas de la Horde, du Père) à maitriser par la civilisation (qui, elle, vient d’où ?!?) comme transposition de l’homme aux prises avec la nature ; la ville civilisant la sauvagerie campagnarde, la technologie maitrisant la matière.

Page 413. Objet du livre : « voir la discipline historique hériter de ce qui a fait le cœur de la découverte freudienne, à savoir “le retour du refoulé” (de Certeau) ». Quels chantiers similaires à mener à partir d’une approche de la psychologie par le langage, par les relations plutôt que par l’intériorité ?

Patrice. Comme l’impression qu’il ne parvient pas à se déprendre du modèle psyché (intériorité de l’individu) vs culture (extérieure, qui s’impose au sujet).

Page 421. « D’où vient ce déficit d’attention au social historique dans la prévention des troubles psychiques ? » Il faudrait dénaturaliser les troubles pour reprendre la mesure des « faits sociaux et historiques ». Mais « ces faits » eux-mêmes ne sont pas des données pour le savant ! Il reste à la porte de Wittgenstein (pourtant cité page 419, Bouveresse interposé).

Page 423 : névrose et psychose.

Page 425 : il se débat, en vain je trouve, avec le nominalisme : « la maladie », etc. Bonne citation de Starobinski. Mais il faut en tirer toutes les conséquences !

Page 428. Comment dépasser l’approche par « la part des facteurs culturels, sociaux et historiques dans l’étiologie » ? « La dimension profondément (forcément !) socioculturelle de la personnalité morbide » ? (À commencer donc par la force de cette image de l’enfance, de la profondeur, cachée.)

https://www.editionsladecouverte.fr/l_inconscient_ou_l_oubli_de_l_histoire-9782348070174

https://journals.openedition.org/lectures/52349

https://www.lemonde.fr/livres/article/2021/09/17/l-inconscient-ou-l-oubli-de-l-histoire-d-herve-mazurel-a-la-jonction-de-l-histoire-et-de-la-psychanalyse_6095086_3260.html

https://esprit.presse.fr/article/pierre-henri-castel/l-histoire-oubli-de-l-inconscient-44006

D’ici et d’ailleurs – Histoires globales de la France contemporaine

Sous la direction de Quentin Deluermoz. La Découverte, 2021.

https://www.editionsladecouverte.fr/d_ici_et_d_ailleurs-9782348060106

https://www.lemonde.fr/livres/article/2021/11/18/d-ici-et-d-ailleurs-dirige-par-quentin-deluermoz-la-france-a-l-age-des-interconnexions_6102514_3260.html

https://journals.openedition.org/rhc/1165

L’acte est une aventure

Gérard Mendel, La Découverte, 1998.

Page 138. Question kantienne : « Pourquoi un médecin, un juge ou un homme d’État peuvent avoir dans la tête beaucoup de belles règles de pathologie, de jurisprudence ou de politique, et pourtant se tromper facilement dans l’application de ces règles ? » (Critique de la raison pure) La théorie est-elle susceptible de répondre à toutes les questions que pose la pratique ?

Patrice. De l’incroyable prétention des philosophes à dire le vrai, à construire des systèmes pour expliquer le monde. Il y aurait une histoire de la philosophie à faire non pas tant pour reformuler ou résumer les œuvres, les idées, que pour décrire la posture de ces penseurs dans leur rapport aux autres et au monde. Même Marx s’isole dans sa bibliothèque londonienne.

Les philosophes ne font pas rien (pas seulement penser) : Spinoza est opticien, se démène pour échapper aux censeurs ; Kant se promène ; les philosophes contemporains mènent leur carrière universitaire ; Heidegger aller sa cotisation au parti nazi.

Flux. Comment la pensée logistique gouverne le monde

Mathieu Quet, Zones, 2022.

Chercher la clé sous le réverbère ? Dans un monde bascule, à la fois pétri de certitude, immensément arrogant, il est sans doute compréhensible, tentant de réduire la complexité à une thématique qui serait matrice de tout le reste, d’entrer dans une explication du monde par un facteur décisif. Marx a lancé cette approche : l’histoire de l’humanité se ramène fondamentalement à la lutte des classes. Pour d’autres, ce sera la technique, le confort, le management, ou, ici, la logistique.

Comme souvent (le nucléaire, l’État, le management), les pratiques militaires (les deux guerres mondiales) sont des périodes décisives de mise en place et de généralisation de pratiques de contrôle du travail.

La conclusion décevante, en tout cas modeste : des actes plus ou moins souterrains de résistance aux flux, à la circulation niant l’espace. L’itinéraire plutôt que les déplacements, pour les humains comme pour les choses.

https://www.editionsladecouverte.fr/flux-9782355221774

https://journals.openedition.org/lectures/55475