Puissance de la douceur

Anne Dufourmantelle, Payot, 2013.

Trop pointilliste à mon gout. Du moins je ne parviens pas à reconstituer l’image d’ensemble. Je préfère les cheminements théoriques à une dimension, avec une direction à suivre pour explorer un paysage, plutôt qu’un caléidoscope, une succession de flashs un peu étourdissants.

À comparer avec la distinction entre compilation de nouvelles et roman, fiction longue ? Peut-être que le bref est une épreuvi plutôt qu’une solution, voire un art : cf. l’écriture de Laurent de Sutter ?

https://www.payot-rivages.fr/payot/livre/puissance-de-la-douceur-9782228909648

https://www.psychologies.com/Moi/Se-connaitre/Bonheur/Livres/Puissance-de-la-douceur

https://www.lemonde.fr/livres/article/2013/08/21/faites-attention-a-la-douceur_3464486_3260.html

Retour à Lemberg

Philippe Sands, Albin Michel, 2017.

https://www.albin-michel.fr/retour-a-lemberg-9782226395160

https://fr.wikipedia.org/wiki/Retour_%C3%A0_Lemberg

cf. aussi le numéro de la revue Sensibilités « La guerre transmise »

Surement passionnant à lire, mais le livre demande tout de même du temps pour faire connaissance des lieux, des personnages, et je n’ai pas été convaincu de l’intérêt de faire l’effort. La mise en bouche et les derniers moments du procès de Nuremberg m’ont suffi.

Le cartographe des absences

Mia Couto, Éditions Métailié, 2022.

Peut-être trop difficile pour moi ? Trop sombre, sur des histoires de massacre, de répression, d’oppression policière ? Ou au moins à lire attentivement, pas comme un livre de chevet. À reprendre ?

Le Cartographe des absences

https://www.lemonde.fr/livres/article/2022/12/04/le-reve-mozambicain-de-mia-couto_6152904_3260.html

Croire. Sur les pouvoirs de la littérature

Justine Augier, Actes Sud, 2023.

Soit très général, soit très personnel, et toujours prétentieux (généreux partage de son carnet de citations : regardez comme je lis beaucoup !)

https://www.actes-sud.fr/croire

https://www.lemonde.fr/livres/article/2023/01/05/croire-de-justine-augier-le-feuilleton-litteraire-de-tiphaine-samoyault_6156731_3260.html

Histoire de l’habitat idéal – De l’Orient vers l’Occident

Augustin Berque, Éditions du Félin, 2010.

https://editionsdufelin.com/livre/histoire-de-lhabitat-ideal

Page 65. « L’ermite, ressortissant volontaire de l’érème, n’est telle que parce qu’il y a la ville pour donner du sens à son ascèse. Faute de quoi l’histoire, qui est mondaine et urbaine, n’en aurait rien retenu. Ce que pratique l’ermite, c’est une inversion de l’urbanité, non pas une érémité dans l’absolu. Et s’il le fait, c’est dans un geste qui, d’abord, l’abstrait de l’urbanité du monde, qu’il méprise et aux convenances duquel il préfère sa convenance personnelle. »

Page 77. L’érémitisme (la marginalité, la sédition en général ?) est une inversion du monde, pas son abolition.

Page 72. Principe de Xie Lingyun : voir le paysage, mais pas le travail qu’il a produit, et se penser donc seul devant la nature.

Page 92. Principe de la grotte de Pan (du nom de la grotte consacrée au dieu, plutôt qu’un temple, sur l’acropole d’Athènes) : « subtilisation par la ville de quelque chose qui, au départ, lui était extérieur (relevant du monde paysan) et qu’elle s’approprie pour le réinterpréter en quelque chose qui est son inverse propre (la nature), mais qu’elle diffusera ensuite à partir d’elle-même et pour elle-même. » (donc hors de portée des paysans)

Page 123. « L’observateur du paysage le contemple socialement et symboliquement du haut d’une muraille qui à la fois le protège et l’abstrait d’un rapport utilitaire à l’environnement. En même temps, néanmoins, l’auteur de ce regard est individuellement et physiquement engagé dans l’environnement. […] Il ne s’agit pas d’une contemplation à distance par document interposé. »

Page 184. « Comment peut-on enclore l’incommensurable dans un lieu quelconque ? Par chorésie, c’est-à-dire transformation, à la fois par la technique et le symbole, de l’étendue en espace. » (À l’exemple du jardin zen, lieu de la nature érémitique).

Il est d’une créativité lexicale conceptuelle indéniable, et d’une certaine efficacité pour décrire les fondements de nos sociétés, leurs trajectoires. Deux limites : le binarisme, même pas dialectique (en route vers la destruction) ; la logomachie, ou le monologue, il faut rentrer dans son vocabulaire propre pour suivre son raisonnement. S’adresser à autrui, c’est tout de même accepté d’utiliser essentiellement les mêmes mots que lui, en se les appropriant certes, mais en partageant ensuite ce qu’on en interprète.

Une très belle piste, et un enjeu vertigineux pour Dire Le Travail : la forclusion du travail médial.

DRH – La machine à broyer

Didier Bille, Le Cherche-Midi, 2018.

Il serait intéressant de distinguer deux types de récits de travail : ceux qu’on tient dans le feu de l’action, ou presque, lorsqu’on raconte sa journée d’hier, ses préoccupations du moment, ses engagements dans une activité qu’on porte de jour en jour ; et puis les récits rétrospectifs, parce qu’on a terminé sa carrière, en tout cas tourné la page d’une « transition professionnelle », comme on dit. Ce livre relève de la deuxième catégorie : c’est un texte d’un repenti, qui prend la parole pour exposer dans le détail les pratiques peu reluisantes qu’il a assumées en tant que responsable de services ressources humaines. Il revisite une douzaine d’années d’expérience dans de grandes entreprises, en choisissant d’abord la partie la plus sinistre de son activité : mettre des personnes à la porte.

Nous avons là indéniablement, mis à part quelques considérations liminaires sur le management, un brin expéditives, un récit de travail. Comme dans un vrai récit, le narrateur raconte bien ce qu’il veut. Et personne n’osera dire qu’un récit de travail est forcément véridique. S’il est authentique, sincère, c’est déjà beaucoup. En l’occurrence, la description très concrète du déroulement d’un licenciement est convaincante. Il y a la prescription, c’est-à-dire à la fois les consignes de la direction (parfois des contraintes entrepreneuriales de réorganisation de l’activité, mais le plus souvent de strictes considérations de rentabilité, des évacuations d’enquiquineurs, des saignées de principe façon médecine du XVIIe siècle) et la règlementation du Code du travail ; il y a surtout les gestes du professionnel, de celui qui sait y faire parce qu’il a de la pratique, parce qu’il échange des tuyaux avec ses collègues, parce qu’il en a vu d’autres. On réalise en le lisant qu’un licenciement qui est vécu, en général, comme un drame par le licencié, ne serait-ce que par son caractère exceptionnel, relève de la routine pour le licencieur, du moins lorsqu’il travaille dans un grand groupe. Convaincante également ce que Didier Bille argumente quant aux motivations qu’il met en avant pour justifier à l’époque ce qui lui parait bien plus critiquable à présent : quitte à licencier, autant le faire proprement, c’est-à-dire sans grabuge, en douceur plutôt qu’en force ; convaincre le licencié qu’il n’y est pour rien, que lui comme son interlocuteur ne sont que de modestes rouages dans de grandes machines impersonnelles ; étouffer dans l’œuf toute velléité de contestation, en jouant l’éléphant contre le moustique. Vu de loin, c’est d’un cynisme pour le moins dérangeant. Vu de près, au ras de l’activité, c’est, comme disent les soldats, autres spécialistes du travail violent, «à la guerre comme à la guerre».

Une deuxième partie du livre est consacrée aux relations entre le responsable ressources humaine et sa hiérarchie. Là, on vire plus clairement au règlement de compte, et on comprend que c’est d’ailleurs davantage parce qu’il n’a pas voulu assumer différentes forfaitures (accorder à toute force des rémunérations dispendieuses, bâillonner des représentants syndicaux, etc.) qu’il a fini par claquer la porte de ce monde (ou qu’on les a claqués au nez, puisqu’il a été licencié à son tour). Il dresse un portrait haut en couleur de différents personnages de ce monde du « top management », où les jeux d’influence et les ambitions carriéristes prennent de très loin le pas sur les considérations opérationnelles. À ce stade, on en vient quand même se demander comment de grandes entreprises peuvent fonctionner avec de pareils margoulins aux commandes. Mais fonctionnent-elle si bien ?

Sans doute que si la coopérative avait rencontré Didier Bille il y a une dizaine d’années, il ne nous aurait pas raconté le même travail. Mais peut-être aussi que si on lui avait fait raconter plutôt, si on le faisait raconter à présent à ses pairs encore en poste, sa prise de conscience de dimension perverse de son activité eut été accélérée. Managers, dites-nous votre travail, pour moins le maltraiter !

https://www.lemonde.fr/emploi/article/2018/03/15/la-noirceur-des-ressources-humaines_5271066_1698637.html

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-pieds-sur-terre/didier-bille-le-sniper-des-rh-2918023

Alice au pays des merveilles

Lewis Carroll, 1865. La Pléiade, 1990.

Remarquable tourbillon de jeux de mots, non pas enfantins, mais de la femme (l’être humain) en devenir, qui ne sait plus si elle veut grandir ou rapetisser, ce qu’elle sait ou ne sait pas vraiment, ou pas encore, si elle doit se comporter comme les adultes ou si ce sont les adultes qui jouent à faire semblant. Et jouer, c’est d’abord comprendre à demi-mot, ou au pied de la lettre, ou à côté, ou de travers. Ce n’est pas absurde : ce sont les chaussetrappes du langage quand on regarde où on parle.

« À quoi ressemble la flamme d’une bougie après qu’on l’a soufflée ? »