L’horizon par hasard

Anne Martine Parent, éditions La Peuplade, 2023.

Page 52

mes mots tombent par terre
roulent dans la poussière jusqu’à
faire des petits chats
pendant que
brulent les images
feu de larmes et de joie

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Je porte mes cicatrices à l’envers. Je tricote des histoires à n’en plus finir. Je garde mes scarabées bien au chaud dans ma gorge. Une pause. Et puis tout recommence : cicatrices histoires scarabées. Une symétrie sans trop d’accords. Un coucher de soleil aphone.

Entretiens avec Claude Lévi-Strauss

Georges Charbonnier, Julliard, 1961.

Page 25. Voir une société du dedans ou du dehors (« de l’extérieur »). Que peut-on partager du deuil d’une famille qui n’est pas la sienne, donc « du dehors » ? Mais, si on veut dépasser l’expérience de pensée (et c’est bien le cas de l’ethnologue qui se rend sur « le terrain », beaucoup plus en tout cas que l’historien qui doit se contenter de sources), que fait-on là, au cimetière, si on n’a rien à voir avec le défunt et sa famille ? Si l’ethnologue partage la vie de la société qu’il visite, qu’il a choisi de visiter, qui a négocié, plus ou moins, sa visite auprès d’eux, dans quelle mesure est-il encore à l’extérieur ? Et si l’ethnologue peut accéder, même au sens seulement géographique, à cet autre univers social, c’est bien qu’il est aussi quelque part dedans le même monde, qu’il partage un peu leur forme de vie (et c’est avoir en particulier du point de vue de la langue : les humains les plus étrangers ont toujours réussi par finir à se parler). Mais je dis cela en n’ayant jamais connu cette expérience de l’altérité radicale, à peine celle d’une société non francophone.

Plus perturbant encore : sa revendication de « froideur », de recours à « des indices » (indicateurs ?), et même à des « notes » à attribuer aux sociétés. Difficile de croire qu’il parvienne à mettre ainsi de côté toute empathie avec les humains qui l’accueillent, qui l’hébergent, qui le nourrissent. Il ose pourtant enchainer avec une comparaison audacieuse, effectivement bien froide : la relation entre particules physiques quantiques. Tout comme on ne peut connaitre simultanément la position et la vitesse d’un électron, on ne pourrait pas « chercher à connaitre une société de l’intérieur et la classer de l’extérieur par rapport à d’autres sociétés. » C’est bien peut-être une limite de la préoccupation structuraliste : établir des classements.

Pages 30 et 31. Vision très classique du néolithique : « Tout un ensemble de procédés qui vont permettre aux sociétés humaines, non plus comme aux temps paléolithiques, de vivre au jour le jour, au hasard de la chasse, de la cueillette quotidienne, mais d’accumuler… ». Les artistes rupestres, le maitre des techniques de chasse, les experts de la cueillette des champignons n’apprécieront peut-être pas d’être renvoyés à de l’improvisation quotidienne, à des pratiques hasardeuses. Et l’accumulation des agriculteurs n’est jamais garantie, est toujours menacée parce que les procédés, même les plus modernes, ne suppriment pas les aléas des cultures.

Vision de l’écoulement du temps social absurde : comme si les agriculteurs ou éleveurs novices (!) avaient en ligne de mire, des dizaines de générations à l’avance, le bout du tunnel du paradis néolithique, « quelque chose d’utilisable ». Il est victime, un peu pitoyable je trouve, de la substantivation du « chasseur-cueilleur du paléolithique qui s’essaie aux pratiques agricoles », qui passerait donc, à force d’obstination, du stade novice au stade expert, qui incarnerait à lui tout seul « la révolution néolithique ». Essayez d’imaginer des humains faire des expériences, s’échiner à planter quelques graines, amadouer quelques aurochs, enfin, juste pour voir, ou alors en se disant « ça finira bien par se transformer en froment ou en bœuf, un peu de patience ». C’est profondément cas contradictoire avec une caractéristique essentielle du vivant : chaque individu vit au maximum, de son mieux, avec de bonnes raisons de faire ce qu’il fait, avec des bénéfices immédiats et concrets pour lui. Personne ne reste novice. Le noviciat n’a de sens que dans la perspective de devenir expert, à l’échelle d’une vie humaine. Même aujourd’hui, où le développement des sciences a considérablement élargi les horizons temporels, personne ne travaille pour les générations à venir, à moins d’être très conscient que ce serait aussi son intérêt à court terme.

Ce qui ne va pas, dans le fond : c’est une vision déterministe, téléologique de l’histoire, là aussi vu « de l’extérieur », c’est-à-dire non pas du point de vue de Sirius, mais du point de vue d’une autre société humaine, tout en haut de la hiérarchie, de la pyramide des sociétés, « développée » (qui considère qu’elle a fini de se…). Deux erreurs majeures : les autres sociétés ne sont que des stades antérieurs de développement, « primitives » ; la nôtre est aboutie. Tout le vivant montre le contraire : chaque être, chaque écosystème est abouti, ou plus exactement vit de son mieux, est engagé dans une dynamique optimale de développement. Il n’y a pas d’être ébauche, croquis, esquisse d’êtres à venir. Même un embryon est très adapté à son milieu. Même un bébé se débrouille, en général, y parvient dans la plupart des cas, pour qu’on s’occupe de lui.

Est-ce encore vrai pour les techniques ? Y a-t-il eu « des ébauches d’écriture » (page 32) ? Non, pas plus qu’un téléphone à quatre ans et un fils et une ébauche de Smartphones. Oui, parce qu’il y a une démarche consciente, volontariste de perfectionnement de la part de l’ingénieur (et c’est une métaphore parasite ensuite la biologie ou l’histoire, à la recherche d’un deus ex-machina de l’évolution du vivant et des sociétés).

Page 40. De nouveau « ébauche », cette fois « de société politique et de gouvernement ». Cette récurrence est significative du poids des représentations d’une époque, y compris (surtout ?) chez des intellectuels.

Page 62. « Niveaux d’authenticité » : correspond assez bien l’idée qu’une décision doit être prise au plus près des individus qui sont en mesure de l’assumer par leur activité.

« Le fait de posséder une automobile ne m’apparait pas comme un avantage intrinsèque, c’est une défense indispensable, dans une société où d’autres gens ont une automobile ; mais si je pouvais choisir, et si tous mes contemporains voulaient bien y renoncer aussi, avec quel soulagement porterais-je la mienne au rebut ! »

Les sens de la maison

Revue Sensibilités, 2017

Curieuse (et profonde ?) polysémie du titre :

Les sens, comme les cinq sens ? Ce que fait la maison au corps (aux corps) qu’elle abrite, en limitant la vue (par les murs) en contenant les odeurs) d’où la VMC) ; en isolant du froid et du vent, et alors en assurant une température stable ; en supprimant les bruits extérieurs pour faire résonner les paroles. Ce que font les corps dans la maison : on peut vivre, voire on doit rester immobile, statique ; on y fait corps avec ceux qui habitent la maison, en distinction de ceux qui la visitent, et de ceux qui n’y rentrent pas. Ceux qui ont la clé, ceux à qui on ouvre la porte, ceux qui ne se permettent même pas d’y toquer (ou bien qui y pénètrent par effraction).

Le sens, comme la signification qu’on lui donne. La symbolique positive (Home Sweet Home, la maison comme havre) ou négative (la maison hantée). La maison protectrice, maternante, cocon. La maison protégée, enceinte, grillagée. La maison huis clos, prison (« Va dans ta chambre ! », le gynécée, la cave ou le grenier secret).

Le sens de circulation : la maison espace clos et ouvert (pour recevoir, pour produire). La maison inscrite dans un environnement : au sens strict, un jardin, au plus large, dans un territoire rural. En tout cas la maison qui n’est pas l’immeuble, l’insula, le domus.

Citation Cézanne page 107 : de la relativité des points de vue (celui des paysans étant fortement dévalorisé, raillé en l’occurrence) sur un paysage. Le tâcheron de passage ne voit pas la même montagne Sainte-Victoire !

Augustin Berque, page 108 : la campagne comme lieu de villégiature des urbains de retour de la ville, mais en déconnexion du travail productif paysan (le jardinage se limite à l’autoconsommation). Le pavillon pendant fixe de la voiture : l’un ne va pas sans l’autre, avec tout ce que ça peut avoir d’enfermant, de cloisonnement. La voiture pour aller d’un pavillon à un autre.

Ce qui cloche dans le monde

Gilbert Keith Chesterton, 1910. Gallimard, 1948.

Le type de lecture qui nous fera dire que les chroniqueurs journalistiques contemporains sont loin du niveau de leurs devanciers d’il y a un siècle, du temps de l’écrit. Il a un art de la formule remarquable, un peu pirouette, mais qui fait souvent mouche.

« Le controversiste est, par-dessus tout, un bon auditeur. L’enthousiaste vraiment ardent n’interrompt jamais ; il prête aux arguments de l’adversaire une attention aussi intense que celle d’un espion aux dispositions de l’ennemi. »

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-nuits-de-france-culture/ce-qui-cloche-dans-le-monde-de-g-k-chesterton-lu-par-francois-billetdoux-3756176

Comprendre Hume

Suzanne Simha, Armand Colin, 2007.

https://www.dunod.com/lettres-et-arts/comprendre-hume

Aporie majeure du scepticisme : si je doute de tout, c’est y compris du devoir de douter. Si tout est faux, même cette assertion l’est.

Mais s’il y a toujours des choses « vraies » (ou au moins des assertions vraies), comment puis-je les connaitre ? Comment puis-je les distinguer de celles qui sont fausses ? Dans la recherche des vérités, quelle place, quel rôle, pour la raison ou l’instinct, le jugement et l’évidence ?

« Le sceptique ne donne son assentiment à rien de ce qui est obscur. Mais il n’est même pas dogmatique lorsqu’il prononce sur les choses obscures des mots de sceptique, comme pas plus ceci que cela, je ne définis rien, car il comprend que, de même que la proposition “tout est faux” laisse entendre qu’elle est elle-même fausse et qu’il en va ainsi de “rien n’est vrai”, de même l’expression pas plus ceci que cela déclare qu’elle-même n’est pas préférable et s’englobe dans le reste. » (Sextus Empiricus)

Une théorie peut-elle disqualifier la théorisation ? Position de Hume : plutôt recourir à l’expérience pour limiter la prétention à dire le vrai et tout connaitre par l’exercice de la raison.

Page 18 : définition de la position « sceptique » de Hume.

À cogiter : la posture sociale, le rapport aux autres et au monde, biographique, de Hume, comme de Descartes, de Montaigne, de Pascal, de Rousseau : pas du tout universitaire à la mode XXe siècle, avec une carrière à mener, mais tout de même soucieux de reconnaissance éditoriale par leurs pairs ; du côté des commentateurs du monde, avec un usage du langage à distance de la pratique. Ils développent leur besoin, bien humain, de manipulation dans l’exercice conceptuel, dans l’activité de la raison, ou encore dans l’approche expérimentale du laboratoire qui n’est pas l’atelier. Hume use du raisonnement pour promouvoir l’expérience, l’intuition. Là aussi, curieux Wittgenstein : toujours dans la tentation du faire (ingénieur aéronautique, militaire, instituteur, architecte, technicien soviétique, soignant), et celle de l’érémitisme (en Norvège, puis en Irlande)

Qu’il est difficile de saisir la pensée d’hommes du temps passé, d’un autre monde, d’une autre forme de vie, sans par exemple de conscience historique des faits naturels, sans notre profondeur du temps ou de l’espace, sans les mêmes conceptions de la puissance humaine de ses limites dans sa confrontation à la nature, et alors sans distinguer les questions auxquelles ils tentent de répondre (car ils ne parlent jamais tout seuls).

Page 29 : l’homme comme un animal parmi d’autres.

Page 35 et 36. Empirisme : toute connaissance découle d’une impression faite par l’expérience du monde, sans à priori ; même pas le préalable d’un esprit qui perçoit : la perception est première. Il n’y a pas de substance pensante, l’esprit est l’ensemble des perceptions.

Page 37. Définition « impression » : toute perception, émotion, idée qui constitue la matière première du vivant, le sujet lui-même (et donc pas de conscience préalable comme en phénoménologie). La sédimentation des impressions produit de la mémoire, et alors de l’imagination, par réactivation d’impressions antérieures.

Page 45 : distinction entre Hume et Kant, Berkeley et Husserl

Mais d’où vient l’idée du vide, dont on ne peut avoir d’impression ? Comment peut-on parler de ce qui ne nous a jamais impressionnés ? Et comment s’associent les idées ? Par quelle procédure un ensemble d’impressions aboutit-il à une idée complexe cohérente ? Qu’est-ce qui fait tenir les mots ensemble ?

Page 72. Causalité : qu’est-ce qui nous rend certains que le soleil se lèvera demain ?

Page 76. Pas de certitudes ! La causalité comme ne relevant que d’habitudes et de croyances. « Comme d’habitude le soleil se lève, et donc je crois qu’il se lèvera demain. »

Page 78. La causalité n’est ni un principe fondé en raison ni un principe fondé dans l’observation d’une connexion réelle. C’est un principe de la nature humaine, de l’esprit devenu nature. « L’habitude est le principe par où s’est effectuée cette correspondance, principe si nécessaire à la subsistance de notre espèce et au règlement de notre conduite, en toutes circonstances et toute occurrence de la vie humaine. » (Essai sur l’entendement humain)

Page 103. Éprouver de l’orgueil : comme si l’orgueil était une matière à tâter, à sentir. « Je suis amoureux » : dans quel état ? Mais il ne s’agit pas de propos descriptif. Limite de Hume (et consorts) : il tente de décrire un système, un fonctionnement avec divers agents (impressions, raisons, passions, etc.), divers processus (ressentir, réfléchir). Il prétend ainsi proposer une description raisonnée de « la nature humaine », comme les savants décrivent une nature terrestre, en classant et catégorisant les passions (cf. page 110).

« Notre esprit n’est pas comme un instrument à vent dont le son cesse avec le souffle, mais comme un instrument à cordes où, après chaque coup, les vibrations retiennent toujours quelque son qui s’éteint graduellement et insensiblement. » (Traité sur la nature humaine)

Étude centrée sur l’individu, mais qui s’ouvre ensuite à ses relations avec autrui par l’étude de la sympathie (résonance entre passions des uns et des autres) tout cela dans le souci persistant de résister à l’appel de l’universel ou de l’absolu.

« En général, on peut affirmer qu’il n’y a pas dans les esprits humains une passion telle que l’amour de l’humanité uniquement comme telle, indépendamment des qualités personnelles, des services ou d’une relation à nous-mêmes. »

« Il n’est pas d’humain, ni de créatures sensibles, dont le bonheur ou le malheur nous touche en quelque mesure, à condition que ce bonheur ou ce malheur nous soit en quelque mesure “présent”. » (Traité sur la nature humaine)

Page 131. Belle question : la morale dérive-t-elle de la raison ou du sentiment ? Dans le premier cas, elle peut être universelle (je respecte tous les êtres humains). Dans le second, elle est conditionnée par la sympathie (et alors l’antipathie) pour l’autre. Pour Hume : effet d’une régulation intrapersonnelle plutôt que raisonnable.

« Qu’il faut nécessairement qu’un sentiment se manifeste, pour préférer les tendances utiles aux tendances nuisibles. Ce sentiment ne peut être qu’une sympathie pour le bonheur des hommes, ou un écho de leurs malheurs. »

« Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde à une égratignure de mon doigt. Il n’est pas contraire à la raison que je choisisse de me ruiner pour prévenir le moindre malaise d’un Indien ou d’une personne complètement inconnue de moi. Il est aussi peu contraire à la raison de préférer à mon plus grand bien propre un bien reconnu moindre et d’aimer plus ardemment celui-ci que celui-là. »

Page 153. Idée sympathique : on prend plaisir à être utile aux autres.

Page 172. La justice trouve son origine dans la nécessité de travailler à créer son bien.

Conclusion complexe, mais qui touche (mais ne fait que toucher) les questions du langage comme charnière entre le mur de la réalité et la porte de la culture humaine, de tout ce qu’on peut évoquer, imaginer, exprimer du monde. Ça en dit long sur la difficulté à renoncer à l’illusion d’une parole en prise avec le monde (voire antérieure à la réalité, avec une existence transcendantale), énonçant des vérités, sans verser dans le scepticisme ridicule (tout est faux), le langage sans substance, insensé, capable de dire n’importe quoi. Ce qui est bien un dilemme de penseur en chambre, de celui qui se prive d’une activité productive, directement en prise avec une transformation du monde ou d’autrui, et qui doute alors de sa parole.

Poèmes pour apprendre à lacer ses souliers

Serge Pey. Le Castor Astral, 2022.

Assez fascinant par la capacité à associer des mots de registres extrêmement différents d’un vers à l’autre, en provoquant des effets de sens toujours incongrus. De l’art de l’écart, au risque de perdre, ou au moins de lasser le lecteur.

Étonnante biographie finale, sur le mode de l’éloge, voire de l’étalage prétentieux de la satisfaction de l’œuvre accomplie. Monsieur est graphomane, touche-à-tout, tient à le faire savoir.

La Plongée

Lydia Tchoukovskaia, 1946-1957. Calmann-Levy, 1974, 1989.

Un aperçu de la vie quotidienne dans un monde d’oppression. Il faut en permanence composer avec d’une part les traumatismes, les convictions, d’autre part les jeux de dupes pour faire bonne figure, ne se livrer qu’avec parcimonie. Tous les degrés des comportements humains ordinaires, quand il s’agit d’avaler des couleuvres de la conformité sociale. Là, c’est particulièrement délicat quand la pression de la norme consiste en la chasse au « cosmopolitisme » (appellation officielle de l’antisémitisme de la période Jdanov), et quand la mise au point des récalcitrants, la coercition des marginaux repose d’abord sur la violence policière directe, radicale. Mais ce que l’on mesure aussi, c’est ce qui parait normal à l’individu des sociétés libérales occidentales relève alors de la marginalité. Bon gré mal gré, ce sont ceux qui sont dans une autre norme, qui, bon an mal an, jouent le jeu de « la propagande », qui sont majoritaires. Même hypertrophiée, la police ne peut jamais que s’en prendre à une minorité, ne peut jamais contenir une majorité de la population qui n’adhèrerait pas d’une façon ou d’une autre à la légitimité du pouvoir en place.

https://www.lebruitdutemps.fr/boutique/produit/la-plongee-27

http://www.lacritiqueparisienne.fr/75/lydia.pdf

Il y a des dieux

Frédérique Ildefonse, PUF, 2012.

https://www.puf.com/content/Il_y_des_dieux

https://culture.uliege.be/jcms/prod_1302903/fr/frederique-ildefonse-il-y-a-des-dieux

Le rituel pour faire sans penser : une série d’actes balisés, convenus, et alors rassurants en ce qu’ils dispensent de l’épreuve de la recherche de sens. C’est comme ça, parce que c’est le rituel en lui-même qui veut ça. L’injonction permanente à donner du sens est propre au monothéisme (platonisme ?) affirmant une cause unique à la marche du monde : le péché originel, la volonté divine, le dogme. Le polythéisme est du côté de la pluralité : la pluralité des causes, des instances psychiques intérieures (vs un « moi » unitaire), laisse de la place à la disparité, au foisonnement, à la coexistence (à rebours du sujet cartésien sartrien).

« Ne pas s’identifier à ces états permet de laisser la place, le jeu pour le changement, le fait d’échapper à la répétition. Le vieil auxiliaire, l’associé et le complice de la répétition, c’est l’identification — identification qu’en un certain sens présuppose l’accord platonicien, l’assentiment stoïcien. Il s’agit ici de désadhérer, de lever l’adhérence. »

« Ce qui nous intéresse, c’est la structure propre de la mystique africaine, en opposition à la mystique chrétienne. Tandis que cette dernière s’achemine vers la fusion de l’âme, par une lente ascension à travers la nuit des sens et la nuit de l’esprit, l’autre tourne autour des dieux qui viennent posséder l’arme et, par conséquent, en une descente du surnaturel dans le naturel. […] L’individu ne nait pas complet ; il nait par fragments successifs, par étapes, de telle sorte qu’il ne meurt pas non plus en une seule fois, quand il rend le dernier soupir ; il meurt aussi peu à peu. L’homme n’existe en tant qu’homme, que lorsqu’il possède un certain nombre d’âmes, toute une stratification psychologique intérieure, premièrement l’âme de l’aïeul, après le nom sacré et secret, l’âme des forêts, et enfin l’orixà qui vit en lui comme une sorte d’ange gardien qu’il visiterait. » (Roger Bastide)

L’Europe dans sa première croissance – De Charlemagne à l’an Mil

Pierre Toubert. Fayard, 2004.

Photocopies

Page 92 : « Des besoins nouveaux, et donc de nouvelles exigences se sont alors faites jour dans le monde seigneurial, que la paysannerie dépendante a été en état de satisfaire grâce à sa participation au plus bas niveau de l’économie d’échange. » Formidable enchainement d’euphémisme pour décrire l’exploitation du travail !

Tout le livre est un très bel exemple d’histoire prétention objective (c’est bien ce qui s’est déroulé) par ce qu’elle décrit le monde du point de vue des dominants (un monde en croissance, « en rationalisation », c’est-à-dire, dit autrement, engagé dans un développement tiré par le parasitisme de l’élite seigneuriale, qui parvient à contrôler à son service à la fois le travail paysan [les manses] et le milieu naturel [les essartages]).

Page 93 : « la construction des moulins de brasserie a connu dès le XIXe siècle un démarrage contemporain d’une rationalisation des structures domaniales. »

Page 94 : du rôle social des moulins dans l’organisation du travail, et alors la coopération/exploitation sociale.

Page 97 : « Le mouvement général de diffusion de la Mansus-Ordnung en Occident à partir du IXe siècle marque une étape décisive de maturation du régime domaniale. Il traduit, certes, un effort d’encadrement et de contrôle social plus strict (là, l’auteur réprouve) de la paysannerie par la classe seigneuriale. Mais cet effort ne doit pas nous dissimuler un souci parallèle d’optimisation économique de la rentabilité globale du grand domaine. » (Ça, c’est bien)

Page 108. « Au-delà d’une prétendue “loi de fonctionnement du régime domanial” cher à W. Sombart, en vertu de laquelle la production de la curtis n’aurait été ordonnée qu’aux fins de couverture de ses besoins propres, le grand domaine a assumé, pour la production artisanale domestique comme pour la production agricole, une fonction générale de concentration des surplus dégagés par le travail diversifié de dépendants paysans de plus en plus nombreux à œuvrer dans le cadre de la petite exploitation héréditaire. » Avec une limite tout de même : ses terrains d’observation sont quand même limités et peut-être spécifiques (vallée de la Meuse, Bassin parisien, Italie du Nord).

Un livre érudit, d’experts à expert, mais qui s’assume comme tel, de façon remarquablement bien tenue.

Forcément un effet déformant (ici, conscient et maitrisé) des sources écrites : ce sont celles des monastères, avant tout !