Retour à Lemberg

Philippe Sands, Albin Michel, 2017.

https://www.albin-michel.fr/retour-a-lemberg-9782226395160

https://fr.wikipedia.org/wiki/Retour_%C3%A0_Lemberg

cf. aussi le numéro de la revue Sensibilités « La guerre transmise »

Surement passionnant à lire, mais le livre demande tout de même du temps pour faire connaissance des lieux, des personnages, et je n’ai pas été convaincu de l’intérêt de faire l’effort. La mise en bouche et les derniers moments du procès de Nuremberg m’ont suffi.

Les hommes lents – Résister à la modernité XVe – XXe siècle

Laurent Vidal, Flammarion, 2020.

Une approche par la socio-histoire, quand on pourrait imaginer une entrée plus psychologique, ou bien anthropologique sur le rapport aux rythmes de vie, aux rythmes sociaux, aux interactions dans le temps entre individus, entre individus et environnement matériel. Et puis, ce qui m’est cher, une approche par la clinique du travail. La lenteur ou la promptitude de l’action humaine se pose nécessairement de façon très différence pour celui qui est aux prises avec le rythme de croissance des plantes, le passage des jours et des saisons. La question de la vitesse est liée à l’artificialisation des techniques humaines, ne serait-ce que l’éclairage ou les techniques de mesure du temps. Je peux travailler à toute heure du jour et de la nuit, sans autre limitation de durée que le temps dont je dispose, que je choisis ou que je suis contraint d’y consacrer.

C’est tout particulièrement vrai pour les métiers du soin (du care), et l’auteur ne manque pas d’interroger le caractère genré de la question à la fin de son essai (belle question sémantique : quelle alternative au titre « les hommes lents » pour ne pas sembler en exclure les femmes ? « Les humains lents », « les personnes lentes » ?!?). Éduquer, guérir, accompagner dans la dépendance sont des activités qui ne rentent pas facilement dans les forceps du chronométrer. Savoir agir parfois dans l’urgence, ou bien compter sur les effets du temps qui passe sont des ressources majeures pour celles qui accompagnent autrui, de la maternité à l’hospice.

« Entre des cas aussi éloignés que Richard III, Don Quichotte ou les slow mens of London, une étrange similitude s’impose toutefois. Qu’ils soient hommes de pouvoir ou gens du peuple, tous sont des déplacés : l’un vit d’errance, d’autres ont fait l’expérience de la migration ; quant à Richard de Gloucester, c’est parce qu’il n’est pas à la place qu’il souhaite dans la ligne de succession du trône d’Angleterre qu’il entreprend ce combat. Tel est le message des œuvres de fiction : les hommes lents sont aussi des hommes déplacés, et au double sens (spatiale et sociale) du terme. » (pages 65/66)

https://editions.flammarion.com/les-hommes-lents/9782081427822

https://www.lemonde.fr/livres/article/2022/04/02/laurent-vidal-henry-david-thoreau-la-chronique-poches-de-francois-angelier_6120281_3260.html

https://journals.openedition.org/nuevomundo/86387

https://journals.openedition.org/bresils/9549

Histoire de l’économie mondiale – Des chasseurs-cueilleurs aux cybertravailleurs

Jean-Marc Daniel, Tallandier, 2023

https://www.tallandier.com/livre/histoire-de-leconomie-mondiale-2/

Comment est-ce que j’ai pu me faire avoir à emprunter puis transporter un livre aussi prétentieux que creux ? Comment peut-on se sentir légitime à balancer autant de considérations d’opinion sans aucune rigueur d’argumentation ? Il faut tout de même mesurer le succès de ce type de discours.

https://www.melchior.fr/note-de-lecture/histoire-de-l-economie-mondiale

Le blé des physiocrates

Aliénor Bertrand, Cahiers philosophiques, 2018

https://www.cairn.info/revue-cahiers-philosophiques-2018-1-page-9.htm

« Resémentisation » par les physiocrates du terme « blés » : quand les paysans désignent ainsi non seulement tout un éventail de plantes céréalières ou de légumineuses cultivées en saisonnalité, avec un travail spécifique des terres, mais aussi ces terres à « bleds » elles-mêmes, l’activité d’entretien minutieux qu’elles nécessitent, les physiocrates le réduisent au froment, pour en faire un indicateur de production agricole (calcul de rendements, à partir de la mesure des intrants), et même un équivalent général sur les marchés agricoles. Ce n’est pas une « épistémé » (Foucault) ou un mode de production qui se substitue à un autre, ce sont deux configurations du rapport au vivant, au travail et au végétal qui cohabitent, s’opposent, dans les représentations comme dans les pratiques. L’enjeu est la production (les cultures « vivrières » sont bien plus sécures pour les paysans que la production pour le marché), mais aussi le rapport au travail vivant, au travail en général. Le dénigrement du travail paysan est impressionnant, par exemple chez les encyclopédistes, ou les botanistes qui se posent en rivaux dans la connaissance du végétal.

Les sens de la maison

Revue Sensibilités, 2017

Curieuse (et profonde ?) polysémie du titre :

Les sens, comme les cinq sens ? Ce que fait la maison au corps (aux corps) qu’elle abrite, en limitant la vue (par les murs) en contenant les odeurs) d’où la VMC) ; en isolant du froid et du vent, et alors en assurant une température stable ; en supprimant les bruits extérieurs pour faire résonner les paroles. Ce que font les corps dans la maison : on peut vivre, voire on doit rester immobile, statique ; on y fait corps avec ceux qui habitent la maison, en distinction de ceux qui la visitent, et de ceux qui n’y rentrent pas. Ceux qui ont la clé, ceux à qui on ouvre la porte, ceux qui ne se permettent même pas d’y toquer (ou bien qui y pénètrent par effraction).

Le sens, comme la signification qu’on lui donne. La symbolique positive (Home Sweet Home, la maison comme havre) ou négative (la maison hantée). La maison protectrice, maternante, cocon. La maison protégée, enceinte, grillagée. La maison huis clos, prison (« Va dans ta chambre ! », le gynécée, la cave ou le grenier secret).

Le sens de circulation : la maison espace clos et ouvert (pour recevoir, pour produire). La maison inscrite dans un environnement : au sens strict, un jardin, au plus large, dans un territoire rural. En tout cas la maison qui n’est pas l’immeuble, l’insula, le domus.

Citation Cézanne page 107 : de la relativité des points de vue (celui des paysans étant fortement dévalorisé, raillé en l’occurrence) sur un paysage. Le tâcheron de passage ne voit pas la même montagne Sainte-Victoire !

Augustin Berque, page 108 : la campagne comme lieu de villégiature des urbains de retour de la ville, mais en déconnexion du travail productif paysan (le jardinage se limite à l’autoconsommation). Le pavillon pendant fixe de la voiture : l’un ne va pas sans l’autre, avec tout ce que ça peut avoir d’enfermant, de cloisonnement. La voiture pour aller d’un pavillon à un autre.

L’Europe dans sa première croissance – De Charlemagne à l’an Mil

Pierre Toubert. Fayard, 2004.

Photocopies

Page 92 : « Des besoins nouveaux, et donc de nouvelles exigences se sont alors faites jour dans le monde seigneurial, que la paysannerie dépendante a été en état de satisfaire grâce à sa participation au plus bas niveau de l’économie d’échange. » Formidable enchainement d’euphémisme pour décrire l’exploitation du travail !

Tout le livre est un très bel exemple d’histoire prétention objective (c’est bien ce qui s’est déroulé) par ce qu’elle décrit le monde du point de vue des dominants (un monde en croissance, « en rationalisation », c’est-à-dire, dit autrement, engagé dans un développement tiré par le parasitisme de l’élite seigneuriale, qui parvient à contrôler à son service à la fois le travail paysan [les manses] et le milieu naturel [les essartages]).

Page 93 : « la construction des moulins de brasserie a connu dès le XIXe siècle un démarrage contemporain d’une rationalisation des structures domaniales. »

Page 94 : du rôle social des moulins dans l’organisation du travail, et alors la coopération/exploitation sociale.

Page 97 : « Le mouvement général de diffusion de la Mansus-Ordnung en Occident à partir du IXe siècle marque une étape décisive de maturation du régime domaniale. Il traduit, certes, un effort d’encadrement et de contrôle social plus strict (là, l’auteur réprouve) de la paysannerie par la classe seigneuriale. Mais cet effort ne doit pas nous dissimuler un souci parallèle d’optimisation économique de la rentabilité globale du grand domaine. » (Ça, c’est bien)

Page 108. « Au-delà d’une prétendue “loi de fonctionnement du régime domanial” cher à W. Sombart, en vertu de laquelle la production de la curtis n’aurait été ordonnée qu’aux fins de couverture de ses besoins propres, le grand domaine a assumé, pour la production artisanale domestique comme pour la production agricole, une fonction générale de concentration des surplus dégagés par le travail diversifié de dépendants paysans de plus en plus nombreux à œuvrer dans le cadre de la petite exploitation héréditaire. » Avec une limite tout de même : ses terrains d’observation sont quand même limités et peut-être spécifiques (vallée de la Meuse, Bassin parisien, Italie du Nord).

Un livre érudit, d’experts à expert, mais qui s’assume comme tel, de façon remarquablement bien tenue.

Forcément un effet déformant (ici, conscient et maitrisé) des sources écrites : ce sont celles des monastères, avant tout !

Un monde sans ressources – Besoin et sociétés en Europe (XIe-XIVe siècles)

Mathieu Arnoux. Albin Michel, 2023.

Si on entend « ressources » dans sa finitude (et c’est même vrai pour les « RH »), on ne doit pas en user sans se poser la question de meilleurs usages potentiels. Cas extrêmes : le pétrole brulé dans un réservoir de voitures, les métaux rares dispersés dans un missile ayant vocation à exploser, ou même l’électricité nucléaire pour éclairer le jour.

Bonne synthèse : page 176, page 192. Page 200. Remarquable prudence dans la formulation de l’historien professionnel pour éviter les tournures téléologiques (progrès, évolution, etc.) : « un processus lent et complexe de transformation du groupe social des dominants féodaux, aboutissant à l’établissement d’une organisation régionale et d’une hiérarchie dictée par la prééminence du souverain. »

Le « Haut Moyen Âge » est une période très discrète en source faute d’institutions émettrices d’écrits, faute de milieu urbain. C’est pour autant une organisation économique et sociale très durable (page 207). Immense différence avec la période suivante (voire précédente) : les paysans (les producteurs en général) n’ont pas besoin de produire de surplus pour alimenter les « oisifs » (ceux qui ne produisent pas directement, ou qui ne participent pas directement au processus de production alimentaire, et en particulier pas besoin de se consacrer à la céréaliculture, modalité la plus favorable à l’imposition [cf. Scott, Arnoux n’en parle pas]).

Estimation pour le XIVe siècle : un feu paysan approvisionne cinq autres feux urbains en céréales. Ils seraient beaucoup plus facilement autonomes (et donc heureux ?) avec une production plus diversifiée (légumes, fruits, volailles, etc.). Y avait-il des famines et épidémies au Haut Moyen Âge ?

Le développement économique du XIIIe siècle va avec l’augmentation des structures de production. Par exemple « les granges » cisterciennes, entreprises agricoles orientées vers l’alimentation des abbayes, et au-delà des centres urbains. L’accroissement des volumes de production, des moyens techniques, des réseaux de diffusion, et alors des infrastructures économiques et gestionnaires vont de pair, éloigne producteurs et produit de son travail.
Principal besoin en énergie : le moulin, pour moudre le froment !

https://www.albin-michel.fr/un-monde-sans-ressources-9782226477583

https://www.lemonde.fr/livres/article/2023/01/21/un-monde-sans-ressources-de-mathieu-arnoux-au-moyen-age-l-impense-des-ressources-naturelles_6158805_3260.html

https://www.cairn.info/revue-gerer-et-comprendre-2023-2-page-75.htm

https://esprit.presse.fr/actualite-des-livres/alan-lebecque/un-monde-sans-ressources-besoin-et-societe-en-europe-xie-xive-siecles-de-mathieu-arnoux-44704

L’archéologie du savoir

Michel Foucault, 1969. Gallimard.

Photocopies

Comme l’impression d’un écrit d’un jet, de cogitations intérieures directement retranscrites, d’un flux de pensée posé tel quel sur le papier, d’une invitation à suivre vaille que vaille dans une exploration, sans se retourner, sans s’inquiéter de son lecteur. Dans un cours ou une conférence, l’orateur prend plus ou moins en compte, plus ou moins consciemment, les réactions pour préciser tel ou tel point, prendre un exemple, passer plus vite sur tel ou tel développement. Lui peut se permettre des raisonnements au long cours, argumentés, appuyés de référence, produits de longues cogitations (en l’occurrence les questions de méthode dans la mobilisation des archives, l’élaboration des concepts, l’épistémologie de l’historiographie). C’est souvent fastidieux à lire, peut-être faudrait-il l’écouter fait recours ?

Autre réserve : c’est un texte très daté, là aussi davantage de l’ordre de la conversation en cours dans les milieux intellectuels qu’il fréquente que d’un traité intemporel. Son propos s’adresse aux érudits fouilleurs d’archives, aux rats de bibliothèque, aux lettrés : une sphère professionnelle prestigieuse, mais finalement assez étroite, et assez loin du monde des pratiques, de la vie sociale ordinaire.

Il poursuit le débat engagé lors d’un colloque de la semaine précédente, réagit à ce qu’il vient de lire, prépare son intervention dans une prochaine publication, et s’adresse alors essentiellement à ses pairs.

Comme toujours, à voir comment pratiquer la mise en abyme : lui appliquer en retour ses méthodes archéologiques, pour lire ce texte en ne se laissant pas attraper par les concepts d’oeuvre ou d’auteur, de discipline ou de genre littéraire, l’inscrire dans une pratique, un milieu, des controverses ?

Certains passages en « je » montrent explicitement le philosophe dans ses cogitations, ces questionnements, son travail inachevé. Le livre s’achève même par un dialogue avec un interlocuteur imaginaire, qui reste à convaincre.

Tout de même, une forme de logorrhée verbale, dont atteste le recours à l’énumération, à l’enchainement d’expressions pour tenter de cerner une idée qui aurait gagnée à être murie et alors soigneusement, exposé avec concision. Je lis une forme de précipitation à vouloir tout dire sans vraiment retravailler le propos. Nous voilà très loin des aphorismes Wittgenstein pourtant lui aussi un familier de la parole professorale.

https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Tel/L-archeologie-du-savoir#

https://journals.openedition.org/leportique/611

Renaissances – au singulier ou au pluriel ?

Jack Goody. Armand Colin, 2020

Si on plaide pour l’absence de schéma unique d’évolution des sociétés humaines, si on rejette par principe la téléologie, comment comprendre la persistance de l’emploi de termes comme « arriération », « épanouissement d’une culture » ?

Son objet : montrer la pluralité, plutôt que le seul modèle européen, de « voies d’accès à la modernité ». Mais il y aurait bien une modernité, étape commune de l’histoire, comme s’il y avait un âge adulte, l’enfant (les sociétés passées) n’étant jamais qu’une société moderne en devenir.

https://www.librairie-gallimard.com/livre/9782200629199-renaissances-au-singulier-ou-au-pluriel-jack-goody/

https://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2011-4-page-125.htm

https://journals.openedition.org/lectures/47989

https://www.ombres-blanches.fr/product/ean/9782200629199/jack-goody-renaissances-au-singulier-ou-au-pluriel