Les sens, comme les cinq sens ? Ce que fait la maison au corps (aux corps) qu’elle abrite, en limitant la vue (par les murs) en contenant les odeurs) d’où la VMC) ; en isolant du froid et du vent, et alors en assurant une température stable ; en supprimant les bruits extérieurs pour faire résonner les paroles. Ce que font les corps dans la maison : on peut vivre, voire on doit rester immobile, statique ; on y fait corps avec ceux qui habitent la maison, en distinction de ceux qui la visitent, et de ceux qui n’y rentrent pas. Ceux qui ont la clé, ceux à qui on ouvre la porte, ceux qui ne se permettent même pas d’y toquer (ou bien qui y pénètrent par effraction).
Le sens, comme la signification qu’on lui donne. La symbolique positive (Home Sweet Home, la maison comme havre) ou négative (la maison hantée). La maison protectrice, maternante, cocon. La maison protégée, enceinte, grillagée. La maison huis clos, prison (« Va dans ta chambre ! », le gynécée, la cave ou le grenier secret).
Le sens de circulation : la maison espace clos et ouvert (pour recevoir, pour produire). La maison inscrite dans un environnement : au sens strict, un jardin, au plus large, dans un territoire rural. En tout cas la maison qui n’est pas l’immeuble, l’insula, le domus.
Citation Cézanne page 107 : de la relativité des points de vue (celui des paysans étant fortement dévalorisé, raillé en l’occurrence) sur un paysage. Le tâcheron de passage ne voit pas la même montagne Sainte-Victoire !
Augustin Berque, page 108 : la campagne comme lieu de villégiature des urbains de retour de la ville, mais en déconnexion du travail productif paysan (le jardinage se limite à l’autoconsommation). Le pavillon pendant fixe de la voiture : l’un ne va pas sans l’autre, avec tout ce que ça peut avoir d’enfermant, de cloisonnement. La voiture pour aller d’un pavillon à un autre.
Page 92 : « Des besoins nouveaux, et donc de nouvelles exigences se sont alors faites jour dans le monde seigneurial, que la paysannerie dépendante a été en état de satisfaire grâce à sa participation au plus bas niveau de l’économie d’échange. » Formidable enchainement d’euphémisme pour décrire l’exploitation du travail !
Tout le livre est un très bel exemple d’histoire prétention objective (c’est bien ce qui s’est déroulé) par ce qu’elle décrit le monde du point de vue des dominants (un monde en croissance, « en rationalisation », c’est-à-dire, dit autrement, engagé dans un développement tiré par le parasitisme de l’élite seigneuriale, qui parvient à contrôler à son service à la fois le travail paysan [les manses] et le milieu naturel [les essartages]).
Page 93 : « la construction des moulins de brasserie a connu dès le XIXe siècle un démarrage contemporain d’une rationalisation des structures domaniales. »
Page 94 : du rôle social des moulins dans l’organisation du travail, et alors la coopération/exploitation sociale.
Page 97 : « Le mouvement général de diffusion de la Mansus-Ordnung en Occident à partir du IXe siècle marque une étape décisive de maturation du régime domaniale. Il traduit, certes, un effort d’encadrement et de contrôle social plus strict (là, l’auteur réprouve) de la paysannerie par la classe seigneuriale. Mais cet effort ne doit pas nous dissimuler un souci parallèle d’optimisation économique de la rentabilité globale du grand domaine. » (Ça, c’est bien)
Page 108. « Au-delà d’une prétendue “loi de fonctionnement du régime domanial” cher à W. Sombart, en vertu de laquelle la production de la curtis n’aurait été ordonnée qu’aux fins de couverture de ses besoins propres, le grand domaine a assumé, pour la production artisanale domestique comme pour la production agricole, une fonction générale de concentration des surplus dégagés par le travail diversifié de dépendants paysans de plus en plus nombreux à œuvrer dans le cadre de la petite exploitation héréditaire. » Avec une limite tout de même : ses terrains d’observation sont quand même limités et peut-être spécifiques (vallée de la Meuse, Bassin parisien, Italie du Nord).
Un livre érudit, d’experts à expert, mais qui s’assume comme tel, de façon remarquablement bien tenue.
Forcément un effet déformant (ici, conscient et maitrisé) des sources écrites : ce sont celles des monastères, avant tout !
Si on entend « ressources » dans sa finitude (et c’est même vrai pour les « RH »), on ne doit pas en user sans se poser la question de meilleurs usages potentiels. Cas extrêmes : le pétrole brulé dans un réservoir de voitures, les métaux rares dispersés dans un missile ayant vocation à exploser, ou même l’électricité nucléaire pour éclairer le jour.
Bonne synthèse : page 176, page 192. Page 200. Remarquable prudence dans la formulation de l’historien professionnel pour éviter les tournures téléologiques (progrès, évolution, etc.) : « un processus lent et complexe de transformation du groupe social des dominants féodaux, aboutissant à l’établissement d’une organisation régionale et d’une hiérarchie dictée par la prééminence du souverain. »
Le « Haut Moyen Âge » est une période très discrète en source faute d’institutions émettrices d’écrits, faute de milieu urbain. C’est pour autant une organisation économique et sociale très durable (page 207). Immense différence avec la période suivante (voire précédente) : les paysans (les producteurs en général) n’ont pas besoin de produire de surplus pour alimenter les « oisifs » (ceux qui ne produisent pas directement, ou qui ne participent pas directement au processus de production alimentaire, et en particulier pas besoin de se consacrer à la céréaliculture, modalité la plus favorable à l’imposition [cf. Scott, Arnoux n’en parle pas]).
Estimation pour le XIVe siècle : un feu paysan approvisionne cinq autres feux urbains en céréales. Ils seraient beaucoup plus facilement autonomes (et donc heureux ?) avec une production plus diversifiée (légumes, fruits, volailles, etc.). Y avait-il des famines et épidémies au Haut Moyen Âge ?
Le développement économique du XIIIe siècle va avec l’augmentation des structures de production. Par exemple « les granges » cisterciennes, entreprises agricoles orientées vers l’alimentation des abbayes, et au-delà des centres urbains. L’accroissement des volumes de production, des moyens techniques, des réseaux de diffusion, et alors des infrastructures économiques et gestionnaires vont de pair, éloigne producteurs et produit de son travail. Principal besoin en énergie : le moulin, pour moudre le froment !
Comme l’impression d’un écrit d’un jet, de cogitations intérieures directement retranscrites, d’un flux de pensée posé tel quel sur le papier, d’une invitation à suivre vaille que vaille dans une exploration, sans se retourner, sans s’inquiéter de son lecteur. Dans un cours ou une conférence, l’orateur prend plus ou moins en compte, plus ou moins consciemment, les réactions pour préciser tel ou tel point, prendre un exemple, passer plus vite sur tel ou tel développement. Lui peut se permettre des raisonnements au long cours, argumentés, appuyés de référence, produits de longues cogitations (en l’occurrence les questions de méthode dans la mobilisation des archives, l’élaboration des concepts, l’épistémologie de l’historiographie). C’est souvent fastidieux à lire, peut-être faudrait-il l’écouter fait recours ?
Autre réserve : c’est un texte très daté, là aussi davantage de l’ordre de la conversation en cours dans les milieux intellectuels qu’il fréquente que d’un traité intemporel. Son propos s’adresse aux érudits fouilleurs d’archives, aux rats de bibliothèque, aux lettrés : une sphère professionnelle prestigieuse, mais finalement assez étroite, et assez loin du monde des pratiques, de la vie sociale ordinaire.
Il poursuit le débat engagé lors d’un colloque de la semaine précédente, réagit à ce qu’il vient de lire, prépare son intervention dans une prochaine publication, et s’adresse alors essentiellement à ses pairs.
Comme toujours, à voir comment pratiquer la mise en abyme : lui appliquer en retour ses méthodes archéologiques, pour lire ce texte en ne se laissant pas attraper par les concepts d’oeuvre ou d’auteur, de discipline ou de genre littéraire, l’inscrire dans une pratique, un milieu, des controverses ?
Certains passages en « je » montrent explicitement le philosophe dans ses cogitations, ces questionnements, son travail inachevé. Le livre s’achève même par un dialogue avec un interlocuteur imaginaire, qui reste à convaincre.
Tout de même, une forme de logorrhée verbale, dont atteste le recours à l’énumération, à l’enchainement d’expressions pour tenter de cerner une idée qui aurait gagnée à être murie et alors soigneusement, exposé avec concision. Je lis une forme de précipitation à vouloir tout dire sans vraiment retravailler le propos. Nous voilà très loin des aphorismes Wittgenstein pourtant lui aussi un familier de la parole professorale.
Si on plaide pour l’absence de schéma unique d’évolution des sociétés humaines, si on rejette par principe la téléologie, comment comprendre la persistance de l’emploi de termes comme « arriération », « épanouissement d’une culture » ?
Son objet : montrer la pluralité, plutôt que le seul modèle européen, de « voies d’accès à la modernité ». Mais il y aurait bien une modernité, étape commune de l’histoire, comme s’il y avait un âge adulte, l’enfant (les sociétés passées) n’étant jamais qu’une société moderne en devenir.
Très bien de se méfier de l’anachronisme, quand on récupère Œdipe et Sophocle pour parler de femmes et d’hommes viennois fin-de-siècle. Mais quid de la téléologie, en affirmant (page 28, conclusion du préambule) : « Il a certainement fallu des siècles d’histoire pour façonner les inconscients qui sont les nôtres. » Et toute la conclusion est nourrie par cette idée : il y a un mouvement dans l’histoire, objet d’une description et d’analyse de l’historien. Il y a des tendances, des évolutions au long cours, bien sûr des évènements, des ruptures et des virages, mais que l’on pourrait décrire comme un itinéraire, un seul possible puisque celui qui a été réalisé.
Patrice : C’est une chose que d’étudier la psychologie d’une personne historique, dans son contexte, dans ce que peut en dire un historien d’aujourd’hui ; c’est plus discutable de prétendre saisir des généralités psychologiques sur une époque révolue, sur un univers social étranger ; c’est encore autre chose que prétendre saisir une évolution des phénomènes psychologiques au fil des siècles.
Page 80. De la difficulté des causalités : « L’empreinte intellectuelle [de la psychanalyse] a travaillé jusqu’au sous-sol de notre culture. » Ou bien l’inverse ? « Notre culture » c’est-à-dire les évolutions sociales comme l’urbanisation pour le travail industriel ont fait surgir des phénomènes culturels dont la psychanalyse est une formalisation ?
Page 107 : bon résumé de l’identité narrative
Page 173. Plus la violence recule, plus ce qu’il en reste parait insupportable.
Page 175. Ce que l’individu gagne en sécurité, en intégrité physique, en garantie de longévité, il le paye en obligation de retenue, en exigence de contrôle de soi, insatisfaction personnelle.
Page 276. De quoi l’inconscient est-il fait, sinon d’abord de la pression de la civilisation sur l’impulsion ?
Patrice : Quelle alternative à l’idée de pulsion, sexuelle ou de mort, venue du for intérieur, constitutive même de la nature humaine, et en plus ou moins apprivoisée par l’éducation, la morale, la vie civilisée ? Modèle similaire à la maitrise culturelle de la sauvagerie du monde et des non-humains.
Les usages de la violence, de la sexualité sont d’abord acquis de l’extérieur, dans un parcours personnel de digestion, mais sans déterminisme biologique.
On néglige par exemple les conditions matérielles : faire la guerre avec un sabre, un fusil ou un char d’assaut est radicalement différent, avec des conséquences concrètes sur le rapport individuel à la violence. De façon plus complexe, il y aurait à voir sur les effets de la promiscuité (les villes, les logements, l’espace public). En tout cas, résister au simplisme (voire à la tautologie) d’un processus de civilisation progressive des mœurs.
L’idée d’un « surmoi » n’est-elle pas la généralisation de la nécessité d’une instance de contrôle des individus, qu’il ne faut pas laisser livrer à eux-mêmes ? Directeurs de conscience, policiers, juges, savants experts s’associent pour maitriser le trublion incapable de raisonner.
Page 361. Deux histoires : celle du processus de civilisation vs celle de « l’intense bricolage des pulsions et des bas instincts », obscur et caché, « celle du refoulé et de ses retours compulsifs ».
Cette vision des pulsions (primitive dans le cas de la Horde, du Père) à maitriser par la civilisation (qui, elle, vient d’où ?!?) comme transposition de l’homme aux prises avec la nature ; la ville civilisant la sauvagerie campagnarde, la technologie maitrisant la matière.
Page 413. Objet du livre : « voir la discipline historique hériter de ce qui a fait le cœur de la découverte freudienne, à savoir “le retour du refoulé” (de Certeau) ». Quels chantiers similaires à mener à partir d’une approche de la psychologie par le langage, par les relations plutôt que par l’intériorité ?
Patrice. Comme l’impression qu’il ne parvient pas à se déprendre du modèle psyché (intériorité de l’individu) vs culture (extérieure, qui s’impose au sujet).
Page 421. « D’où vient ce déficit d’attention au social historique dans la prévention des troubles psychiques ? » Il faudrait dénaturaliser les troubles pour reprendre la mesure des « faits sociaux et historiques ». Mais « ces faits » eux-mêmes ne sont pas des données pour le savant ! Il reste à la porte de Wittgenstein (pourtant cité page 419, Bouveresse interposé).
Page 423 : névrose et psychose.
Page 425 : il se débat, en vain je trouve, avec le nominalisme : « la maladie », etc. Bonne citation de Starobinski. Mais il faut en tirer toutes les conséquences !
Page 428. Comment dépasser l’approche par « la part des facteurs culturels, sociaux et historiques dans l’étiologie » ? « La dimension profondément (forcément !) socioculturelle de la personnalité morbide » ? (À commencer donc par la force de cette image de l’enfance, de la profondeur, cachée.)
Introduction. Il ne va pas de soi que la communauté juridique soit d’abord territoriale : elle peut être familiale, professionnelle, religieuse, économique (dépendance à un seigneur, relations commerciales).
Chapitre 1. Le droit romain.
Trois caractéristiques : c’est un droit séculier ; il est centré sur la résolution des conflits ; il s’occupe du droit privé. (D’emblée des frustrations : mais encore ? Quelles sont les caractéristiques du droit grec, égyptien, gaulois, en distinction du romain ?)
Page 23 : les premiers recours aux tribunaux sont facultatifs, à la demande conjointe des deux parties, et donc sans « assignation à comparaitre » ! Dans les premiers temps de la République romaine, distinction progressive de la fonction religieuse (désignation de prêteur à partir du IVe siècle).
Distinction du jugement en deux phases : premier tour pour vérifier que l’acte relève bien du droit, dépend d’une règle ; deuxième tour pour étudier les conditions concrètes de son application, dans une situation singulière.
Page 34 : créativité juridique des Romains, avec des termes comme obligation, contrat, tutelle, société, héritage, vente, présomption (charge de la preuve à celui qui conteste). Et cette créativité est le fait direct de juristes, sans que les empereurs ne parviennent pas à contrôler vraiment.
Dans le chapitre suivant : malgré l’annonce d’une forme brève, longue description (à mon gout) de l’évolution du droit romain au droit moderne à travers les méandres de la féodalité, de l’église, de la monarchie, sur le continent d’une part, en Angleterre d’autre part. Elle fait « l’histoire du droit » au sens étroit du terme : l’objet de l’étude reste les textes juridiques, leur codification, certes dans l’histoire, mais surtout l’histoire politique, institutionnelle. Trop peu, à mon gout, d’ancrage dans le sociale, le culturel. Elle reste un niveau d’abstraction élevée, avec de trop rares exemples concrets.
Page 295. La Révolution française pose l’idéal d’un code juridique « clair, concis, accessible à tous ». Le Code civil était censé être « un manuel présent dans chaque foyer, à la disposition des individus rationnels désireux de prévoir le résultat de leurs activités » (quel idéal de prescription !), « qui ne reposait pas sur la tradition (pourtant une sédimentation de règles ; c’est peut-être une autre caractéristique de la bureaucratie : « avant moi le déluge » ; chaque « réforme »nie autant le travail passé, accumulé, que le travail à venir, vivant), mais sur la volonté du peuple (c’est-à-dire de ses représentants) et sur la raison (forcément universelle).
Le dernier paragraphe de la dernière page condense toute la frustration que j’ai pu éprouver la lecture de ce livre : un questionnement ouvert sur « un nouveau paradigme » prenant en compte la diversité des échelles de pertinence du juridique, bien au-delà (les O.N.G., les multinationales, les organismes internationaux), et en de ça de l’État-nation. Mais c’est déjà terminé !
Panorama saisissant, effrayant même, de l’atmosphère parisienne (dans les grandes villes industrielles) au fil du développement industriel du XIXe siècle : bien avant la voiture, les poussières de charbon et les rejets en tout genre des industries chimiques empuantissent l’air ambiant, noircissent les façades et la végétation, et chacun d’expectorer et de cracher à tout-va les poussières qu’il respire. Dieu que ça pue. Plus on produit, plus on consomme, plus on rejette de déchets en tout genre, de tout volume.
De telles descriptions complètent les images qu’on peut avoir par la peinture ou le cinéma : il fait sentir l’air moite que le quidam respire, les effluves, les remugles, les odeurs, les poussières. Il aide à imaginer sensoriellement l’intérieur d’une église, d’un théâtre, d’un grand magasin avant l’ère de la toilette quotidienne, des lave-linges, des VMC, des aspirateurs.
Le livre prend les choses dans le bon ordre : c’est parce que cette explosion de la pollution constitue un terreau extraordinaire pour les bactéries et microbes en tout genre que la médecine et l’hygiénisme en générale prospèrent à leur tour. Par contre, il reste très factuel, et la thèse principale (ouf, la médecine fait des progrès) seulement implicite. Il y aurait de quoi interroger les évolutions de fond, et réfléchir à une médecine plus écologique, au-delà des traitements physiologiques.