Poétique

Aristote, Gallimard, 1996.

Page 88. « La tragédie imite non pas les hommes, mais une action de la vie, le bonheur et la fortune. »

Paragraphe 8 page 92. Le récit centré sur une action, même à propos d’une personne. Le personnage n’est pas tout l’individu, seulement celui qui participe à l’action évoquée.

Page 98. Trois parties constitutives de la fable : péripéties, reconnaissance et évènements pathétiques. Dit autrement : de l’imprévu, du mimétisme, de l’empathie.

Toute sa démarche intellectuelle dans le dernier paragraphe (page 138) : catégorisation (identification des variétés, des parties constitutives) ; évaluation polarisée (« les causes qui font que l’œuvre est réussie ou non, des critiques possibles et des réponses qu’on y doit faire »). En quoi cette posture très surplombante, docte, magistrale, a orienté la production intellectuelle ? Qu’est-ce que ça dit des frustrations plus ou moins conscientes du commentateur du travail des autres ? Pourquoi Aristote n’écrit-il pas lui-même de tragédies, alors qu’il prétend si bien savoir non seulement comment elles fonctionnent, mais aussi pourquoi elles sont (d’après lui, à la limite d’après le public) plus ou moins réussies ?

La traversée des catastrophes. Philosophie pour le meilleur et pour le pire

Pierre Zaoui, Seuil, 2010.

https://www.seuil.com/ouvrage/la-traversee-des-catastrophes-pierre-zaoui/9782021029833

https://www.philomag.com/articles/pierre-zaoui-comment-ca-va-avec-la-catastrophe

https://www.lemonde.fr/livres/article/2010/10/28/la-traversee-des-catastrophes-philosophie-pour-le-meilleur-et-pour-le-pire-de-pierre-zaoui_1432208_3260.html

L’accroche est intéressante, et d’ailleurs le premier chapitre : au nom de quoi distinguer ce qui mérite des développements conceptuels de philosophes de ce qui relève de la vie ordinaire, voire de la vulgarité ?

Je n’y ai pas trouvé mon compte par la suite. Il me semble qu’il n’évite pas les considérations morales trop générales, assez loin d’une « philosophie de terrain » telle qu’annoncée ou envisagée.

Puissance de la douceur

Anne Dufourmantelle, Payot, 2013.

Trop pointilliste à mon gout. Du moins je ne parviens pas à reconstituer l’image d’ensemble. Je préfère les cheminements théoriques à une dimension, avec une direction à suivre pour explorer un paysage, plutôt qu’un caléidoscope, une succession de flashs un peu étourdissants.

À comparer avec la distinction entre compilation de nouvelles et roman, fiction longue ? Peut-être que le bref est une épreuvi plutôt qu’une solution, voire un art : cf. l’écriture de Laurent de Sutter ?

https://www.payot-rivages.fr/payot/livre/puissance-de-la-douceur-9782228909648

https://www.psychologies.com/Moi/Se-connaitre/Bonheur/Livres/Puissance-de-la-douceur

https://www.lemonde.fr/livres/article/2013/08/21/faites-attention-a-la-douceur_3464486_3260.html

Intelligence artificielle, intelligence humaine. La double énigme

Daniel Andler, Gallimard, 2023.

https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/NRF-Essais/Intelligence-artificielle-intelligence-humaine-la-double-enigme

https://www.lemonde.fr/livres/article/2023/06/04/intelligence-artificielle-intelligence-humaine-la-double-enigme-de-daniel-andler-chimeriques-machines-qui-pensent_6176109_3260.html

Page 16. « L’intelligence n’est pas une chose, phénomène, processus, fonction, mais une norme qui s’applique aux comportements. »

Page 199. Monter au sommet de la plus haute montagne, est-ce se rapprocher de la lune ? De la rhétorique du premier pas qui en annonce d’autres, d’autant plus qu’il est spectaculaire. Mais y a-t-il bien un premier pas dans ce processus ? Quel est le premier pas de la mission Apollo ? Y a-t-il alors émergence d’une novation radicale ? Ça ressemble à l’argument de la dérive, du risque, en négatif : « Si on commence comme ça, ça finira mal. » Plutôt s’inquiéter des possibles ?

Se méfier de tout : métaphores argumentatives quantitatives, se ramenant à de la mesure numérique. Même dans cette approche, identifier les points d’involution, de rebroussement du phénomène physique (contrairement à la courbe de l’exponentielle). Pousser jusqu’au bout la métaphore.

Page 205. « L’intelligence n’est pas un miracle, c’est une propriété ou capacité naturelle, régulièrement produite par un organe naturel, à savoir le système nerveux central humain. » (Impressionnant comme chaque terme est discutable, à commencer par l’image de la production).

Page 205. Il reste collé à la métaphore du mécanisme.

Page 224. Distinction de Russell entre connaissance directe (acquaintance), c’est-à-dire par les sens physiologiques, et connaissance par description, c’est-à-dire par l’intermédiaire du langage (par exemple mon quartier vs Angkor, ma sœur vs Napoléon). Mais la deuxième n’est-elle pas qu’un prolongement de l’autre ? Ou celle-ci une condition à toute description ?

Page 207. Distinction impossible (difficile ?) pour une machine entre « The electrician is working. / The washing machine is working. ». Ou encore : « Sylvie est au courant de tous les problèmes personnels de Marie, car elle est curieuse/bavarde. » (qui désigne « elle » ?)

Je suis, étonnamment, mais je crois au meilleur sens du terme, critique : sensible aux allants de soi de son argumentation, à ses certitudes implicites (même pour lui), qui ne sont pas les miennes. Par exemple

  • l’idée que l’intelligence est une capacité à résoudre des problèmes au sens restreint de la résolution d’un exercice de mathématiques, de démonstration d’un théorème, de prise de décision posément argumentée, en évacuant tout ce qui relève de l’intuition, de l’inconscient, de l’aléatoire, de la singularité (quand je ne trouve pas mes mots ?) ;
  • Ou encore du travail « consommateur d’énergie », quand on peut soutenir aussi qu’il en prodigue… Je crois qu’il reste souvent pris dans une représentation de l’homme-machine, plutôt qu’élément biologique et social.
  • La confusion individu/espèce, par nécessité (choix ?) de tenir un discours valable pour un représentant indifférencié de l’espèce (au hasard, un homme majeur).

Page 260 : « cela pose problème » : « cela » n’est pas le sujet de l’action, du moins seulement de la phrase. Celui qui « pose » le problème est l’énonciateur, et d’autres peuvent formuler une phrase négative (et indépendamment d’une implication dans l’action qui pourrait être portée par un complément d’objet indirect « me »).

À force de poser toutes les limites d’une approche analytique (résolution de problèmes) de l’intelligence, il en vient (mais reste sur le palier) aux questions essentielles de la philosophie, de la sociologie, de la psychologie : la coopération sociale, le langage, l’inconscient, la socialisation, l’apprentissage, etc. Ou alors, quand il recule, il bute sur un raisonnement circulaire, tautologique : être intelligent, c’est faire preuve d’intelligence.

Et à aucun moment il n’évoque une autre limite, très matérielle : la dépendance de l’intelligence artificielle à l’environnement technologique conçu par les humains (ce qu’on pourrait peut être caractérisé par « l’Umwelt» de l’IA ?)

Problèmes de philosophie

Bertrand Russel, 1911. Payot, 1989.

https://www.payot-rivages.fr/payot/livre/probl%C3%A8mes-de-philosophie-9782228881722

https://fr.wikipedia.org/wiki/Probl%C3%A8mes_de_philosophie

Voilà donc le Russell que rencontre Wittgenstein en 1911, et qu’il rendra finalement obsolète…

Tous deux ont vraiment un rapport à l’écrit opposé : les formulations sèches, cogitations vibrionnantes pour reprendre sans cesse la même question sous toutes les coutures ; de longs raisonnements, ou plutôt minutieux commentaires du patrimoine philosophique pour explorer tout ce qui peut y avoir à dire sur l’existence d’une table.

De la philosophie hors-sol, hors du monde : un homme seul (Russell himself) face à une table, et qui se parle à lui-même pour vérifier l’existence de la table dont il parle.

Deux notions essentielles pour lui : sense data (données sensorielles ? Mais avec une certaine objectivité, car elles sont communes à tous les sujets percevants) et acquaintance (expérience concrète suscitée par les sense data). On ne connait pas directement la table, seulement ce que nos sens nous permettent d’en percevoir, par la vue ou le toucher.

Lettres à sa famille – Correspondances croisées 1908-1951

Ludwig Wittgenstein, Flammarion, 2021.

Les premières lettres (avant-guerre, ou jusqu’en 1920) donnent un aperçu de l’éducation si particulière, de ce milieu culturel de haut vol, exigeant, éprouvant au sens fort de l’épreuve renouvelée, à la fois très large, mais aussi singulier, donc étroit. Ludwig était peu prolixe, même dans sa correspondance. À la fois farouche et sociable, passionné et empêché. En recherche…

https://editions.flammarion.com/lettres-a-sa-famille/9782081513549

https://www.lemonde.fr/livres/article/2021/03/26/lettres-a-sa-famille-de-ludwig-wittgenstein-la-chronique-essai-de-roger-pol-droit_6074524_3260.html

Mots et illusions : quand la langue du management nous gouverne

Agnès Vandevelde-Rougale, 10/18, 2022.

https://www.lemonde.fr/emploi/article/2022/12/01/mots-illusions-le-pouvoir-du-jargon-managerial_6152464_1698637.html

https://www.cairn.info/revue-nouvelle-revue-de-psychosociologie-2023-2-page-245.htm

Quelqu’un à qui parler. Une histoire de la voix intérieure

Victor Rosenthal, PUF, 2019.

Et si l’écriture, comme processus, avait d’abord une dimension d’entrainement à la vie sociale, en soutenant la voix intérieure façon « atelier d’Alice » ? (Page 44)

« Entendre une voix intérieure » (page 50, celle de l’auteur d’un texte) : abus de langage ? Qu’est-ce qu’on entend par « entendre » ? Tout comme « voix », pour désigner un phénomène silencieux ? Est-ce que ce livre tient encore si on invente un autre nom, pour éviter le quiproquo, la confusion ? Il faut bien faire avec la polysémie, l’utilisation d’un même mot pour désigner des réalités différentes. Être lucide ?

Page 71. La voix intérieure comme support à l’autonomisation du sujet vis-à-vis de la norme sociale, il dit même du « prescrit » ! Il est en effet quelque chose qui appartient en propre au sujet, qui lui appartient au plus haut point, qui est on ne peut plus difficile à partager : ce qu’on se dit à soi-même, ce qu’on élabore pour soi.

Page 74. Enseigner, c’est à la fois apprendre à ne pas trop réfléchir, en assimilant, en incorporant des routines, des évidences, des certitudes, mais aussi apprendre à réfléchir, pour se convaincre, s’exercer à penser par soi-même, à ses propres jugements et convictions. Par exemple : apprendre à regarder la Joconde.

Peut-être une question clé de l’apprentissage : à ce moment-là, qu’est ce que vous vous êtes dit ?

Page 116. Citation de Bakhtine. Atelier avec l’intelligence artificielle, qui procède ainsi : créer des suites de mots à partir d’un stock existant. Quelle différence, alors, entre la vie et le calcul ?

Renverser le test de Turing : est-ce qu’un système IA serait capable de distinguer un humain d’un ordinateur ?

Page 118. Principe d’adressivité : « Tout propos, dit ou écrit, proféré à haute voix ou dans son for intérieur, est toujours, nécessairement, adressé à un destinataire, à un public. »

Page 135 : (début de) liste des modes de parole à soi

Page 150. L’organe vocal est d’une complexité considérable, d’autant qu’il emprunte à quantité d’organes qui n’ont rien à voir avec la vocalisation (bouche, mâchoires, nez, gorge, affectés à l’alimentation ou la respiration). On parle, mange, respire par le même orifice. Quelle curieuse machine !

Page 160. Citation de Israël Joshua Singer, La Famille Karnovski

La voix comme instance de mise en relation entre le corps, au sens le plus matériel, et le psychisme, ce que j’ai à dire (et pas seulement la parole, plus abstraite : la voix, avec ses accents, ses ratés, ses dérapages, ses emportements, ses résonances).

La lecture comme voix intérieure : est ce que je lis avec mon accent propre ?

Page 258. Concept de « fictionnement »

https://www.philomag.com/livres/quelquun-qui-parler-une-histoire-de-la-voix-interieure

https://www.puf.com/content/Quelquun_%C3%A0_qui_parler

https://cle.ens-lyon.fr/langues-et-langage/langues-et-langage-en-societe/miscellanees/la-voix-interieure

https://www.rfi.fr/fr/emission/20190331-rosenthal-victor-psychologue-anthropologue-histoire-vie-interieure

Éloge de l’ordinaire

Sandra Laugier, éditions du Cerf, 2021

Page 100. « lorsqu’un mot n’a pas de signification, cela veut dire qu’on ne lui en a pas donné une, et non qu’il ne peut en avoir une. Dans le cas des énoncés philosophiques, la question est moins de savoir s’ils n’ont pas de sens en eux-mêmes que de savoir si nous avons réussi ou simplement cherché à en donner un. » (Jacques Bouveresse, Dire ou ne rien dire)

Il faut tenir bon sur ce principe tout simple : « le sens d’un mot, d’une proposition » ne veut rien dire (est platonicien) si on s’imagine quelque part, indépendamment d’un humain qui parle, un mot avec un sens attaché, ainsi par exemple qu’une boîte avec le bijou à l’intérieur.

« gavagaï », ça veut dire quoi pour l’explorateur, pour l’indigène ? Comment se déroule, se manifeste l’accord sur le sens ? Et même quand on se met d’accord, ce n’est jamais sur le contenu de la boîte, c’est toujours dans une dynamique d’activité, une dynamique relationnelle entre des êtres qui parlent du monde.

Page 105 et suivantes : critique peu convaincante d’un réalisme dur, qui serait alors métaphysique. Tout n’est tout de même pas langage.

Page 122. Qu’il est difficile de tenir bon sur cette idée : « La philosophie n’est pas une affaire de doctrine, mais une pratique » (cf. les exercices rituels de Pierre Hadot)

Description minutieuse (au risque de répétitions, ou de circonvolutions) de son parcours intellectuel, de la philosophie balisée des institutions universelles (en l’occurrence celle du langage, ou bien analytique) à des investigations plus personnelles (forme de vie, care, voix, désobéissance civile, séries télévisées), avec une attention grandissante à politiser Wittgenstein : la démocratie comme expression publique de voix singulières : liberté d’expression d’une parole nécessairement propre à un sujet politique, égalité principielle de chaque voix. La démocratie n’est donc pas (pas seulement) affaire d’institutions, de constitution, de cadre juridique ; elle vit au travers de la parole des individus, en tant que celle-ci est orientée vers le souci de l’espace public

Elle reste aux portes du monde du travail (s’en approche tout de même par les problématiques du care, mais sans rentrer dans l’organisation du travail) comme des questions coopératives (intelligence, engagement collectif) trop universitaire, au sens technique du terme ? Trop érudite ? Trop investie dans le commentaire de textes, d’œuvres (même marginales, Austin, Cavell en philosophie, les séries en production culturelle) pour être sensible aux questions de l’agir ?

https://www.editionsducerf.fr/librairie/livre/19374/eloge-de-l-ordinaire

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-heure-bleue/l-heure-bleue-du-lundi-06-decembre-2021-4963705