Le monde extérieur

Maurizio Ferraris, Cerf, 2001

« La tâche n’est pas tellement de voir ce que personne n’a encore vu, mais de penser à ce que personne n’a encore pensé à propos de ce que tout le monde voit. » (Schopenhauer)

Page 91. Critique de Kant : « savoir s’il existe un monde extérieur » est pour lui la même question que « savoir si ce monde est exactement comme je me le représente. » Ferraris s’en prend à la distinction entre noumène et phénomène : où est le rouge, quand je dis « la rose est rouge » ? Seulement dans ma perception, dans mon œil ? Le rouge dans sa matérialité resterait inaccessible ?

Nous ne connaissons (voyons ?) que l’extérieur des choses : si on coupe la pomme de terre en deux, on voit deux morceaux de pommes de terre.

Étonnant, et, disons, bien peu français : c’est pétillant, mais aussi consistant ; très sérieux, mais aussi très ancré dans l’environnement quotidien, jusqu’au clin d’œil. Et pourtant frustrant, parce que plus ébouriffant que coiffant ; de l’ordre de la discussion continuée à voix haute : pas facile de s’y insérer.

Et pourquoi vouloir à ce point (ça semble important, et il y consacre beaucoup de place, de temps et d’énergie) s’en prendre à Kant ? Il a manifestement une préoccupation de vulgarisation, d’accessibilité par l’ancrage dans l’ordinaire, mais il ne va pas jusqu’à raconter son travail, ce qui l’anime, ce qui porte son engagement subjectif.

Bon résumé du problème de Kant : page 153 (à reformuler pour moi !)

Page 170 : distinguer ce qui est (et alors du ressort de l’ontologie) de ce que l’on perçoit (étudié par l’épistémologie)

À force de multiplier les exemples évidents, banals parce que relevant de la vie quotidienne, on comprend encore moins l’objet de son discours, avec qui il polémique, qui et de quoi il veut persuader. Il me semble que ma distinction réalité/réel me suffit, que son combat est alors d’arrière-garde.

Quelle est ma définition de concept ? Un mot organisateur d’un discours, ce serait déjà pas mal ; un point d’appui pour parler, élaborer avec autrui. Parler de quelque chose, bien sûr, comme n’importe quel mot.

Critique de l’empirisme : l’œil ne voit pas toujours clair, se laisse berner par des illusions d’optique (le bâton brisé dans l’eau, le mouvement du soleil), et pas mieux pour l’ouïe, qui n’entend pas tout, plus que tout quand on hallucine.

Résumé de son approche, page 302 et suivantes

Le problème ontologie/épistémologie rapporté à la distinction voir/penser : peut-on voir sans penser ? Penser sans avoir vu ? Questions profondes ou bien bébêtes ? Au moins, reformuler de façon ouverte : comment, ou quand voir sans penser ? Comment, ou quand, penser sans avoir vu ?

Sa postface en dit long : ce qui le préoccupe est de se situer dans sa relation filiale à Derrida, dont il partage le jeu de langage et la forme de vie, de colloques en publication savante à dédicacer.

https://www.editionsducerf.fr/librairie/livre/19889/Le-monde-exterieur

https://www.lemonde.fr/livres/article/2022/12/23/le-monde-exterieur-de-maurizio-ferraris-la-realite-sensible-fait-trembler-la-philosophie_6155553_3260.html

https://www.philomag.com/articles/maurizio-ferraris-limbecile-que-donc-je-suis?check_logged_in=1

Comprendre Hume

Suzanne Simha, Armand Colin, 2007.

https://www.dunod.com/lettres-et-arts/comprendre-hume

Aporie majeure du scepticisme : si je doute de tout, c’est y compris du devoir de douter. Si tout est faux, même cette assertion l’est.

Mais s’il y a toujours des choses « vraies » (ou au moins des assertions vraies), comment puis-je les connaitre ? Comment puis-je les distinguer de celles qui sont fausses ? Dans la recherche des vérités, quelle place, quel rôle, pour la raison ou l’instinct, le jugement et l’évidence ?

« Le sceptique ne donne son assentiment à rien de ce qui est obscur. Mais il n’est même pas dogmatique lorsqu’il prononce sur les choses obscures des mots de sceptique, comme pas plus ceci que cela, je ne définis rien, car il comprend que, de même que la proposition “tout est faux” laisse entendre qu’elle est elle-même fausse et qu’il en va ainsi de “rien n’est vrai”, de même l’expression pas plus ceci que cela déclare qu’elle-même n’est pas préférable et s’englobe dans le reste. » (Sextus Empiricus)

Une théorie peut-elle disqualifier la théorisation ? Position de Hume : plutôt recourir à l’expérience pour limiter la prétention à dire le vrai et tout connaitre par l’exercice de la raison.

Page 18 : définition de la position « sceptique » de Hume.

À cogiter : la posture sociale, le rapport aux autres et au monde, biographique, de Hume, comme de Descartes, de Montaigne, de Pascal, de Rousseau : pas du tout universitaire à la mode XXe siècle, avec une carrière à mener, mais tout de même soucieux de reconnaissance éditoriale par leurs pairs ; du côté des commentateurs du monde, avec un usage du langage à distance de la pratique. Ils développent leur besoin, bien humain, de manipulation dans l’exercice conceptuel, dans l’activité de la raison, ou encore dans l’approche expérimentale du laboratoire qui n’est pas l’atelier. Hume use du raisonnement pour promouvoir l’expérience, l’intuition. Là aussi, curieux Wittgenstein : toujours dans la tentation du faire (ingénieur aéronautique, militaire, instituteur, architecte, technicien soviétique, soignant), et celle de l’érémitisme (en Norvège, puis en Irlande)

Qu’il est difficile de saisir la pensée d’hommes du temps passé, d’un autre monde, d’une autre forme de vie, sans par exemple de conscience historique des faits naturels, sans notre profondeur du temps ou de l’espace, sans les mêmes conceptions de la puissance humaine de ses limites dans sa confrontation à la nature, et alors sans distinguer les questions auxquelles ils tentent de répondre (car ils ne parlent jamais tout seuls).

Page 29 : l’homme comme un animal parmi d’autres.

Page 35 et 36. Empirisme : toute connaissance découle d’une impression faite par l’expérience du monde, sans à priori ; même pas le préalable d’un esprit qui perçoit : la perception est première. Il n’y a pas de substance pensante, l’esprit est l’ensemble des perceptions.

Page 37. Définition « impression » : toute perception, émotion, idée qui constitue la matière première du vivant, le sujet lui-même (et donc pas de conscience préalable comme en phénoménologie). La sédimentation des impressions produit de la mémoire, et alors de l’imagination, par réactivation d’impressions antérieures.

Page 45 : distinction entre Hume et Kant, Berkeley et Husserl

Mais d’où vient l’idée du vide, dont on ne peut avoir d’impression ? Comment peut-on parler de ce qui ne nous a jamais impressionnés ? Et comment s’associent les idées ? Par quelle procédure un ensemble d’impressions aboutit-il à une idée complexe cohérente ? Qu’est-ce qui fait tenir les mots ensemble ?

Page 72. Causalité : qu’est-ce qui nous rend certains que le soleil se lèvera demain ?

Page 76. Pas de certitudes ! La causalité comme ne relevant que d’habitudes et de croyances. « Comme d’habitude le soleil se lève, et donc je crois qu’il se lèvera demain. »

Page 78. La causalité n’est ni un principe fondé en raison ni un principe fondé dans l’observation d’une connexion réelle. C’est un principe de la nature humaine, de l’esprit devenu nature. « L’habitude est le principe par où s’est effectuée cette correspondance, principe si nécessaire à la subsistance de notre espèce et au règlement de notre conduite, en toutes circonstances et toute occurrence de la vie humaine. » (Essai sur l’entendement humain)

Page 103. Éprouver de l’orgueil : comme si l’orgueil était une matière à tâter, à sentir. « Je suis amoureux » : dans quel état ? Mais il ne s’agit pas de propos descriptif. Limite de Hume (et consorts) : il tente de décrire un système, un fonctionnement avec divers agents (impressions, raisons, passions, etc.), divers processus (ressentir, réfléchir). Il prétend ainsi proposer une description raisonnée de « la nature humaine », comme les savants décrivent une nature terrestre, en classant et catégorisant les passions (cf. page 110).

« Notre esprit n’est pas comme un instrument à vent dont le son cesse avec le souffle, mais comme un instrument à cordes où, après chaque coup, les vibrations retiennent toujours quelque son qui s’éteint graduellement et insensiblement. » (Traité sur la nature humaine)

Étude centrée sur l’individu, mais qui s’ouvre ensuite à ses relations avec autrui par l’étude de la sympathie (résonance entre passions des uns et des autres) tout cela dans le souci persistant de résister à l’appel de l’universel ou de l’absolu.

« En général, on peut affirmer qu’il n’y a pas dans les esprits humains une passion telle que l’amour de l’humanité uniquement comme telle, indépendamment des qualités personnelles, des services ou d’une relation à nous-mêmes. »

« Il n’est pas d’humain, ni de créatures sensibles, dont le bonheur ou le malheur nous touche en quelque mesure, à condition que ce bonheur ou ce malheur nous soit en quelque mesure “présent”. » (Traité sur la nature humaine)

Page 131. Belle question : la morale dérive-t-elle de la raison ou du sentiment ? Dans le premier cas, elle peut être universelle (je respecte tous les êtres humains). Dans le second, elle est conditionnée par la sympathie (et alors l’antipathie) pour l’autre. Pour Hume : effet d’une régulation intrapersonnelle plutôt que raisonnable.

« Qu’il faut nécessairement qu’un sentiment se manifeste, pour préférer les tendances utiles aux tendances nuisibles. Ce sentiment ne peut être qu’une sympathie pour le bonheur des hommes, ou un écho de leurs malheurs. »

« Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde à une égratignure de mon doigt. Il n’est pas contraire à la raison que je choisisse de me ruiner pour prévenir le moindre malaise d’un Indien ou d’une personne complètement inconnue de moi. Il est aussi peu contraire à la raison de préférer à mon plus grand bien propre un bien reconnu moindre et d’aimer plus ardemment celui-ci que celui-là. »

Page 153. Idée sympathique : on prend plaisir à être utile aux autres.

Page 172. La justice trouve son origine dans la nécessité de travailler à créer son bien.

Conclusion complexe, mais qui touche (mais ne fait que toucher) les questions du langage comme charnière entre le mur de la réalité et la porte de la culture humaine, de tout ce qu’on peut évoquer, imaginer, exprimer du monde. Ça en dit long sur la difficulté à renoncer à l’illusion d’une parole en prise avec le monde (voire antérieure à la réalité, avec une existence transcendantale), énonçant des vérités, sans verser dans le scepticisme ridicule (tout est faux), le langage sans substance, insensé, capable de dire n’importe quoi. Ce qui est bien un dilemme de penseur en chambre, de celui qui se prive d’une activité productive, directement en prise avec une transformation du monde ou d’autrui, et qui doute alors de sa parole.

Il y a des dieux

Frédérique Ildefonse, PUF, 2012.

https://www.puf.com/content/Il_y_des_dieux

https://culture.uliege.be/jcms/prod_1302903/fr/frederique-ildefonse-il-y-a-des-dieux

Le rituel pour faire sans penser : une série d’actes balisés, convenus, et alors rassurants en ce qu’ils dispensent de l’épreuve de la recherche de sens. C’est comme ça, parce que c’est le rituel en lui-même qui veut ça. L’injonction permanente à donner du sens est propre au monothéisme (platonisme ?) affirmant une cause unique à la marche du monde : le péché originel, la volonté divine, le dogme. Le polythéisme est du côté de la pluralité : la pluralité des causes, des instances psychiques intérieures (vs un « moi » unitaire), laisse de la place à la disparité, au foisonnement, à la coexistence (à rebours du sujet cartésien sartrien).

« Ne pas s’identifier à ces états permet de laisser la place, le jeu pour le changement, le fait d’échapper à la répétition. Le vieil auxiliaire, l’associé et le complice de la répétition, c’est l’identification — identification qu’en un certain sens présuppose l’accord platonicien, l’assentiment stoïcien. Il s’agit ici de désadhérer, de lever l’adhérence. »

« Ce qui nous intéresse, c’est la structure propre de la mystique africaine, en opposition à la mystique chrétienne. Tandis que cette dernière s’achemine vers la fusion de l’âme, par une lente ascension à travers la nuit des sens et la nuit de l’esprit, l’autre tourne autour des dieux qui viennent posséder l’arme et, par conséquent, en une descente du surnaturel dans le naturel. […] L’individu ne nait pas complet ; il nait par fragments successifs, par étapes, de telle sorte qu’il ne meurt pas non plus en une seule fois, quand il rend le dernier soupir ; il meurt aussi peu à peu. L’homme n’existe en tant qu’homme, que lorsqu’il possède un certain nombre d’âmes, toute une stratification psychologique intérieure, premièrement l’âme de l’aïeul, après le nom sacré et secret, l’âme des forêts, et enfin l’orixà qui vit en lui comme une sorte d’ange gardien qu’il visiterait. » (Roger Bastide)

La connaissance de la vie

Georges Canguilhem. Vrin, 1965 / 1992

Introduction

Qu’est-ce qui donne ce côté vieillot (années 50) à ces propos, contemporains de Foucault ou de Sartre ? De grandes généralités sur « l’homme », « la vie », « la connaissance », de grandes phrases qui poursuivent une discussion que j’essaie de saisir, une vie humaine plus tard. Pourquoi lui plutôt qu’un autre philosophe, parmi tous ceux qui écrivaient alors, de revues en colloque, sans doute un peu dans le même style ? Peut-être n’est-il l’homme, l’auteur, que d’un seul livre, voire d’une seule idée, intuition, concept ? Sa principale préoccupation, pour ce que j’en comprends : résister à l’influence de la science analytique, qualitative, triomphant en biologie, en tenant bon le point de vue du médecin soignant un être humain, et alors philosophe (mais, malheureusement, devenu seulement philosophe ? ». Il est d’abord épistémologue : cf. préface, définition du haut de la page 10.

Abus fréquent et frappant de métaphores : mais peut-on s’exprimer autrement ?

Le normal et le pathologique

Page 156 : définition « loi de la nature », règles et exceptions, normes et écarts à la norme.

Page 157. Citation de Claude Bernard sur type/individu

Canguilhem et les normes

Guillaume Le Blanc. PUF, 1998

https://www.puf.com/content/Canguilhem_et_les_normes

https://www.persee.fr/doc/phlou_0035-3841_2000_num_98_3_7321_t1_0634_0000_2

Curiosité par rapport à Yves Schwartz (en tout cas pour ce qui est de la première approche du Canguilhem, la santé à l’échelle physiologique individuelle) : la norme est postérieure à l’objet, l’évènement ou l’acte (page 18). Le vivant est en bordel, dans lequel le langage établit un ordre à postériori.

Page 45 : « C’est bien […] parce qu’il y a des hommes qui se sentent malades qu’il y a une médecine, et non par ce qu’il y a des médecins que les hommes apprennent d’eux leurs maladies. » (Le normal et le pathologique, page 53)

« Dire que la douleur n’a de sens que pour l’individualité humaine, c’est souligner qu’une telle individualité est la seule à pouvoir s’organiser en subjectivité pour la quête de sens que sa conscience implique dans le rapport à la maladie. […] L’homme fait sa douleur comme il fait une maladie ou comme il fait son deuil, bien plutôt qu’il ne la reçoit ou la subit. » (Le normal et le pathologique, page 56)

Page 51 : apports de Canguilhem

  • La prise en compte des éléments d’individualité et de subjectivité (cf. aussi page 46) présents dans la maladie.
  • La maladie comme expérience vécue, engageante.
  • La maladie comme expérience globale (et pas dysfonctionnement mécanique ou organique).
  • La maladie perçue subjectivement.

Mais alors, quel rapport avec les déterminants matériels (la blessure, les interactions bactéries pathogènes et le système immunitaire, etc.) de la maladie et l’expérience qu’en fait le patient ?

Page 56. Définition de la normativité/normalité : polarisation de ce qui profite/nuit à l’organisme dans sa relation à son milieu (ce que ne fait jamais une machine, même électrique). cf. citation de Nietzsche

Page 58 : « l’acte simple de la nutrition » (à opposer au « travail » déconsidéré par Hannah Arendt)

« Valeur » non au sens moral du bien et du mal, mais au sens polarisation en positif/négatif : ce qui a de la valeur pour le vivant. Au risque de la tautologie ? « La vie est l’excès de valorisation sur la dévalorisation qu’introduit la mort. »

Page 57. « Qu’est-ce qu’être actif ? C’est tendre à la puissance. » (Nietzsche)

Page 74. « Être en bonne santé signifie donc la possibilité de courir des risques, de faire surgir de l’imprévu. »

Page 111 : « L’erreur interne au savoir est un prolongement de la vie capable d’erreur. » […] la vie aurait donc abouti par erreur à ce vivant capable d’erreurs. » Mais n’y a-t-il pas un abus de langage autour du même mot « erreur », tout comme « norme », « vie », pour faire résonner (plutôt que relier intelligemment ?) des références très diverses (biologie vs épistémologie) ? Canguilhem oublie (?) en particulier que la lecture de la reproduction d’une cellule vivante en termes d’information génétique est déjà un discours. Parler d’erreurs génétiques résulte du placage (faute de mieux ?) du vocabulaire disponible sur des phénomènes vivants.

Le livre distingue nettement deux étapes dans la réflexion du médecin philosophe :

  • Le normal et le pathologique dans la perspective médicale de la compréhension de la maladie : celle-ci comme un phénomène qualitativement différent, subjectif, dans une conception donc radicalement différente du positivisme de Comte (la maladie objectivable) et de Claude Bernard (la maladie produit d’un excès ou d’un défaut d’un paramètre, comme le sucre dans le diabète). C’est toujours un sujet qui est malade, qui souffre, à sa façon, parce que c’est lui qui a la main sur ce qui est normal, qui apprécie, voire définit les normes de son existence. Un pas de plus : la maladie est une réduction de ce pouvoir d’agir (ou recomposition ?). C’est le livre / la thèse de 1943.
  • Un élargissement de la réflexion par la prise en compte du social, et donc un élargissement du concept de norme à celui des règles interhumaines. Ce qui est à la mesure de l’individu est alors l’appropriation d’une norme préexistante, définie antérieurement. Ce sont les « Nouvelles réflexions » de 1966.

Page 12. Canguilhem revendique la primauté de la réflexion ouverte, en cours, et l’élaboration conceptuelle (et donc en particulier autour de « norme », vie », « connaissance ») plutôt que la prétention à produire un système stabilisé. C’est un « désœuvrement » (Le Blanc) plutôt qu’une œuvre, et de la part d’un praticien à la recherche de concepts utiles, opératoires.

Page 15. « La pensée n’est pas un non-pensé virtuel attendant son heure. L’impensé vaut d’abord comme objet radicalement extérieur à la pensée. » Canguilhem : « La philosophie est une réflexion pour qui toutes matières étrangères est bonne, et nous dirions volontiers toute bonne matière est étrangère. » Curieuse préoccupation que de se définir comme philosophe, de chercher à définir ce qui relèverait d’un champ ou d’un autre. Mais au risque de confusion entre ce qui relève de la réalité et du réel (ce qu’on peut en dire). Pas de révélations de philosophe ? Toujours de la créativité, ne serait-ce que par leur réemploi des mots, sous un nouveau jour (et jamais le même soleil) ?

Considérer comme des problèmes ce qui ne l’est pas, ou plus, pour l’opinion commune ou la science.

Plutôt que « philosophie », « philologie » ? Élaborer sur les mots, leur définition en extension, leur emploi métaphorique, etc.

Ce qui m’intéresse chez lui : comment un praticien devient philosophe, ce qu’il fait de son élaboration sociologique. Et je crains qu’il ait trop peu fait retour sur sa pratique, qu’il se soit davantage alimenté du discours scientifique (en particulier biologique, information génétique à son époque) plus que sur la pratique personnelle.

Page 19.

  • Norme : postérieure au réel, effort langagier pour y mettre de l’ordre
  • Loi : au sens juridique (définit simultanément le légal et illégal) ; au sens physique

La philosophie postérieure à la vie : l’être humain se met à parler de Dieu, pas l’inverse. L’historicisation dissout la question de la croyance : Dieu et diable sont contemporains du discours qui les invente, qui s’y réfère, et non qui les découvre.

Page 80. Trois registres d’argumentation contre « la nature humaine » : épistémologique (ce que je sais/dis de ma nature la modifie) ; biologique (la vie est création permanente) ; sociologique (le contexte social agit sur moi, me détermine).

Page 81 : distinction entre norme vitale (de l’intérieur de l’organisme) et norme sociale (extérieure aux individus).

Page 82. Trois moments dans la genèse sociale de la normalisation :

  • Intention normative qui vise des valeurs
  • Décision normatrice instituant des règles, règlements, étalons, modèles.
  • Usage normalisateur autorisant la référence de l’objet à la norme instituée.

Page 91 : « Il n’y a de sujet que parce qu’il y a, simultanément, assujettissement à des normes sédimentées et subjectivation de ces mêmes normes. »

Page 93. « Les normes organiques postulent une homogénéité vicariante du corps tandis que les normes sociales, hétérogènes les unes aux autres font du corps social un lieu soumis à l’hétérorégulation, aux conflits. »

Recension Olivier Perru (document imprimé)

Il met le doigt sur une question de fond : comment Canguilhem (et alors Le Blanc) passe de l’individualité biologique (la maladie comme un phénomène physiologique) à la subjectivité (la maladie comme phénomène psychique, la douleur ressentie, la capacité à normaliser) ? L’obsession de la mesure d’un Claude Bernard est aussi une préoccupation réaliste : fonder un diagnostic sur des considérations matérielles, objectives. Une maladie (la douleur) est un objet d’étude extraordinaire pour travailler justement la question corps esprit.

À creuser en ce sens : ce que fait le langage, qui permet d’en parler. Tout est dans le mot « ressenti » : ce que je ressens n’est pas la réalité physiologique, seulement ce que j’en dis. Et même en décrivant, chiffres à l’appui, l’état de santé du malade, on en parle, on ne fait qu’en parler, et on n’en dit toujours à la fois plus et moins.

L’archéologie du savoir

Michel Foucault, 1969. Gallimard.

Photocopies

Comme l’impression d’un écrit d’un jet, de cogitations intérieures directement retranscrites, d’un flux de pensée posé tel quel sur le papier, d’une invitation à suivre vaille que vaille dans une exploration, sans se retourner, sans s’inquiéter de son lecteur. Dans un cours ou une conférence, l’orateur prend plus ou moins en compte, plus ou moins consciemment, les réactions pour préciser tel ou tel point, prendre un exemple, passer plus vite sur tel ou tel développement. Lui peut se permettre des raisonnements au long cours, argumentés, appuyés de référence, produits de longues cogitations (en l’occurrence les questions de méthode dans la mobilisation des archives, l’élaboration des concepts, l’épistémologie de l’historiographie). C’est souvent fastidieux à lire, peut-être faudrait-il l’écouter fait recours ?

Autre réserve : c’est un texte très daté, là aussi davantage de l’ordre de la conversation en cours dans les milieux intellectuels qu’il fréquente que d’un traité intemporel. Son propos s’adresse aux érudits fouilleurs d’archives, aux rats de bibliothèque, aux lettrés : une sphère professionnelle prestigieuse, mais finalement assez étroite, et assez loin du monde des pratiques, de la vie sociale ordinaire.

Il poursuit le débat engagé lors d’un colloque de la semaine précédente, réagit à ce qu’il vient de lire, prépare son intervention dans une prochaine publication, et s’adresse alors essentiellement à ses pairs.

Comme toujours, à voir comment pratiquer la mise en abyme : lui appliquer en retour ses méthodes archéologiques, pour lire ce texte en ne se laissant pas attraper par les concepts d’oeuvre ou d’auteur, de discipline ou de genre littéraire, l’inscrire dans une pratique, un milieu, des controverses ?

Certains passages en « je » montrent explicitement le philosophe dans ses cogitations, ces questionnements, son travail inachevé. Le livre s’achève même par un dialogue avec un interlocuteur imaginaire, qui reste à convaincre.

Tout de même, une forme de logorrhée verbale, dont atteste le recours à l’énumération, à l’enchainement d’expressions pour tenter de cerner une idée qui aurait gagnée à être murie et alors soigneusement, exposé avec concision. Je lis une forme de précipitation à vouloir tout dire sans vraiment retravailler le propos. Nous voilà très loin des aphorismes Wittgenstein pourtant lui aussi un familier de la parole professorale.

https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Tel/L-archeologie-du-savoir#

https://journals.openedition.org/leportique/611

Petites distractions philosophiques – Comment apprendre à penser sans jamais s’ennuyer

Robert Zimmer. Vuibert, 2017.

Un chapitre intéressant, bien construit, avec des repères utiles : « Logique, langage, argumentation ». Bonne introduction et synthèse sur la logique des propositions (combinaison de vrai et de faux, calcul) et logique des prédicats (recours à des quantificateurs ; condition nécessaire et suffisante ; proposition contraire et contradictoire, etc.)

Le reste est effectivement d’ambitions modestes, « petite distraction », mais au risque de s’ennuyer, parce que l’ennui vient aussi parfois du manque de surprise, de défis, de stimulation.

Chapitre 7. Conscience de soi, chair et âme, individu

La vulgarisation consiste souvent à enfiler les perles, les énoncés de sens commun, à grands coups de généralités sur « l’homme » déconnecté de l’espace-temps. Abus de langage par excellence ? Pas beaucoup mieux pour « la philosophie », « les religions ». Une heuristique personnelle : quel est le domaine de validité d’un concept, d’une proposition ? C’est-à-dire à quelle échelle de temps est-il pertinent ?

Ou alors, prendre tout cela comme un condensé de la pensée commune sur la philosophie.

Si l’esprit/l’âme/la conscience est distinct du corps, comment expliquer la fatigue, la boulimie, la déraison ? Qu’est-ce qui dysfonctionne alors ?

https://www.vuibert.fr/ouvrage/9782311101782-petites-distractions-philosophiques

https://www.philomag.com/livres/petites-distractions-philosophiques

Métamorphoses

Emanuele Coccia. Payot Rivages, 2020.

Qu’est-ce qui cloche ? Qu’est-ce qui fait que ce livre me tombe des mains, que mon regard glisse sur les lignes sans être arrêté par une marche un peu plus ferme, sans être retenu par une corde de rappel ?

Pas tout à fait dans les canaux de la production philosophique francophone : pas de références au fil du texte ; le regroupement bibliographique final présente les sources de façon commentée plutôt que par une liste d’ouvrages ; elles sont avant tout dans le champ de l’épistémologie des sciences du vivant plutôt que des philosophes classiques.

Le propos penche nettement plus du côté d’Héraclite que de Parménide : tout coule, tout se transforme, et donc, ça sonne quand même plus chic, tout se métamorphose. À rapprocher sans doute de François Jullien et de ses « transformations silencieuses ».

De la mauvaise philosophie à prétention poétique, ou bien de la mauvaise poésie à prétention philosophique ? L’auteur s’épanche facilement, dilue, étale son propos pour couvrir du papier. Il assume les truismes : soit on passe de l’un à l’autre, soit on s’arrête, quitte à perdre son temps. Par exemple la fin de l’introduction (drôle d’endroit d’ailleurs pour poser une définition du concept central de l’ouvrage) : « Nous appelons métamorphose cette double évidence (l’auteur nous annonce donc qu’il ne fait qu’annoncer des évidences, et doublement, et que si ce n’est pas évident, on passera son chemin) : tout vivant est en soi une pluralité de formes – simultanément présentes et successives (c’est vertigineux : simultanément successives… ça sonne intelligent, certes) –, mais chacune de ces formes (donc dénombrables ? Que l’on pourrait énumérer ?) n’existe de manière véritablement autonome (attention, véritablement), séparée (autonome égal séparé ?), car elle se définit (si elle le fait elle-même, c’est tranquille !) en continuité immédiate (il y aurait donc des continuités non immédiates ?) avec une infinité d’autres avant et après celle-ci (là, l’arithmétique écarquille les yeux). La métamorphose est à la fois (!) la force qui permet à tout vivant de s’étaler (je dirais même plus se vautrer) simultanément et successivement (encore !) sur plusieurs formes, et le souffle (un souffle qui n’est donc pas une force) qui permet aux formes de se relier (un souffle qui relie ?…) entre elles, de passer de l’une dans l’autre. »

J’ai essayé avec d’autres passages, et ça fonctionne à chaque fois. Soit on s’endort, soit rêvasse, soit on s’indigne, soit on finit par s’écœurer de tant de crème dégoulinante.​

https://www.payot-rivages.fr/rivages/livre/m%C3%A9tamorphoses-9782743647346

https://www.lemonde.fr/livres/article/2020/05/29/metamorphoses-d-emanuele-coccia-la-chronique-philosophie-de-roger-pol-droit_6041128_3260.html

Théorie du langage

Karl Bühler, 1934. Agone, 2009.

La lecture de la préface (Jacques Bouveresse) et de l’introduction (Janette Friedrich), ainsi qu’un rapide feuilletage suffit être persuadé que ça me dépasse. Je serais curieux de savoir qui est capable, combien sont capables de ne serait-ce qu’entamer une telle lecture. C’est d’une haute technicité. Mais il en faut bien ? Pourtant, Agone n’est pas un éditeur de niche universitaire. Mais je peine à trouver les marches pour accéder à cette montagne. Un peu triste, non ? La faute aux vulgarisateurs ? Ou plutôt au défaut de vulgarisateurs, là où tant d’autres m’évitent (nous évitent) de potasser Aristote et Kant dans le texte. Disons cela : on manque (je manque, dans ce champ peut-être étroit de philosophie du langage) de passeurs, et Bouveresse n’est pas sur ce créneau. Même la notice Wikipédia de Karl Bühler est ardue. Et encore : pourquoi n’y a-t-il pas de mention Buhler dans un livre comme Introduction à la philosophie du langage de Denis Vernant ? Des champs trop indistincts entre linguistique, philosophie, psychologie ?

https://agone.org/livres/theoriedulangage

https://www.cairn.info/theorie-du-langage–9782748900866.htm

https://journals.openedition.org/lettre-cdf/146

https://www.erudit.org/fr/revues/philoso/2010-v37-n2-philoso3970/045208ar/

https://www.cairn.info/revue-la-linguistique-2011-2-page-151.htm