Intelligence artificielle, intelligence humaine. La double énigme

Daniel Andler, Gallimard, 2023.

https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/NRF-Essais/Intelligence-artificielle-intelligence-humaine-la-double-enigme

https://www.lemonde.fr/livres/article/2023/06/04/intelligence-artificielle-intelligence-humaine-la-double-enigme-de-daniel-andler-chimeriques-machines-qui-pensent_6176109_3260.html

Page 16. « L’intelligence n’est pas une chose, phénomène, processus, fonction, mais une norme qui s’applique aux comportements. »

Page 199. Monter au sommet de la plus haute montagne, est-ce se rapprocher de la lune ? De la rhétorique du premier pas qui en annonce d’autres, d’autant plus qu’il est spectaculaire. Mais y a-t-il bien un premier pas dans ce processus ? Quel est le premier pas de la mission Apollo ? Y a-t-il alors émergence d’une novation radicale ? Ça ressemble à l’argument de la dérive, du risque, en négatif : « Si on commence comme ça, ça finira mal. » Plutôt s’inquiéter des possibles ?

Se méfier de tout : métaphores argumentatives quantitatives, se ramenant à de la mesure numérique. Même dans cette approche, identifier les points d’involution, de rebroussement du phénomène physique (contrairement à la courbe de l’exponentielle). Pousser jusqu’au bout la métaphore.

Page 205. « L’intelligence n’est pas un miracle, c’est une propriété ou capacité naturelle, régulièrement produite par un organe naturel, à savoir le système nerveux central humain. » (Impressionnant comme chaque terme est discutable, à commencer par l’image de la production).

Page 205. Il reste collé à la métaphore du mécanisme.

Page 224. Distinction de Russell entre connaissance directe (acquaintance), c’est-à-dire par les sens physiologiques, et connaissance par description, c’est-à-dire par l’intermédiaire du langage (par exemple mon quartier vs Angkor, ma sœur vs Napoléon). Mais la deuxième n’est-elle pas qu’un prolongement de l’autre ? Ou celle-ci une condition à toute description ?

Page 207. Distinction impossible (difficile ?) pour une machine entre « The electrician is working. / The washing machine is working. ». Ou encore : « Sylvie est au courant de tous les problèmes personnels de Marie, car elle est curieuse/bavarde. » (qui désigne « elle » ?)

Je suis, étonnamment, mais je crois au meilleur sens du terme, critique : sensible aux allants de soi de son argumentation, à ses certitudes implicites (même pour lui), qui ne sont pas les miennes. Par exemple

  • l’idée que l’intelligence est une capacité à résoudre des problèmes au sens restreint de la résolution d’un exercice de mathématiques, de démonstration d’un théorème, de prise de décision posément argumentée, en évacuant tout ce qui relève de l’intuition, de l’inconscient, de l’aléatoire, de la singularité (quand je ne trouve pas mes mots ?) ;
  • Ou encore du travail « consommateur d’énergie », quand on peut soutenir aussi qu’il en prodigue… Je crois qu’il reste souvent pris dans une représentation de l’homme-machine, plutôt qu’élément biologique et social.
  • La confusion individu/espèce, par nécessité (choix ?) de tenir un discours valable pour un représentant indifférencié de l’espèce (au hasard, un homme majeur).

Page 260 : « cela pose problème » : « cela » n’est pas le sujet de l’action, du moins seulement de la phrase. Celui qui « pose » le problème est l’énonciateur, et d’autres peuvent formuler une phrase négative (et indépendamment d’une implication dans l’action qui pourrait être portée par un complément d’objet indirect « me »).

À force de poser toutes les limites d’une approche analytique (résolution de problèmes) de l’intelligence, il en vient (mais reste sur le palier) aux questions essentielles de la philosophie, de la sociologie, de la psychologie : la coopération sociale, le langage, l’inconscient, la socialisation, l’apprentissage, etc. Ou alors, quand il recule, il bute sur un raisonnement circulaire, tautologique : être intelligent, c’est faire preuve d’intelligence.

Et à aucun moment il n’évoque une autre limite, très matérielle : la dépendance de l’intelligence artificielle à l’environnement technologique conçu par les humains (ce qu’on pourrait peut être caractérisé par « l’Umwelt» de l’IA ?)

Problèmes de philosophie

Bertrand Russel, 1911. Payot, 1989.

https://www.payot-rivages.fr/payot/livre/probl%C3%A8mes-de-philosophie-9782228881722

https://fr.wikipedia.org/wiki/Probl%C3%A8mes_de_philosophie

Voilà donc le Russell que rencontre Wittgenstein en 1911, et qu’il rendra finalement obsolète…

Tous deux ont vraiment un rapport à l’écrit opposé : les formulations sèches, cogitations vibrionnantes pour reprendre sans cesse la même question sous toutes les coutures ; de longs raisonnements, ou plutôt minutieux commentaires du patrimoine philosophique pour explorer tout ce qui peut y avoir à dire sur l’existence d’une table.

De la philosophie hors-sol, hors du monde : un homme seul (Russell himself) face à une table, et qui se parle à lui-même pour vérifier l’existence de la table dont il parle.

Deux notions essentielles pour lui : sense data (données sensorielles ? Mais avec une certaine objectivité, car elles sont communes à tous les sujets percevants) et acquaintance (expérience concrète suscitée par les sense data). On ne connait pas directement la table, seulement ce que nos sens nous permettent d’en percevoir, par la vue ou le toucher.

Lettres à sa famille – Correspondances croisées 1908-1951

Ludwig Wittgenstein, Flammarion, 2021.

Les premières lettres (avant-guerre, ou jusqu’en 1920) donnent un aperçu de l’éducation si particulière, de ce milieu culturel de haut vol, exigeant, éprouvant au sens fort de l’épreuve renouvelée, à la fois très large, mais aussi singulier, donc étroit. Ludwig était peu prolixe, même dans sa correspondance. À la fois farouche et sociable, passionné et empêché. En recherche…

https://editions.flammarion.com/lettres-a-sa-famille/9782081513549

https://www.lemonde.fr/livres/article/2021/03/26/lettres-a-sa-famille-de-ludwig-wittgenstein-la-chronique-essai-de-roger-pol-droit_6074524_3260.html

Mots et illusions : quand la langue du management nous gouverne

Agnès Vandevelde-Rougale, 10/18, 2022.

https://www.lemonde.fr/emploi/article/2022/12/01/mots-illusions-le-pouvoir-du-jargon-managerial_6152464_1698637.html

https://www.cairn.info/revue-nouvelle-revue-de-psychosociologie-2023-2-page-245.htm

Quelqu’un à qui parler. Une histoire de la voix intérieure

Victor Rosenthal, PUF, 2019.

Et si l’écriture, comme processus, avait d’abord une dimension d’entrainement à la vie sociale, en soutenant la voix intérieure façon « atelier d’Alice » ? (Page 44)

« Entendre une voix intérieure » (page 50, celle de l’auteur d’un texte) : abus de langage ? Qu’est-ce qu’on entend par « entendre » ? Tout comme « voix », pour désigner un phénomène silencieux ? Est-ce que ce livre tient encore si on invente un autre nom, pour éviter le quiproquo, la confusion ? Il faut bien faire avec la polysémie, l’utilisation d’un même mot pour désigner des réalités différentes. Être lucide ?

Page 71. La voix intérieure comme support à l’autonomisation du sujet vis-à-vis de la norme sociale, il dit même du « prescrit » ! Il est en effet quelque chose qui appartient en propre au sujet, qui lui appartient au plus haut point, qui est on ne peut plus difficile à partager : ce qu’on se dit à soi-même, ce qu’on élabore pour soi.

Page 74. Enseigner, c’est à la fois apprendre à ne pas trop réfléchir, en assimilant, en incorporant des routines, des évidences, des certitudes, mais aussi apprendre à réfléchir, pour se convaincre, s’exercer à penser par soi-même, à ses propres jugements et convictions. Par exemple : apprendre à regarder la Joconde.

Peut-être une question clé de l’apprentissage : à ce moment-là, qu’est ce que vous vous êtes dit ?

Page 116. Citation de Bakhtine. Atelier avec l’intelligence artificielle, qui procède ainsi : créer des suites de mots à partir d’un stock existant. Quelle différence, alors, entre la vie et le calcul ?

Renverser le test de Turing : est-ce qu’un système IA serait capable de distinguer un humain d’un ordinateur ?

Page 118. Principe d’adressivité : « Tout propos, dit ou écrit, proféré à haute voix ou dans son for intérieur, est toujours, nécessairement, adressé à un destinataire, à un public. »

Page 135 : (début de) liste des modes de parole à soi

Page 150. L’organe vocal est d’une complexité considérable, d’autant qu’il emprunte à quantité d’organes qui n’ont rien à voir avec la vocalisation (bouche, mâchoires, nez, gorge, affectés à l’alimentation ou la respiration). On parle, mange, respire par le même orifice. Quelle curieuse machine !

Page 160. Citation de Israël Joshua Singer, La Famille Karnovski

La voix comme instance de mise en relation entre le corps, au sens le plus matériel, et le psychisme, ce que j’ai à dire (et pas seulement la parole, plus abstraite : la voix, avec ses accents, ses ratés, ses dérapages, ses emportements, ses résonances).

La lecture comme voix intérieure : est ce que je lis avec mon accent propre ?

Page 258. Concept de « fictionnement »

https://www.philomag.com/livres/quelquun-qui-parler-une-histoire-de-la-voix-interieure

https://www.puf.com/content/Quelquun_%C3%A0_qui_parler

https://cle.ens-lyon.fr/langues-et-langage/langues-et-langage-en-societe/miscellanees/la-voix-interieure

https://www.rfi.fr/fr/emission/20190331-rosenthal-victor-psychologue-anthropologue-histoire-vie-interieure

Éloge de l’ordinaire

Sandra Laugier, éditions du Cerf, 2021

Page 100. « lorsqu’un mot n’a pas de signification, cela veut dire qu’on ne lui en a pas donné une, et non qu’il ne peut en avoir une. Dans le cas des énoncés philosophiques, la question est moins de savoir s’ils n’ont pas de sens en eux-mêmes que de savoir si nous avons réussi ou simplement cherché à en donner un. » (Jacques Bouveresse, Dire ou ne rien dire)

Il faut tenir bon sur ce principe tout simple : « le sens d’un mot, d’une proposition » ne veut rien dire (est platonicien) si on s’imagine quelque part, indépendamment d’un humain qui parle, un mot avec un sens attaché, ainsi par exemple qu’une boîte avec le bijou à l’intérieur.

« gavagaï », ça veut dire quoi pour l’explorateur, pour l’indigène ? Comment se déroule, se manifeste l’accord sur le sens ? Et même quand on se met d’accord, ce n’est jamais sur le contenu de la boîte, c’est toujours dans une dynamique d’activité, une dynamique relationnelle entre des êtres qui parlent du monde.

Page 105 et suivantes : critique peu convaincante d’un réalisme dur, qui serait alors métaphysique. Tout n’est tout de même pas langage.

Page 122. Qu’il est difficile de tenir bon sur cette idée : « La philosophie n’est pas une affaire de doctrine, mais une pratique » (cf. les exercices rituels de Pierre Hadot)

Description minutieuse (au risque de répétitions, ou de circonvolutions) de son parcours intellectuel, de la philosophie balisée des institutions universelles (en l’occurrence celle du langage, ou bien analytique) à des investigations plus personnelles (forme de vie, care, voix, désobéissance civile, séries télévisées), avec une attention grandissante à politiser Wittgenstein : la démocratie comme expression publique de voix singulières : liberté d’expression d’une parole nécessairement propre à un sujet politique, égalité principielle de chaque voix. La démocratie n’est donc pas (pas seulement) affaire d’institutions, de constitution, de cadre juridique ; elle vit au travers de la parole des individus, en tant que celle-ci est orientée vers le souci de l’espace public

Elle reste aux portes du monde du travail (s’en approche tout de même par les problématiques du care, mais sans rentrer dans l’organisation du travail) comme des questions coopératives (intelligence, engagement collectif) trop universitaire, au sens technique du terme ? Trop érudite ? Trop investie dans le commentaire de textes, d’œuvres (même marginales, Austin, Cavell en philosophie, les séries en production culturelle) pour être sensible aux questions de l’agir ?

https://www.editionsducerf.fr/librairie/livre/19374/eloge-de-l-ordinaire

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-heure-bleue/l-heure-bleue-du-lundi-06-decembre-2021-4963705

Au voleur ! Anarchisme et philosophie

Catherine Malabou, PUF, 2022.

Page 32. « La contingence de l’arkhé (le pouvoir au sens d’Aristote, fondement de la cité humaine) tient à la révélation paradoxale – c’est-à-dire en même temps la dissimulation – de son hétéro-normativité. »

Chapitre 4. L’anarchie ontologique

Reiner Schürmann. Remonter à l’origine, au principe du principe, pour déconstruire la logique ordonnée, hiérarchique, de la cause à l’effet, du principe à l’acte, du commandement à l’obéissance. Qui a donné le premier ordre ? En vertu de quoi ?

Aller jusqu’au bout de la critique du « double bind » : sois spontané, autonome, libre. Le premier prescripteur a d’abord fait acte de liberté. Le dernier travailleur a choisi de suivre la prescription.

L’évènement comme élément d’unité de la réalité, bien plus que la causalité.

Chapitre 5. L’anarchie éthique

Comment dire l’an-archique en l’absence d’anarchie du langage ? (Levinas)

Page 128. « C’est parce que la possibilité de la philosophie est dès le départ une indifférence à l’autre, et par là une indifférence et une insensibilité au mal. L’être est le mur d’indifférence de la philosophie. »

Page 130. Le « double bind » est un commandement auquel on ne peut obéir qu’en désobéissant. L’injonction éthique, quant à elle, désarticule absolument toute relation entre commander et obéir, ainsi qu’entre obéissance et désobéissance, tout simplement parce qu’elle ne donne pas d’ordre, ne gouverne pas. Tout impératif au sens courant se trouve alors doublé, pris de vitesse par cette « obéissance précédant tout écoute du commandement », cette « obéissance à un ordre s’accomplissant avant que l’ordre ne se fasse entendre, l’anarchie même. »

Page 361 citation : « tu m’as bien compris ! » (À confronter à De Gaulle : « je vous ai compris »)

Page 376. « Nos institutions feignent de se rebiffer lorsque, de l’intérieur, on les critique ; mais elles s’en accommodent ; elles en vivent ; c’est à la fois leur coquetterie et leur fard. Mais ce qu’elles ne tolèrent pas, c’est que quelqu’un leur tourne soudain le dos et se mette à hurler vers l’intérieur : “voici ce que je viens de voir ici, maintenant, voici ce qui se fasse. Voici l’évènement.” » (Foucault)

https://www.puf.com/content/Au_voleur

https://www.philomag.com/livres/au-voleur-anarchisme-et-philosophie

https://www.lemonde.fr/livres/article/2022/01/23/catherine-malabou-philosophe-plastique_6110617_3260.html

Le monde extérieur

Maurizio Ferraris, Cerf, 2001

« La tâche n’est pas tellement de voir ce que personne n’a encore vu, mais de penser à ce que personne n’a encore pensé à propos de ce que tout le monde voit. » (Schopenhauer)

Page 91. Critique de Kant : « savoir s’il existe un monde extérieur » est pour lui la même question que « savoir si ce monde est exactement comme je me le représente. » Ferraris s’en prend à la distinction entre noumène et phénomène : où est le rouge, quand je dis « la rose est rouge » ? Seulement dans ma perception, dans mon œil ? Le rouge dans sa matérialité resterait inaccessible ?

Nous ne connaissons (voyons ?) que l’extérieur des choses : si on coupe la pomme de terre en deux, on voit deux morceaux de pommes de terre.

Étonnant, et, disons, bien peu français : c’est pétillant, mais aussi consistant ; très sérieux, mais aussi très ancré dans l’environnement quotidien, jusqu’au clin d’œil. Et pourtant frustrant, parce que plus ébouriffant que coiffant ; de l’ordre de la discussion continuée à voix haute : pas facile de s’y insérer.

Et pourquoi vouloir à ce point (ça semble important, et il y consacre beaucoup de place, de temps et d’énergie) s’en prendre à Kant ? Il a manifestement une préoccupation de vulgarisation, d’accessibilité par l’ancrage dans l’ordinaire, mais il ne va pas jusqu’à raconter son travail, ce qui l’anime, ce qui porte son engagement subjectif.

Bon résumé du problème de Kant : page 153 (à reformuler pour moi !)

Page 170 : distinguer ce qui est (et alors du ressort de l’ontologie) de ce que l’on perçoit (étudié par l’épistémologie)

À force de multiplier les exemples évidents, banals parce que relevant de la vie quotidienne, on comprend encore moins l’objet de son discours, avec qui il polémique, qui et de quoi il veut persuader. Il me semble que ma distinction réalité/réel me suffit, que son combat est alors d’arrière-garde.

Quelle est ma définition de concept ? Un mot organisateur d’un discours, ce serait déjà pas mal ; un point d’appui pour parler, élaborer avec autrui. Parler de quelque chose, bien sûr, comme n’importe quel mot.

Critique de l’empirisme : l’œil ne voit pas toujours clair, se laisse berner par des illusions d’optique (le bâton brisé dans l’eau, le mouvement du soleil), et pas mieux pour l’ouïe, qui n’entend pas tout, plus que tout quand on hallucine.

Résumé de son approche, page 302 et suivantes

Le problème ontologie/épistémologie rapporté à la distinction voir/penser : peut-on voir sans penser ? Penser sans avoir vu ? Questions profondes ou bien bébêtes ? Au moins, reformuler de façon ouverte : comment, ou quand voir sans penser ? Comment, ou quand, penser sans avoir vu ?

Sa postface en dit long : ce qui le préoccupe est de se situer dans sa relation filiale à Derrida, dont il partage le jeu de langage et la forme de vie, de colloques en publication savante à dédicacer.

https://www.editionsducerf.fr/librairie/livre/19889/Le-monde-exterieur

https://www.lemonde.fr/livres/article/2022/12/23/le-monde-exterieur-de-maurizio-ferraris-la-realite-sensible-fait-trembler-la-philosophie_6155553_3260.html

https://www.philomag.com/articles/maurizio-ferraris-limbecile-que-donc-je-suis?check_logged_in=1

Comprendre Hume

Suzanne Simha, Armand Colin, 2007.

https://www.dunod.com/lettres-et-arts/comprendre-hume

Aporie majeure du scepticisme : si je doute de tout, c’est y compris du devoir de douter. Si tout est faux, même cette assertion l’est.

Mais s’il y a toujours des choses « vraies » (ou au moins des assertions vraies), comment puis-je les connaitre ? Comment puis-je les distinguer de celles qui sont fausses ? Dans la recherche des vérités, quelle place, quel rôle, pour la raison ou l’instinct, le jugement et l’évidence ?

« Le sceptique ne donne son assentiment à rien de ce qui est obscur. Mais il n’est même pas dogmatique lorsqu’il prononce sur les choses obscures des mots de sceptique, comme pas plus ceci que cela, je ne définis rien, car il comprend que, de même que la proposition “tout est faux” laisse entendre qu’elle est elle-même fausse et qu’il en va ainsi de “rien n’est vrai”, de même l’expression pas plus ceci que cela déclare qu’elle-même n’est pas préférable et s’englobe dans le reste. » (Sextus Empiricus)

Une théorie peut-elle disqualifier la théorisation ? Position de Hume : plutôt recourir à l’expérience pour limiter la prétention à dire le vrai et tout connaitre par l’exercice de la raison.

Page 18 : définition de la position « sceptique » de Hume.

À cogiter : la posture sociale, le rapport aux autres et au monde, biographique, de Hume, comme de Descartes, de Montaigne, de Pascal, de Rousseau : pas du tout universitaire à la mode XXe siècle, avec une carrière à mener, mais tout de même soucieux de reconnaissance éditoriale par leurs pairs ; du côté des commentateurs du monde, avec un usage du langage à distance de la pratique. Ils développent leur besoin, bien humain, de manipulation dans l’exercice conceptuel, dans l’activité de la raison, ou encore dans l’approche expérimentale du laboratoire qui n’est pas l’atelier. Hume use du raisonnement pour promouvoir l’expérience, l’intuition. Là aussi, curieux Wittgenstein : toujours dans la tentation du faire (ingénieur aéronautique, militaire, instituteur, architecte, technicien soviétique, soignant), et celle de l’érémitisme (en Norvège, puis en Irlande)

Qu’il est difficile de saisir la pensée d’hommes du temps passé, d’un autre monde, d’une autre forme de vie, sans par exemple de conscience historique des faits naturels, sans notre profondeur du temps ou de l’espace, sans les mêmes conceptions de la puissance humaine de ses limites dans sa confrontation à la nature, et alors sans distinguer les questions auxquelles ils tentent de répondre (car ils ne parlent jamais tout seuls).

Page 29 : l’homme comme un animal parmi d’autres.

Page 35 et 36. Empirisme : toute connaissance découle d’une impression faite par l’expérience du monde, sans à priori ; même pas le préalable d’un esprit qui perçoit : la perception est première. Il n’y a pas de substance pensante, l’esprit est l’ensemble des perceptions.

Page 37. Définition « impression » : toute perception, émotion, idée qui constitue la matière première du vivant, le sujet lui-même (et donc pas de conscience préalable comme en phénoménologie). La sédimentation des impressions produit de la mémoire, et alors de l’imagination, par réactivation d’impressions antérieures.

Page 45 : distinction entre Hume et Kant, Berkeley et Husserl

Mais d’où vient l’idée du vide, dont on ne peut avoir d’impression ? Comment peut-on parler de ce qui ne nous a jamais impressionnés ? Et comment s’associent les idées ? Par quelle procédure un ensemble d’impressions aboutit-il à une idée complexe cohérente ? Qu’est-ce qui fait tenir les mots ensemble ?

Page 72. Causalité : qu’est-ce qui nous rend certains que le soleil se lèvera demain ?

Page 76. Pas de certitudes ! La causalité comme ne relevant que d’habitudes et de croyances. « Comme d’habitude le soleil se lève, et donc je crois qu’il se lèvera demain. »

Page 78. La causalité n’est ni un principe fondé en raison ni un principe fondé dans l’observation d’une connexion réelle. C’est un principe de la nature humaine, de l’esprit devenu nature. « L’habitude est le principe par où s’est effectuée cette correspondance, principe si nécessaire à la subsistance de notre espèce et au règlement de notre conduite, en toutes circonstances et toute occurrence de la vie humaine. » (Essai sur l’entendement humain)

Page 103. Éprouver de l’orgueil : comme si l’orgueil était une matière à tâter, à sentir. « Je suis amoureux » : dans quel état ? Mais il ne s’agit pas de propos descriptif. Limite de Hume (et consorts) : il tente de décrire un système, un fonctionnement avec divers agents (impressions, raisons, passions, etc.), divers processus (ressentir, réfléchir). Il prétend ainsi proposer une description raisonnée de « la nature humaine », comme les savants décrivent une nature terrestre, en classant et catégorisant les passions (cf. page 110).

« Notre esprit n’est pas comme un instrument à vent dont le son cesse avec le souffle, mais comme un instrument à cordes où, après chaque coup, les vibrations retiennent toujours quelque son qui s’éteint graduellement et insensiblement. » (Traité sur la nature humaine)

Étude centrée sur l’individu, mais qui s’ouvre ensuite à ses relations avec autrui par l’étude de la sympathie (résonance entre passions des uns et des autres) tout cela dans le souci persistant de résister à l’appel de l’universel ou de l’absolu.

« En général, on peut affirmer qu’il n’y a pas dans les esprits humains une passion telle que l’amour de l’humanité uniquement comme telle, indépendamment des qualités personnelles, des services ou d’une relation à nous-mêmes. »

« Il n’est pas d’humain, ni de créatures sensibles, dont le bonheur ou le malheur nous touche en quelque mesure, à condition que ce bonheur ou ce malheur nous soit en quelque mesure “présent”. » (Traité sur la nature humaine)

Page 131. Belle question : la morale dérive-t-elle de la raison ou du sentiment ? Dans le premier cas, elle peut être universelle (je respecte tous les êtres humains). Dans le second, elle est conditionnée par la sympathie (et alors l’antipathie) pour l’autre. Pour Hume : effet d’une régulation intrapersonnelle plutôt que raisonnable.

« Qu’il faut nécessairement qu’un sentiment se manifeste, pour préférer les tendances utiles aux tendances nuisibles. Ce sentiment ne peut être qu’une sympathie pour le bonheur des hommes, ou un écho de leurs malheurs. »

« Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde à une égratignure de mon doigt. Il n’est pas contraire à la raison que je choisisse de me ruiner pour prévenir le moindre malaise d’un Indien ou d’une personne complètement inconnue de moi. Il est aussi peu contraire à la raison de préférer à mon plus grand bien propre un bien reconnu moindre et d’aimer plus ardemment celui-ci que celui-là. »

Page 153. Idée sympathique : on prend plaisir à être utile aux autres.

Page 172. La justice trouve son origine dans la nécessité de travailler à créer son bien.

Conclusion complexe, mais qui touche (mais ne fait que toucher) les questions du langage comme charnière entre le mur de la réalité et la porte de la culture humaine, de tout ce qu’on peut évoquer, imaginer, exprimer du monde. Ça en dit long sur la difficulté à renoncer à l’illusion d’une parole en prise avec le monde (voire antérieure à la réalité, avec une existence transcendantale), énonçant des vérités, sans verser dans le scepticisme ridicule (tout est faux), le langage sans substance, insensé, capable de dire n’importe quoi. Ce qui est bien un dilemme de penseur en chambre, de celui qui se prive d’une activité productive, directement en prise avec une transformation du monde ou d’autrui, et qui doute alors de sa parole.

Il y a des dieux

Frédérique Ildefonse, PUF, 2012.

https://www.puf.com/content/Il_y_des_dieux

https://culture.uliege.be/jcms/prod_1302903/fr/frederique-ildefonse-il-y-a-des-dieux

Le rituel pour faire sans penser : une série d’actes balisés, convenus, et alors rassurants en ce qu’ils dispensent de l’épreuve de la recherche de sens. C’est comme ça, parce que c’est le rituel en lui-même qui veut ça. L’injonction permanente à donner du sens est propre au monothéisme (platonisme ?) affirmant une cause unique à la marche du monde : le péché originel, la volonté divine, le dogme. Le polythéisme est du côté de la pluralité : la pluralité des causes, des instances psychiques intérieures (vs un « moi » unitaire), laisse de la place à la disparité, au foisonnement, à la coexistence (à rebours du sujet cartésien sartrien).

« Ne pas s’identifier à ces états permet de laisser la place, le jeu pour le changement, le fait d’échapper à la répétition. Le vieil auxiliaire, l’associé et le complice de la répétition, c’est l’identification — identification qu’en un certain sens présuppose l’accord platonicien, l’assentiment stoïcien. Il s’agit ici de désadhérer, de lever l’adhérence. »

« Ce qui nous intéresse, c’est la structure propre de la mystique africaine, en opposition à la mystique chrétienne. Tandis que cette dernière s’achemine vers la fusion de l’âme, par une lente ascension à travers la nuit des sens et la nuit de l’esprit, l’autre tourne autour des dieux qui viennent posséder l’arme et, par conséquent, en une descente du surnaturel dans le naturel. […] L’individu ne nait pas complet ; il nait par fragments successifs, par étapes, de telle sorte qu’il ne meurt pas non plus en une seule fois, quand il rend le dernier soupir ; il meurt aussi peu à peu. L’homme n’existe en tant qu’homme, que lorsqu’il possède un certain nombre d’âmes, toute une stratification psychologique intérieure, premièrement l’âme de l’aïeul, après le nom sacré et secret, l’âme des forêts, et enfin l’orixà qui vit en lui comme une sorte d’ange gardien qu’il visiterait. » (Roger Bastide)