L’économie morale des sciences modernes

Lorraine Daston, 1995. La Découverte, 2014.

https://www.editionsladecouverte.fr/l_economie_morale_des_sciences_modernes-9782707182708

Lorraine Daston, L’économie morale des sciences modernes. Jugements, émotions et valeurs, La Découverte, Paris, 2014, 128 p.

En 1995, l’historienne des sciences américaine Lorraine Daston publiait dans la revue Osiris un article ambitieux, intitulé « The Moral Economy of Science ». Elle y proposait une analyse des soubassements inséparablement épistémiques et moraux de l’entreprise scientifique, à la lumière de la notion d’« économie morale ». C’est ce texte qui est traduit dans L’économie morale des sciences modernes, augmenté d’une préface et d’un long commentaire d’une quarantaine de pages de l’historien Stéphane Van Damme. Pourquoi le présenter sous forme d’un (petit) ouvrage plutôt que dans une revue pour spécialistes, la Revue d’histoire des sciences par exemple ? Pour S. Van Damme, cela va de soi : certes, après coup, c’est le « manifeste d’une nouvelle histoire », d’une « épistémologie historique » aujourd’hui bien installée, dont le dessein est toujours d’historiciser les « catégories fondamentales de la pensée scientifique », comme l’objectivité ou la vérité. Sans forcément l’annoncer de façon explicite et tonitruante en 1995, L. Daston proposait (on ne sait quel temps utiliser pour qualifier une contribution passée et replacée dans une collection éditoriale nommée « Futurs antérieurs ») des pistes d’enquête pour l’histoire des sciences qui contribuaient à déplacer les lignes.

Dans l’article, l’historienne définit et inventorie les implications de la notion d’« économie morale », qu’elle reprend librement d’Edward P. Thompson. « Une économie morale, écrit-elle, est un tissu de valeurs saturées d’affects qui se tiennent et fonctionnent dans une relation bien définie » (p. 23). L’« économie » renvoie à un « système équilibré de forces émotionnelles » s’insinuant dans l’activité de collectifs de science (on se demande dès lors pourquoi ne pas dire « système ») ; le mot « morale », lui, rappelle la normativité de ce système combinatoire d’affects et de valeurs. L. Daston met également en avant le registre de l’émotion, contre la vision froidement rationnelle du travail de la science qui prévaut en épistémologie. Jusque-là, rien d’original – si l’on se réfère du moins à la définition fondatrice que Robert K. Merton commençait de donner de l’éthos de la science dès le milieu des années 1930 : « un complexe de valeurs et de normes teinté sur le plan affectif et qui font l’homme de science » (Merton, 1973, p. 269). Dans sa formulation initiale, ce complexe de valeurs, de présuppositions, de croyances et de coutumes contraint l’activité des savants ; il définit une « structure normative » composée de normes « techniques » (c.-à-d. cognitives) et « morales » (comprenant le « communisme », l’« universalisme », le « désintéressement » et le « scepticisme organisé »). Bien qu’elle refuse d’assimiler « ses » économies morales aux « normes mertoniennes » (pp. 29-30), l’on ne voit pas en quoi la proposition de l’auteur en diffère ici substantiellement (ce que confirme, entre les lignes, S. Van Damme, p. 70). La différence se situe ailleurs. Tandis que chez R. K. Merton la communauté scientifique est une, homogène et structurée sur la base d’un seul référentiel normatif, L. Daston met l’accent sur le pluriel : les sciences modernes, précise-t-elle dans un accès de fonctionnalisme, « ont besoin d’économies morales » (p. 22). En outre, souligne-t-elle, les économies morales sont plus qu’une source de motivation exogène comme le seraient les normes de l’éthos mertonien ; elles entrent dans la « boite noire » de l’entreprise scientifique, de la construction sociale de la connaissance scientifique, et en cela cette caractérisation dépasserait le travail fondateur de R. K. Merton (en particulier sa thèse de 1935 sur l’essor de la science dans l’Angleterre du xviie siècle, publiée in extenso dans Osiris en 1938). N’épiloguons pas sur le fait que la position de R. K. Merton est plus subtile en réalité. Plus problématique est la description culturaliste des fondements de la pratique scientifique : les économies morales et les valeurs de la « culture ambiante » (p. 29) étant « partie intégrante de la science », l’historien se trouve confronté à une sorte de « bouillon de culture savante » indifférencié où tout est dans tout, et réciproquement. Livrant sa définition des économies morales de façon expéditive, L. Daston est plus diserte dans ses tentatives d’exemplification.

Dans le reste de l’article, elle restitue l’axiologie spontanée d’opérations et de traditions de connaissance que l’historiographie des sciences a naturalisées avec le temps : la quantification, l’empirisme et l’objectivité. La quantification, découvre-t-on au gré des nombreux exemples, suture des formes de sociabilité savante, des vertus épistémiques et des critères de recevabilité des résultats, comme l’impartialité et l’impersonnalité. L’idéal d’exactitude et le « culte scientifique de la mesure et de la précision » ne tombent pas du ciel, ils émergent à des moments historiques et s’incarnent dans la matérialité des pratiques savantes. Les diverses formes historiques de l’empirisme sont également autant d’indices de la variabilité des économies morales. « Entreprise collaborative » (p. 43) à l’heure de la « philosophie naturelle » du xviie siècle, l’empirisme reconnait des normes de bienséance et de confiance entre des gens de connaissance honnêtes et curieux, comme l’a établi Steven Shapin dans son chef-d’œuvre récemment traduit : Une histoire sociale de la vérité (Shapin, 2014). Le mot « objectivité » est une autre boite de Pandore. L. Daston l’atteste à partir de deux variantes que sont les objectivités « mécanique » et « sans perspective », prégnantes dans les sciences d’observation : la première est hantée par l’intervention de l’équation personnelle et la propension à juger du sujet de la connaissance, déviance qu’il convient d’éliminer au moyen d’outils et de protocoles automatisés (par exemple, la photographie) ; résumée dans la devise du « point de vue de nulle part » (Thomas Nagel), la seconde est solidaire d’une conception impersonnelle et anonyme de la recherche de la vérité, laquelle « met l’accent sur l’élimination des particularités des observateurs ou des groupes de recherche » (p. 56). Même si l’on n’est pas sûr de voir dans quelle mesure ces deux économies morales sont totalement distinctes, on trouvera intérêt à découvrir les usages et les sidérations métaphysiques qu’induit l’objectivité à travers les âges scientifiques.

Vingt ans après, le mot d’ordre des économies morales s’est fondu dans le programme intellectuel et institutionnel de l’« épistémologie historique », que L. Daston s’est efforcée de valoriser dans ses travaux ultérieurs (notamment sur l’« ontologie historique » des objets scientifiques) ainsi qu’à l’Institut Max-Planck d’histoire des sciences de Berlin-Dahlem. S. Van Damme le met en perspective dans son analyse érudite de la réception « plastique, ambivalente et ouverte » (p. 104) des économies morales dastoniennes, qui donne une idée des débats parfois byzantins animant l’histoire des sciences et les science studies. Sans conteste, la première des vertus de la contribution de L. Daston – son économie morale, est-on tenté de dire – aura-t-elle consisté à stimuler la libido sciendi et la curiosité des historiens, des philosophes et, pour peu qu’ils se laissent intriguer par les merveilles de la science moderne, des sociologues des sciences. Plus qu’un outil conceptuel, les économies morales auront fonctionné comme prétexte à l’enquête et à la discussion. C’est objectivement un résultat méritoire.

Arnaud Saint-Martin, « L’économie morale des sciences modernes. Jugements, émotions et valeurs, L. Daston », Sociologie du travail, Vol. 58 – n° 3 | 2016, 329-330.

Mécano

Mattia Filice, POL, 2023.

Plus décevant à la deuxième lecture qu’à la première, mince alors ! Ça fonctionne moins bien que Copeaux de bois : plus masculin ? Plus intégré à une culture professionnelle plus affirmative, brusque, un peu hermétique aussi ? Ou simplement l’écrit d’un professionnel installé dans le métier, moins ingénu, un peu blasé même. La première partie, sur la période de formation, est la plus convaincante, enlevée, quand il nous emmène avec lui dans la cabine, quand on s’enfonce dans la nuit de Paris à Rouen à bord d’un long train de marchandises, avec tout le stress de la première fois.

Et puis, au fil du temps, sur un métier usant, au contenu bien délimité, peu évolutif, peut-être plus d’amertume.

Le plus souvent des notes, phrases lapidaires, à la scansion ferroviaire, des traces de cogitations au long cours, de songeries dans la cabine, évoquant peut-être aussi le rythme des dispositifs Vacma, comme une pulsation.

Soliloques du solitaire, coupé des voyageurs, en relation épisodique avec des collègues qui font le même travail, à leur façon, mais jamais ensemble, par définition. Un texte comme repère aux ressources pour un atelier d’écriture.


Le clapet anti retour

Je me repasse l’arrivée en gare de Nanterre Préf, m’engouffrant, en descente, dans le tunnel des plus noirs tandis que les valeureux fanaux tentent de dessiner ses contours. Sous signal fermé, avec la commutation, je passe du 25 000 V au 1 500 continu, je dois vigiler tout en maintenant le manipulateur à trois quarts de freinage, décélération sans pause entre 40 et 30 kilomètres à l’heure, en tenant compte de la pente, pour ne pas être pris en charge, et arriver en tête de quai sous les 30. C’est une prouesse qui, je l’ignore encore, deviendra banalité.

Je me prends pour Dieu, maitre de la fermeture des portes, je m’autorise à laisser chacun pénétrer dans mon train ou le laisser sur le quai. J’ai pour lance, qui tient son origine d’une branche arrachée au frêne du monde, une queue de cochon avec laquelle je dirige l’ouverture. Côté gauche, côté droit, vers le quai plutôt que dans la voie (l’enfer). Je suis le maitre du hasard, du train manqué, de l’espace-temps et des rencontres qu’ils aiment, des croisements qui se font et se défont et des enfants qui naitront, ou pas.

À celui qui court, qui halète contre sa triste destinée, je rouvre les portes. Certains humains savent et remercient à travers la caméra, d’autres ignorent et croient en la providence. J’observe le quai à l’aide de miroirs ou d’écrans qui parfois ne laissent entrevoir que de vagues ombres. Avec celui qui traine des pieds, je suis sans pitié, il faut en mon royaume sa place mériter, je verrouille plutôt que de voir ces règles souillées. Cependant, miséricordieux, un regard suffit à ce que j’accorde le pardon, autant que je peux, et laisse le pénitent monter à bord du paradis.


Avec sa moustache
Jean-Pierre est la version émaciée de Gérard
un taux de masse grasse au minimum vital
il connait les machines jusqu’à la tige filetée enfouie
au fond du ventre
capable de les démonter complètement
et de les remonter
sans omettre une seule pièce
le par cœur ne l’intéresse pas
il veut le raisonnement
Tandis que mon cerveau tourne à plein régime
prêt à répondre à toutes les questions les plus farfelues
dans le couloir de l’engin moteur
dans ses entrailles
il pointe une petite pièce isolée
entre les fusibles et le moteur
et me demande ce que c’est
Je n’en ai aucune idée
avec lui inutile de tergiverser
d’enrober une ignorance avec des mots stériles
des cache-misère verbeux
je lui dis que je ne sais pas
c’est le BQTT
Le Boulon Qui Tient Tout
et il le pouffe en me tapant l’épaule
En fait, je n’en sais pas plus que toi
Mais une fois qu’il sera retourné à son bureau
il ira chercher le nom de cette pièce
dans tous les manuels et documents
quitte à aller demander aux collègues de l’atelier
Jean-Pierre est totalement dévoué à son travail
il ne compte pas ses heures
il aime son métier
celui-ci est intégré à sa vie

Il quittera l’Entreprise déçue et frustrée
Car on ne remercie pas une orange
On la presse
s’exclame Yann en croquant dedans.


De jour passe encore
mais la nuit
le triage de Villeneuve est un labyrinthe dans lequel
j’ai le sentiment de m’embourber
dès l’instant que j’y pense
Le Bourget Bobigny et Valenton
les voies s’emmêlent
une multitude de voies
des croisements et entrecroisements sans fin
j’arrive tel un nouveau-né
sans savoir au juste où mon train est garé
on me bredouille des informations qui paraissent
évidentes à la radio
entre deux grésillements et quelques onomatopées
je suis censé connaitre la ligne
j’ai fait une étude de ligne
deux jours accordés pour sillonner et démêler
ses rails qui
sans doute
ont une signification vus du ciel
dessine une forme symbolique
S’agirait-il d’un géoglyphe ?

J’avance le cercle proche du zéro
Je suis censé connaitre, mais je continue à apprendre
l’apprentissage est constant
celui qui en sait le plus et, parait-il, celui qui connait le champ de son ignorance
et qui peut s’étonner, car il reconnait un phénomène qui sort de la norme
Ici
tout sort de la norme
alors parfois j’arrête mon train au milieu du géoglyphe
je n’ose plus avancer
j’aimerais fermer les yeux
comme je faisais enfant
persuadé de trouver une issue
par la fuite


https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-7h50/l-invite-de-7h50-du-mardi-14-fevrier-2023-4184722

https://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&ISBN=978-2-8180-5666-0

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Roman. « Mécano », de Mattia Filice

Les locomotives ne cravachent plus à toute vapeur sur les chemins de fer, mais elles gardent une dimension mytholo­gique, d’avancer avec une détermination aveugle, tunnel ou non, sans chauffeur ni pilote – puisque l’homme aux commandes s’appelle « le mécano ». Il fait corps avec sa « loco », isolé du commun des voyageurs, qui ne s’interrogent sur son existence que lorsqu’un malaise l’empêche de rouler, ou lorsqu’il « pose son sac » : l’expression désigne le gréviste, ainsi qu’on l’apprend dans cette épatante épopée ferroviaire qu’est le premier récit autobiographique de Mattia Filice, au rythme aussi entêté que le roulement du train. Ecrit le plus souvent en vers libres, Mécano raconte en continu « 18 bonnes années/14 328 trains, 232 254 arrêts à quai, 481 346 kilomètres » depuis l’entrée dans « l’Entreprise », précédée d’une « batterie de tests/ pour voir un peu qui je suis/ ce que je vaux/ recevant des questions parfois aussi pertinentes que/ Vous arrive-t-il de pleurer quand vous êtes seul ? ». Le lecteur, en chemin, partage les rêveries sauvages du ­mécano, ses angoisses rémanentes, la fatigue terrifiante, aussi, tandis que le récit se fait initiatique, menant peu à peu à la découverte de la force du collectif lorsqu’il prend soin tant de l’outil que de la responsabilité propres aux ­hommes du rail. B. Le.