Quelqu’un à qui parler. Une histoire de la voix intérieure

Victor Rosenthal, PUF, 2019.

Et si l’écriture, comme processus, avait d’abord une dimension d’entrainement à la vie sociale, en soutenant la voix intérieure façon « atelier d’Alice » ? (Page 44)

« Entendre une voix intérieure » (page 50, celle de l’auteur d’un texte) : abus de langage ? Qu’est-ce qu’on entend par « entendre » ? Tout comme « voix », pour désigner un phénomène silencieux ? Est-ce que ce livre tient encore si on invente un autre nom, pour éviter le quiproquo, la confusion ? Il faut bien faire avec la polysémie, l’utilisation d’un même mot pour désigner des réalités différentes. Être lucide ?

Page 71. La voix intérieure comme support à l’autonomisation du sujet vis-à-vis de la norme sociale, il dit même du « prescrit » ! Il est en effet quelque chose qui appartient en propre au sujet, qui lui appartient au plus haut point, qui est on ne peut plus difficile à partager : ce qu’on se dit à soi-même, ce qu’on élabore pour soi.

Page 74. Enseigner, c’est à la fois apprendre à ne pas trop réfléchir, en assimilant, en incorporant des routines, des évidences, des certitudes, mais aussi apprendre à réfléchir, pour se convaincre, s’exercer à penser par soi-même, à ses propres jugements et convictions. Par exemple : apprendre à regarder la Joconde.

Peut-être une question clé de l’apprentissage : à ce moment-là, qu’est ce que vous vous êtes dit ?

Page 116. Citation de Bakhtine. Atelier avec l’intelligence artificielle, qui procède ainsi : créer des suites de mots à partir d’un stock existant. Quelle différence, alors, entre la vie et le calcul ?

Renverser le test de Turing : est-ce qu’un système IA serait capable de distinguer un humain d’un ordinateur ?

Page 118. Principe d’adressivité : « Tout propos, dit ou écrit, proféré à haute voix ou dans son for intérieur, est toujours, nécessairement, adressé à un destinataire, à un public. »

Page 135 : (début de) liste des modes de parole à soi

Page 150. L’organe vocal est d’une complexité considérable, d’autant qu’il emprunte à quantité d’organes qui n’ont rien à voir avec la vocalisation (bouche, mâchoires, nez, gorge, affectés à l’alimentation ou la respiration). On parle, mange, respire par le même orifice. Quelle curieuse machine !

Page 160. Citation de Israël Joshua Singer, La Famille Karnovski

La voix comme instance de mise en relation entre le corps, au sens le plus matériel, et le psychisme, ce que j’ai à dire (et pas seulement la parole, plus abstraite : la voix, avec ses accents, ses ratés, ses dérapages, ses emportements, ses résonances).

La lecture comme voix intérieure : est ce que je lis avec mon accent propre ?

Page 258. Concept de « fictionnement »

https://www.philomag.com/livres/quelquun-qui-parler-une-histoire-de-la-voix-interieure

https://www.puf.com/content/Quelquun_%C3%A0_qui_parler

https://cle.ens-lyon.fr/langues-et-langage/langues-et-langage-en-societe/miscellanees/la-voix-interieure

https://www.rfi.fr/fr/emission/20190331-rosenthal-victor-psychologue-anthropologue-histoire-vie-interieure

Éloge de l’ordinaire

Sandra Laugier, éditions du Cerf, 2021

Page 100. « lorsqu’un mot n’a pas de signification, cela veut dire qu’on ne lui en a pas donné une, et non qu’il ne peut en avoir une. Dans le cas des énoncés philosophiques, la question est moins de savoir s’ils n’ont pas de sens en eux-mêmes que de savoir si nous avons réussi ou simplement cherché à en donner un. » (Jacques Bouveresse, Dire ou ne rien dire)

Il faut tenir bon sur ce principe tout simple : « le sens d’un mot, d’une proposition » ne veut rien dire (est platonicien) si on s’imagine quelque part, indépendamment d’un humain qui parle, un mot avec un sens attaché, ainsi par exemple qu’une boîte avec le bijou à l’intérieur.

« gavagaï », ça veut dire quoi pour l’explorateur, pour l’indigène ? Comment se déroule, se manifeste l’accord sur le sens ? Et même quand on se met d’accord, ce n’est jamais sur le contenu de la boîte, c’est toujours dans une dynamique d’activité, une dynamique relationnelle entre des êtres qui parlent du monde.

Page 105 et suivantes : critique peu convaincante d’un réalisme dur, qui serait alors métaphysique. Tout n’est tout de même pas langage.

Page 122. Qu’il est difficile de tenir bon sur cette idée : « La philosophie n’est pas une affaire de doctrine, mais une pratique » (cf. les exercices rituels de Pierre Hadot)

Description minutieuse (au risque de répétitions, ou de circonvolutions) de son parcours intellectuel, de la philosophie balisée des institutions universelles (en l’occurrence celle du langage, ou bien analytique) à des investigations plus personnelles (forme de vie, care, voix, désobéissance civile, séries télévisées), avec une attention grandissante à politiser Wittgenstein : la démocratie comme expression publique de voix singulières : liberté d’expression d’une parole nécessairement propre à un sujet politique, égalité principielle de chaque voix. La démocratie n’est donc pas (pas seulement) affaire d’institutions, de constitution, de cadre juridique ; elle vit au travers de la parole des individus, en tant que celle-ci est orientée vers le souci de l’espace public

Elle reste aux portes du monde du travail (s’en approche tout de même par les problématiques du care, mais sans rentrer dans l’organisation du travail) comme des questions coopératives (intelligence, engagement collectif) trop universitaire, au sens technique du terme ? Trop érudite ? Trop investie dans le commentaire de textes, d’œuvres (même marginales, Austin, Cavell en philosophie, les séries en production culturelle) pour être sensible aux questions de l’agir ?

https://www.editionsducerf.fr/librairie/livre/19374/eloge-de-l-ordinaire

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-heure-bleue/l-heure-bleue-du-lundi-06-decembre-2021-4963705

Le blé des physiocrates

Aliénor Bertrand, Cahiers philosophiques, 2018

https://www.cairn.info/revue-cahiers-philosophiques-2018-1-page-9.htm

« Resémentisation » par les physiocrates du terme « blés » : quand les paysans désignent ainsi non seulement tout un éventail de plantes céréalières ou de légumineuses cultivées en saisonnalité, avec un travail spécifique des terres, mais aussi ces terres à « bleds » elles-mêmes, l’activité d’entretien minutieux qu’elles nécessitent, les physiocrates le réduisent au froment, pour en faire un indicateur de production agricole (calcul de rendements, à partir de la mesure des intrants), et même un équivalent général sur les marchés agricoles. Ce n’est pas une « épistémé » (Foucault) ou un mode de production qui se substitue à un autre, ce sont deux configurations du rapport au vivant, au travail et au végétal qui cohabitent, s’opposent, dans les représentations comme dans les pratiques. L’enjeu est la production (les cultures « vivrières » sont bien plus sécures pour les paysans que la production pour le marché), mais aussi le rapport au travail vivant, au travail en général. Le dénigrement du travail paysan est impressionnant, par exemple chez les encyclopédistes, ou les botanistes qui se posent en rivaux dans la connaissance du végétal.

Le Bonheur des familles

Carlos Fuentes, 2006. Gallimard, 2009.

« Todas las familias felices ».

On accroche plus ou moins d’un récit à l’autre, d’autant que le propos est souvent éprouvant. Mais il y a souvent qqch chez les personnages, qui sortent de l’ordinaire, ou au contraire, sont bien ordinaires, même le président ou l’industriel, humains très humains, et alors à nul autre pareil. Ça grince, beaucoup.

Une variété remarquable de style. Je mets de côté un des «chœurs» intercalés entre les récits, mélange stupéfiant de narrateurs dans un seul fil narratif.

https://www.folio-lesite.fr/catalogue/le-bonheur-des-familles/9782070437764

https://www.revue-etudes.com/critiques-de-livres/le-bonheur-des-familles/12524

https://www.universalis.fr/encyclopedie/le-bonheur-des-familles/

Au voleur ! Anarchisme et philosophie

Catherine Malabou, PUF, 2022.

Page 32. « La contingence de l’arkhé (le pouvoir au sens d’Aristote, fondement de la cité humaine) tient à la révélation paradoxale – c’est-à-dire en même temps la dissimulation – de son hétéro-normativité. »

Chapitre 4. L’anarchie ontologique

Reiner Schürmann. Remonter à l’origine, au principe du principe, pour déconstruire la logique ordonnée, hiérarchique, de la cause à l’effet, du principe à l’acte, du commandement à l’obéissance. Qui a donné le premier ordre ? En vertu de quoi ?

Aller jusqu’au bout de la critique du « double bind » : sois spontané, autonome, libre. Le premier prescripteur a d’abord fait acte de liberté. Le dernier travailleur a choisi de suivre la prescription.

L’évènement comme élément d’unité de la réalité, bien plus que la causalité.

Chapitre 5. L’anarchie éthique

Comment dire l’an-archique en l’absence d’anarchie du langage ? (Levinas)

Page 128. « C’est parce que la possibilité de la philosophie est dès le départ une indifférence à l’autre, et par là une indifférence et une insensibilité au mal. L’être est le mur d’indifférence de la philosophie. »

Page 130. Le « double bind » est un commandement auquel on ne peut obéir qu’en désobéissant. L’injonction éthique, quant à elle, désarticule absolument toute relation entre commander et obéir, ainsi qu’entre obéissance et désobéissance, tout simplement parce qu’elle ne donne pas d’ordre, ne gouverne pas. Tout impératif au sens courant se trouve alors doublé, pris de vitesse par cette « obéissance précédant tout écoute du commandement », cette « obéissance à un ordre s’accomplissant avant que l’ordre ne se fasse entendre, l’anarchie même. »

Page 361 citation : « tu m’as bien compris ! » (À confronter à De Gaulle : « je vous ai compris »)

Page 376. « Nos institutions feignent de se rebiffer lorsque, de l’intérieur, on les critique ; mais elles s’en accommodent ; elles en vivent ; c’est à la fois leur coquetterie et leur fard. Mais ce qu’elles ne tolèrent pas, c’est que quelqu’un leur tourne soudain le dos et se mette à hurler vers l’intérieur : “voici ce que je viens de voir ici, maintenant, voici ce qui se fasse. Voici l’évènement.” » (Foucault)

https://www.puf.com/content/Au_voleur

https://www.philomag.com/livres/au-voleur-anarchisme-et-philosophie

https://www.lemonde.fr/livres/article/2022/01/23/catherine-malabou-philosophe-plastique_6110617_3260.html

Le monde extérieur

Maurizio Ferraris, Cerf, 2001

« La tâche n’est pas tellement de voir ce que personne n’a encore vu, mais de penser à ce que personne n’a encore pensé à propos de ce que tout le monde voit. » (Schopenhauer)

Page 91. Critique de Kant : « savoir s’il existe un monde extérieur » est pour lui la même question que « savoir si ce monde est exactement comme je me le représente. » Ferraris s’en prend à la distinction entre noumène et phénomène : où est le rouge, quand je dis « la rose est rouge » ? Seulement dans ma perception, dans mon œil ? Le rouge dans sa matérialité resterait inaccessible ?

Nous ne connaissons (voyons ?) que l’extérieur des choses : si on coupe la pomme de terre en deux, on voit deux morceaux de pommes de terre.

Étonnant, et, disons, bien peu français : c’est pétillant, mais aussi consistant ; très sérieux, mais aussi très ancré dans l’environnement quotidien, jusqu’au clin d’œil. Et pourtant frustrant, parce que plus ébouriffant que coiffant ; de l’ordre de la discussion continuée à voix haute : pas facile de s’y insérer.

Et pourquoi vouloir à ce point (ça semble important, et il y consacre beaucoup de place, de temps et d’énergie) s’en prendre à Kant ? Il a manifestement une préoccupation de vulgarisation, d’accessibilité par l’ancrage dans l’ordinaire, mais il ne va pas jusqu’à raconter son travail, ce qui l’anime, ce qui porte son engagement subjectif.

Bon résumé du problème de Kant : page 153 (à reformuler pour moi !)

Page 170 : distinguer ce qui est (et alors du ressort de l’ontologie) de ce que l’on perçoit (étudié par l’épistémologie)

À force de multiplier les exemples évidents, banals parce que relevant de la vie quotidienne, on comprend encore moins l’objet de son discours, avec qui il polémique, qui et de quoi il veut persuader. Il me semble que ma distinction réalité/réel me suffit, que son combat est alors d’arrière-garde.

Quelle est ma définition de concept ? Un mot organisateur d’un discours, ce serait déjà pas mal ; un point d’appui pour parler, élaborer avec autrui. Parler de quelque chose, bien sûr, comme n’importe quel mot.

Critique de l’empirisme : l’œil ne voit pas toujours clair, se laisse berner par des illusions d’optique (le bâton brisé dans l’eau, le mouvement du soleil), et pas mieux pour l’ouïe, qui n’entend pas tout, plus que tout quand on hallucine.

Résumé de son approche, page 302 et suivantes

Le problème ontologie/épistémologie rapporté à la distinction voir/penser : peut-on voir sans penser ? Penser sans avoir vu ? Questions profondes ou bien bébêtes ? Au moins, reformuler de façon ouverte : comment, ou quand voir sans penser ? Comment, ou quand, penser sans avoir vu ?

Sa postface en dit long : ce qui le préoccupe est de se situer dans sa relation filiale à Derrida, dont il partage le jeu de langage et la forme de vie, de colloques en publication savante à dédicacer.

https://www.editionsducerf.fr/librairie/livre/19889/Le-monde-exterieur

https://www.lemonde.fr/livres/article/2022/12/23/le-monde-exterieur-de-maurizio-ferraris-la-realite-sensible-fait-trembler-la-philosophie_6155553_3260.html

https://www.philomag.com/articles/maurizio-ferraris-limbecile-que-donc-je-suis?check_logged_in=1

L’horizon par hasard

Anne Martine Parent, éditions La Peuplade, 2023.

Page 52

mes mots tombent par terre
roulent dans la poussière jusqu’à
faire des petits chats
pendant que
brulent les images
feu de larmes et de joie

53

Je porte mes cicatrices à l’envers. Je tricote des histoires à n’en plus finir. Je garde mes scarabées bien au chaud dans ma gorge. Une pause. Et puis tout recommence : cicatrices histoires scarabées. Une symétrie sans trop d’accords. Un coucher de soleil aphone.

Entretiens avec Claude Lévi-Strauss

Georges Charbonnier, Julliard, 1961.

Page 25. Voir une société du dedans ou du dehors (« de l’extérieur »). Que peut-on partager du deuil d’une famille qui n’est pas la sienne, donc « du dehors » ? Mais, si on veut dépasser l’expérience de pensée (et c’est bien le cas de l’ethnologue qui se rend sur « le terrain », beaucoup plus en tout cas que l’historien qui doit se contenter de sources), que fait-on là, au cimetière, si on n’a rien à voir avec le défunt et sa famille ? Si l’ethnologue partage la vie de la société qu’il visite, qu’il a choisi de visiter, qui a négocié, plus ou moins, sa visite auprès d’eux, dans quelle mesure est-il encore à l’extérieur ? Et si l’ethnologue peut accéder, même au sens seulement géographique, à cet autre univers social, c’est bien qu’il est aussi quelque part dedans le même monde, qu’il partage un peu leur forme de vie (et c’est avoir en particulier du point de vue de la langue : les humains les plus étrangers ont toujours réussi par finir à se parler). Mais je dis cela en n’ayant jamais connu cette expérience de l’altérité radicale, à peine celle d’une société non francophone.

Plus perturbant encore : sa revendication de « froideur », de recours à « des indices » (indicateurs ?), et même à des « notes » à attribuer aux sociétés. Difficile de croire qu’il parvienne à mettre ainsi de côté toute empathie avec les humains qui l’accueillent, qui l’hébergent, qui le nourrissent. Il ose pourtant enchainer avec une comparaison audacieuse, effectivement bien froide : la relation entre particules physiques quantiques. Tout comme on ne peut connaitre simultanément la position et la vitesse d’un électron, on ne pourrait pas « chercher à connaitre une société de l’intérieur et la classer de l’extérieur par rapport à d’autres sociétés. » C’est bien peut-être une limite de la préoccupation structuraliste : établir des classements.

Pages 30 et 31. Vision très classique du néolithique : « Tout un ensemble de procédés qui vont permettre aux sociétés humaines, non plus comme aux temps paléolithiques, de vivre au jour le jour, au hasard de la chasse, de la cueillette quotidienne, mais d’accumuler… ». Les artistes rupestres, le maitre des techniques de chasse, les experts de la cueillette des champignons n’apprécieront peut-être pas d’être renvoyés à de l’improvisation quotidienne, à des pratiques hasardeuses. Et l’accumulation des agriculteurs n’est jamais garantie, est toujours menacée parce que les procédés, même les plus modernes, ne suppriment pas les aléas des cultures.

Vision de l’écoulement du temps social absurde : comme si les agriculteurs ou éleveurs novices (!) avaient en ligne de mire, des dizaines de générations à l’avance, le bout du tunnel du paradis néolithique, « quelque chose d’utilisable ». Il est victime, un peu pitoyable je trouve, de la substantivation du « chasseur-cueilleur du paléolithique qui s’essaie aux pratiques agricoles », qui passerait donc, à force d’obstination, du stade novice au stade expert, qui incarnerait à lui tout seul « la révolution néolithique ». Essayez d’imaginer des humains faire des expériences, s’échiner à planter quelques graines, amadouer quelques aurochs, enfin, juste pour voir, ou alors en se disant « ça finira bien par se transformer en froment ou en bœuf, un peu de patience ». C’est profondément cas contradictoire avec une caractéristique essentielle du vivant : chaque individu vit au maximum, de son mieux, avec de bonnes raisons de faire ce qu’il fait, avec des bénéfices immédiats et concrets pour lui. Personne ne reste novice. Le noviciat n’a de sens que dans la perspective de devenir expert, à l’échelle d’une vie humaine. Même aujourd’hui, où le développement des sciences a considérablement élargi les horizons temporels, personne ne travaille pour les générations à venir, à moins d’être très conscient que ce serait aussi son intérêt à court terme.

Ce qui ne va pas, dans le fond : c’est une vision déterministe, téléologique de l’histoire, là aussi vu « de l’extérieur », c’est-à-dire non pas du point de vue de Sirius, mais du point de vue d’une autre société humaine, tout en haut de la hiérarchie, de la pyramide des sociétés, « développée » (qui considère qu’elle a fini de se…). Deux erreurs majeures : les autres sociétés ne sont que des stades antérieurs de développement, « primitives » ; la nôtre est aboutie. Tout le vivant montre le contraire : chaque être, chaque écosystème est abouti, ou plus exactement vit de son mieux, est engagé dans une dynamique optimale de développement. Il n’y a pas d’être ébauche, croquis, esquisse d’êtres à venir. Même un embryon est très adapté à son milieu. Même un bébé se débrouille, en général, y parvient dans la plupart des cas, pour qu’on s’occupe de lui.

Est-ce encore vrai pour les techniques ? Y a-t-il eu « des ébauches d’écriture » (page 32) ? Non, pas plus qu’un téléphone à quatre ans et un fils et une ébauche de Smartphones. Oui, parce qu’il y a une démarche consciente, volontariste de perfectionnement de la part de l’ingénieur (et c’est une métaphore parasite ensuite la biologie ou l’histoire, à la recherche d’un deus ex-machina de l’évolution du vivant et des sociétés).

Page 40. De nouveau « ébauche », cette fois « de société politique et de gouvernement ». Cette récurrence est significative du poids des représentations d’une époque, y compris (surtout ?) chez des intellectuels.

Page 62. « Niveaux d’authenticité » : correspond assez bien l’idée qu’une décision doit être prise au plus près des individus qui sont en mesure de l’assumer par leur activité.

« Le fait de posséder une automobile ne m’apparait pas comme un avantage intrinsèque, c’est une défense indispensable, dans une société où d’autres gens ont une automobile ; mais si je pouvais choisir, et si tous mes contemporains voulaient bien y renoncer aussi, avec quel soulagement porterais-je la mienne au rebut ! »

Les sens de la maison

Revue Sensibilités, 2017

Curieuse (et profonde ?) polysémie du titre :

Les sens, comme les cinq sens ? Ce que fait la maison au corps (aux corps) qu’elle abrite, en limitant la vue (par les murs) en contenant les odeurs) d’où la VMC) ; en isolant du froid et du vent, et alors en assurant une température stable ; en supprimant les bruits extérieurs pour faire résonner les paroles. Ce que font les corps dans la maison : on peut vivre, voire on doit rester immobile, statique ; on y fait corps avec ceux qui habitent la maison, en distinction de ceux qui la visitent, et de ceux qui n’y rentrent pas. Ceux qui ont la clé, ceux à qui on ouvre la porte, ceux qui ne se permettent même pas d’y toquer (ou bien qui y pénètrent par effraction).

Le sens, comme la signification qu’on lui donne. La symbolique positive (Home Sweet Home, la maison comme havre) ou négative (la maison hantée). La maison protectrice, maternante, cocon. La maison protégée, enceinte, grillagée. La maison huis clos, prison (« Va dans ta chambre ! », le gynécée, la cave ou le grenier secret).

Le sens de circulation : la maison espace clos et ouvert (pour recevoir, pour produire). La maison inscrite dans un environnement : au sens strict, un jardin, au plus large, dans un territoire rural. En tout cas la maison qui n’est pas l’immeuble, l’insula, le domus.

Citation Cézanne page 107 : de la relativité des points de vue (celui des paysans étant fortement dévalorisé, raillé en l’occurrence) sur un paysage. Le tâcheron de passage ne voit pas la même montagne Sainte-Victoire !

Augustin Berque, page 108 : la campagne comme lieu de villégiature des urbains de retour de la ville, mais en déconnexion du travail productif paysan (le jardinage se limite à l’autoconsommation). Le pavillon pendant fixe de la voiture : l’un ne va pas sans l’autre, avec tout ce que ça peut avoir d’enfermant, de cloisonnement. La voiture pour aller d’un pavillon à un autre.

Ce qui cloche dans le monde

Gilbert Keith Chesterton, 1910. Gallimard, 1948.

Le type de lecture qui nous fera dire que les chroniqueurs journalistiques contemporains sont loin du niveau de leurs devanciers d’il y a un siècle, du temps de l’écrit. Il a un art de la formule remarquable, un peu pirouette, mais qui fait souvent mouche.

« Le controversiste est, par-dessus tout, un bon auditeur. L’enthousiaste vraiment ardent n’interrompt jamais ; il prête aux arguments de l’adversaire une attention aussi intense que celle d’un espion aux dispositions de l’ennemi. »

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-nuits-de-france-culture/ce-qui-cloche-dans-le-monde-de-g-k-chesterton-lu-par-francois-billetdoux-3756176