Jean-Christophe Bailly, La Fabrique, 2022.
Parfois trop érudit, souvent trop général, et toujours prétentieux : très parisien, finalement ?
Lectures en tout genre
Jean-Christophe Bailly, La Fabrique, 2022.
Parfois trop érudit, souvent trop général, et toujours prétentieux : très parisien, finalement ?
Suzanne Simha, Armand Colin, 2007.
https://www.dunod.com/lettres-et-arts/comprendre-hume
Aporie majeure du scepticisme : si je doute de tout, c’est y compris du devoir de douter. Si tout est faux, même cette assertion l’est.
Mais s’il y a toujours des choses « vraies » (ou au moins des assertions vraies), comment puis-je les connaitre ? Comment puis-je les distinguer de celles qui sont fausses ? Dans la recherche des vérités, quelle place, quel rôle, pour la raison ou l’instinct, le jugement et l’évidence ?
« Le sceptique ne donne son assentiment à rien de ce qui est obscur. Mais il n’est même pas dogmatique lorsqu’il prononce sur les choses obscures des mots de sceptique, comme pas plus ceci que cela, je ne définis rien, car il comprend que, de même que la proposition “tout est faux” laisse entendre qu’elle est elle-même fausse et qu’il en va ainsi de “rien n’est vrai”, de même l’expression pas plus ceci que cela déclare qu’elle-même n’est pas préférable et s’englobe dans le reste. » (Sextus Empiricus)
Une théorie peut-elle disqualifier la théorisation ? Position de Hume : plutôt recourir à l’expérience pour limiter la prétention à dire le vrai et tout connaitre par l’exercice de la raison.
Page 18 : définition de la position « sceptique » de Hume.
À cogiter : la posture sociale, le rapport aux autres et au monde, biographique, de Hume, comme de Descartes, de Montaigne, de Pascal, de Rousseau : pas du tout universitaire à la mode XXe siècle, avec une carrière à mener, mais tout de même soucieux de reconnaissance éditoriale par leurs pairs ; du côté des commentateurs du monde, avec un usage du langage à distance de la pratique. Ils développent leur besoin, bien humain, de manipulation dans l’exercice conceptuel, dans l’activité de la raison, ou encore dans l’approche expérimentale du laboratoire qui n’est pas l’atelier. Hume use du raisonnement pour promouvoir l’expérience, l’intuition. Là aussi, curieux Wittgenstein : toujours dans la tentation du faire (ingénieur aéronautique, militaire, instituteur, architecte, technicien soviétique, soignant), et celle de l’érémitisme (en Norvège, puis en Irlande)
Qu’il est difficile de saisir la pensée d’hommes du temps passé, d’un autre monde, d’une autre forme de vie, sans par exemple de conscience historique des faits naturels, sans notre profondeur du temps ou de l’espace, sans les mêmes conceptions de la puissance humaine de ses limites dans sa confrontation à la nature, et alors sans distinguer les questions auxquelles ils tentent de répondre (car ils ne parlent jamais tout seuls).
Page 29 : l’homme comme un animal parmi d’autres.
Page 35 et 36. Empirisme : toute connaissance découle d’une impression faite par l’expérience du monde, sans à priori ; même pas le préalable d’un esprit qui perçoit : la perception est première. Il n’y a pas de substance pensante, l’esprit est l’ensemble des perceptions.
Page 37. Définition « impression » : toute perception, émotion, idée qui constitue la matière première du vivant, le sujet lui-même (et donc pas de conscience préalable comme en phénoménologie). La sédimentation des impressions produit de la mémoire, et alors de l’imagination, par réactivation d’impressions antérieures.
Page 45 : distinction entre Hume et Kant, Berkeley et Husserl
Mais d’où vient l’idée du vide, dont on ne peut avoir d’impression ? Comment peut-on parler de ce qui ne nous a jamais impressionnés ? Et comment s’associent les idées ? Par quelle procédure un ensemble d’impressions aboutit-il à une idée complexe cohérente ? Qu’est-ce qui fait tenir les mots ensemble ?
Page 72. Causalité : qu’est-ce qui nous rend certains que le soleil se lèvera demain ?
Page 76. Pas de certitudes ! La causalité comme ne relevant que d’habitudes et de croyances. « Comme d’habitude le soleil se lève, et donc je crois qu’il se lèvera demain. »
Page 78. La causalité n’est ni un principe fondé en raison ni un principe fondé dans l’observation d’une connexion réelle. C’est un principe de la nature humaine, de l’esprit devenu nature. « L’habitude est le principe par où s’est effectuée cette correspondance, principe si nécessaire à la subsistance de notre espèce et au règlement de notre conduite, en toutes circonstances et toute occurrence de la vie humaine. » (Essai sur l’entendement humain)
Page 103. Éprouver de l’orgueil : comme si l’orgueil était une matière à tâter, à sentir. « Je suis amoureux » : dans quel état ? Mais il ne s’agit pas de propos descriptif. Limite de Hume (et consorts) : il tente de décrire un système, un fonctionnement avec divers agents (impressions, raisons, passions, etc.), divers processus (ressentir, réfléchir). Il prétend ainsi proposer une description raisonnée de « la nature humaine », comme les savants décrivent une nature terrestre, en classant et catégorisant les passions (cf. page 110).
« Notre esprit n’est pas comme un instrument à vent dont le son cesse avec le souffle, mais comme un instrument à cordes où, après chaque coup, les vibrations retiennent toujours quelque son qui s’éteint graduellement et insensiblement. » (Traité sur la nature humaine)
Étude centrée sur l’individu, mais qui s’ouvre ensuite à ses relations avec autrui par l’étude de la sympathie (résonance entre passions des uns et des autres) tout cela dans le souci persistant de résister à l’appel de l’universel ou de l’absolu.
« En général, on peut affirmer qu’il n’y a pas dans les esprits humains une passion telle que l’amour de l’humanité uniquement comme telle, indépendamment des qualités personnelles, des services ou d’une relation à nous-mêmes. »
« Il n’est pas d’humain, ni de créatures sensibles, dont le bonheur ou le malheur nous touche en quelque mesure, à condition que ce bonheur ou ce malheur nous soit en quelque mesure “présent”. » (Traité sur la nature humaine)
Page 131. Belle question : la morale dérive-t-elle de la raison ou du sentiment ? Dans le premier cas, elle peut être universelle (je respecte tous les êtres humains). Dans le second, elle est conditionnée par la sympathie (et alors l’antipathie) pour l’autre. Pour Hume : effet d’une régulation intrapersonnelle plutôt que raisonnable.
« Qu’il faut nécessairement qu’un sentiment se manifeste, pour préférer les tendances utiles aux tendances nuisibles. Ce sentiment ne peut être qu’une sympathie pour le bonheur des hommes, ou un écho de leurs malheurs. »
« Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde à une égratignure de mon doigt. Il n’est pas contraire à la raison que je choisisse de me ruiner pour prévenir le moindre malaise d’un Indien ou d’une personne complètement inconnue de moi. Il est aussi peu contraire à la raison de préférer à mon plus grand bien propre un bien reconnu moindre et d’aimer plus ardemment celui-ci que celui-là. »
Page 153. Idée sympathique : on prend plaisir à être utile aux autres.
Page 172. La justice trouve son origine dans la nécessité de travailler à créer son bien.
Conclusion complexe, mais qui touche (mais ne fait que toucher) les questions du langage comme charnière entre le mur de la réalité et la porte de la culture humaine, de tout ce qu’on peut évoquer, imaginer, exprimer du monde. Ça en dit long sur la difficulté à renoncer à l’illusion d’une parole en prise avec le monde (voire antérieure à la réalité, avec une existence transcendantale), énonçant des vérités, sans verser dans le scepticisme ridicule (tout est faux), le langage sans substance, insensé, capable de dire n’importe quoi. Ce qui est bien un dilemme de penseur en chambre, de celui qui se prive d’une activité productive, directement en prise avec une transformation du monde ou d’autrui, et qui doute alors de sa parole.
Serge Pey. Le Castor Astral, 2022.
Assez fascinant par la capacité à associer des mots de registres extrêmement différents d’un vers à l’autre, en provoquant des effets de sens toujours incongrus. De l’art de l’écart, au risque de perdre, ou au moins de lasser le lecteur.
Étonnante biographie finale, sur le mode de l’éloge, voire de l’étalage prétentieux de la satisfaction de l’œuvre accomplie. Monsieur est graphomane, touche-à-tout, tient à le faire savoir.
Lydia Tchoukovskaia, 1946-1957. Calmann-Levy, 1974, 1989.
Un aperçu de la vie quotidienne dans un monde d’oppression. Il faut en permanence composer avec d’une part les traumatismes, les convictions, d’autre part les jeux de dupes pour faire bonne figure, ne se livrer qu’avec parcimonie. Tous les degrés des comportements humains ordinaires, quand il s’agit d’avaler des couleuvres de la conformité sociale. Là, c’est particulièrement délicat quand la pression de la norme consiste en la chasse au « cosmopolitisme » (appellation officielle de l’antisémitisme de la période Jdanov), et quand la mise au point des récalcitrants, la coercition des marginaux repose d’abord sur la violence policière directe, radicale. Mais ce que l’on mesure aussi, c’est ce qui parait normal à l’individu des sociétés libérales occidentales relève alors de la marginalité. Bon gré mal gré, ce sont ceux qui sont dans une autre norme, qui, bon an mal an, jouent le jeu de « la propagande », qui sont majoritaires. Même hypertrophiée, la police ne peut jamais que s’en prendre à une minorité, ne peut jamais contenir une majorité de la population qui n’adhèrerait pas d’une façon ou d’une autre à la légitimité du pouvoir en place.
https://www.lebruitdutemps.fr/boutique/produit/la-plongee-27
http://www.lacritiqueparisienne.fr/75/lydia.pdf
Frédérique Ildefonse, PUF, 2012.
https://www.puf.com/content/Il_y_des_dieux
https://culture.uliege.be/jcms/prod_1302903/fr/frederique-ildefonse-il-y-a-des-dieux
Le rituel pour faire sans penser : une série d’actes balisés, convenus, et alors rassurants en ce qu’ils dispensent de l’épreuve de la recherche de sens. C’est comme ça, parce que c’est le rituel en lui-même qui veut ça. L’injonction permanente à donner du sens est propre au monothéisme (platonisme ?) affirmant une cause unique à la marche du monde : le péché originel, la volonté divine, le dogme. Le polythéisme est du côté de la pluralité : la pluralité des causes, des instances psychiques intérieures (vs un « moi » unitaire), laisse de la place à la disparité, au foisonnement, à la coexistence (à rebours du sujet cartésien sartrien).
« Ne pas s’identifier à ces états permet de laisser la place, le jeu pour le changement, le fait d’échapper à la répétition. Le vieil auxiliaire, l’associé et le complice de la répétition, c’est l’identification — identification qu’en un certain sens présuppose l’accord platonicien, l’assentiment stoïcien. Il s’agit ici de désadhérer, de lever l’adhérence. »
« Ce qui nous intéresse, c’est la structure propre de la mystique africaine, en opposition à la mystique chrétienne. Tandis que cette dernière s’achemine vers la fusion de l’âme, par une lente ascension à travers la nuit des sens et la nuit de l’esprit, l’autre tourne autour des dieux qui viennent posséder l’arme et, par conséquent, en une descente du surnaturel dans le naturel. […] L’individu ne nait pas complet ; il nait par fragments successifs, par étapes, de telle sorte qu’il ne meurt pas non plus en une seule fois, quand il rend le dernier soupir ; il meurt aussi peu à peu. L’homme n’existe en tant qu’homme, que lorsqu’il possède un certain nombre d’âmes, toute une stratification psychologique intérieure, premièrement l’âme de l’aïeul, après le nom sacré et secret, l’âme des forêts, et enfin l’orixà qui vit en lui comme une sorte d’ange gardien qu’il visiterait. » (Roger Bastide)
Pierre Toubert. Fayard, 2004.
Photocopies
Page 92 : « Des besoins nouveaux, et donc de nouvelles exigences se sont alors faites jour dans le monde seigneurial, que la paysannerie dépendante a été en état de satisfaire grâce à sa participation au plus bas niveau de l’économie d’échange. » Formidable enchainement d’euphémisme pour décrire l’exploitation du travail !
Tout le livre est un très bel exemple d’histoire prétention objective (c’est bien ce qui s’est déroulé) par ce qu’elle décrit le monde du point de vue des dominants (un monde en croissance, « en rationalisation », c’est-à-dire, dit autrement, engagé dans un développement tiré par le parasitisme de l’élite seigneuriale, qui parvient à contrôler à son service à la fois le travail paysan [les manses] et le milieu naturel [les essartages]).
Page 93 : « la construction des moulins de brasserie a connu dès le XIXe siècle un démarrage contemporain d’une rationalisation des structures domaniales. »
Page 94 : du rôle social des moulins dans l’organisation du travail, et alors la coopération/exploitation sociale.
Page 97 : « Le mouvement général de diffusion de la Mansus-Ordnung en Occident à partir du IXe siècle marque une étape décisive de maturation du régime domaniale. Il traduit, certes, un effort d’encadrement et de contrôle social plus strict (là, l’auteur réprouve) de la paysannerie par la classe seigneuriale. Mais cet effort ne doit pas nous dissimuler un souci parallèle d’optimisation économique de la rentabilité globale du grand domaine. » (Ça, c’est bien)
Page 108. « Au-delà d’une prétendue “loi de fonctionnement du régime domanial” cher à W. Sombart, en vertu de laquelle la production de la curtis n’aurait été ordonnée qu’aux fins de couverture de ses besoins propres, le grand domaine a assumé, pour la production artisanale domestique comme pour la production agricole, une fonction générale de concentration des surplus dégagés par le travail diversifié de dépendants paysans de plus en plus nombreux à œuvrer dans le cadre de la petite exploitation héréditaire. » Avec une limite tout de même : ses terrains d’observation sont quand même limités et peut-être spécifiques (vallée de la Meuse, Bassin parisien, Italie du Nord).
Un livre érudit, d’experts à expert, mais qui s’assume comme tel, de façon remarquablement bien tenue.
Forcément un effet déformant (ici, conscient et maitrisé) des sources écrites : ce sont celles des monastères, avant tout !
François Flahault, Fayard, 2018
À quoi mesurer l’excès de prétention ? Le décalage entre l’ambition annoncée, au risque du ridicule, et la qualité de la production intellectuelle ? (Mais comment mesurer une telle qualité ? En racontant le travail de l’auteur ?) Quels sont les indices qui me font repérer toutes les limites de l’intérêt d’un tel livre ? Indices externes : l’éditeur (pas trop dans le créneau universitaire), le préfacier (pas trop dans mes références, neuropsychologue), l’écho (faible) obtenu dans la presse. Indices internes : l’aplomb, jusqu’à l’arrogance, de celui qui a tout compris ce que personne n’avait compris avant lui, qui délivre ses lumières universelles, fort de ses études, de son érudition ; des contradictions internes (là, c’est plus compliqué) :
Page 39. « Peut-on dire que « il n’y a pas de nature humaine » ? Oui, si l’on admet par là qu’il n’y a pas eu naissance de l’homme (sans H !) faisant de lui un être bon ou méchant, égoïste ou altruiste par nature. Non, si l’on veut dire que l’homme a le pouvoir prométhéen de se faire lui-même. Car il y a bien une nature humaine au sens où l’homme existe nécessairement dans et par un milieu de vie (à commencer par son propre corps). » De quoi vacciner contre l’arrogance intellectuelle ? Elle m’apparait ici crument : peut-être s’en méfier dans d’autres cas ? Écouter ce qui se dit, le plus sérieusement possible, pour ne pas se laisser emporter par le propos. Un critère : ce qui me stimule, me fait cogiter, m’envoie sur de nouveaux chemins, des concepts que je peux m’approprier ; ce qui me fait réagir, me braque, me déplait.
Georges Canguilhem. Vrin, 1965 / 1992
Qu’est-ce qui donne ce côté vieillot (années 50) à ces propos, contemporains de Foucault ou de Sartre ? De grandes généralités sur « l’homme », « la vie », « la connaissance », de grandes phrases qui poursuivent une discussion que j’essaie de saisir, une vie humaine plus tard. Pourquoi lui plutôt qu’un autre philosophe, parmi tous ceux qui écrivaient alors, de revues en colloque, sans doute un peu dans le même style ? Peut-être n’est-il l’homme, l’auteur, que d’un seul livre, voire d’une seule idée, intuition, concept ? Sa principale préoccupation, pour ce que j’en comprends : résister à l’influence de la science analytique, qualitative, triomphant en biologie, en tenant bon le point de vue du médecin soignant un être humain, et alors philosophe (mais, malheureusement, devenu seulement philosophe ? ». Il est d’abord épistémologue : cf. préface, définition du haut de la page 10.
Abus fréquent et frappant de métaphores : mais peut-on s’exprimer autrement ?
Page 156 : définition « loi de la nature », règles et exceptions, normes et écarts à la norme.
Page 157. Citation de Claude Bernard sur type/individu
Guillaume Le Blanc. PUF, 1998
https://www.puf.com/content/Canguilhem_et_les_normes
https://www.persee.fr/doc/phlou_0035-3841_2000_num_98_3_7321_t1_0634_0000_2
Curiosité par rapport à Yves Schwartz (en tout cas pour ce qui est de la première approche du Canguilhem, la santé à l’échelle physiologique individuelle) : la norme est postérieure à l’objet, l’évènement ou l’acte (page 18). Le vivant est en bordel, dans lequel le langage établit un ordre à postériori.
Page 45 : « C’est bien […] parce qu’il y a des hommes qui se sentent malades qu’il y a une médecine, et non par ce qu’il y a des médecins que les hommes apprennent d’eux leurs maladies. » (Le normal et le pathologique, page 53)
« Dire que la douleur n’a de sens que pour l’individualité humaine, c’est souligner qu’une telle individualité est la seule à pouvoir s’organiser en subjectivité pour la quête de sens que sa conscience implique dans le rapport à la maladie. […] L’homme fait sa douleur comme il fait une maladie ou comme il fait son deuil, bien plutôt qu’il ne la reçoit ou la subit. » (Le normal et le pathologique, page 56)
Page 51 : apports de Canguilhem
Mais alors, quel rapport avec les déterminants matériels (la blessure, les interactions bactéries pathogènes et le système immunitaire, etc.) de la maladie et l’expérience qu’en fait le patient ?
Page 56. Définition de la normativité/normalité : polarisation de ce qui profite/nuit à l’organisme dans sa relation à son milieu (ce que ne fait jamais une machine, même électrique). cf. citation de Nietzsche
Page 58 : « l’acte simple de la nutrition » (à opposer au « travail » déconsidéré par Hannah Arendt)
« Valeur » non au sens moral du bien et du mal, mais au sens polarisation en positif/négatif : ce qui a de la valeur pour le vivant. Au risque de la tautologie ? « La vie est l’excès de valorisation sur la dévalorisation qu’introduit la mort. »
Page 57. « Qu’est-ce qu’être actif ? C’est tendre à la puissance. » (Nietzsche)
Page 74. « Être en bonne santé signifie donc la possibilité de courir des risques, de faire surgir de l’imprévu. »
Page 111 : « L’erreur interne au savoir est un prolongement de la vie capable d’erreur. » […] la vie aurait donc abouti par erreur à ce vivant capable d’erreurs. » Mais n’y a-t-il pas un abus de langage autour du même mot « erreur », tout comme « norme », « vie », pour faire résonner (plutôt que relier intelligemment ?) des références très diverses (biologie vs épistémologie) ? Canguilhem oublie (?) en particulier que la lecture de la reproduction d’une cellule vivante en termes d’information génétique est déjà un discours. Parler d’erreurs génétiques résulte du placage (faute de mieux ?) du vocabulaire disponible sur des phénomènes vivants.
Le livre distingue nettement deux étapes dans la réflexion du médecin philosophe :
Page 12. Canguilhem revendique la primauté de la réflexion ouverte, en cours, et l’élaboration conceptuelle (et donc en particulier autour de « norme », vie », « connaissance ») plutôt que la prétention à produire un système stabilisé. C’est un « désœuvrement » (Le Blanc) plutôt qu’une œuvre, et de la part d’un praticien à la recherche de concepts utiles, opératoires.
Page 15. « La pensée n’est pas un non-pensé virtuel attendant son heure. L’impensé vaut d’abord comme objet radicalement extérieur à la pensée. » Canguilhem : « La philosophie est une réflexion pour qui toutes matières étrangères est bonne, et nous dirions volontiers toute bonne matière est étrangère. » Curieuse préoccupation que de se définir comme philosophe, de chercher à définir ce qui relèverait d’un champ ou d’un autre. Mais au risque de confusion entre ce qui relève de la réalité et du réel (ce qu’on peut en dire). Pas de révélations de philosophe ? Toujours de la créativité, ne serait-ce que par leur réemploi des mots, sous un nouveau jour (et jamais le même soleil) ?
Considérer comme des problèmes ce qui ne l’est pas, ou plus, pour l’opinion commune ou la science.
Plutôt que « philosophie », « philologie » ? Élaborer sur les mots, leur définition en extension, leur emploi métaphorique, etc.
Ce qui m’intéresse chez lui : comment un praticien devient philosophe, ce qu’il fait de son élaboration sociologique. Et je crains qu’il ait trop peu fait retour sur sa pratique, qu’il se soit davantage alimenté du discours scientifique (en particulier biologique, information génétique à son époque) plus que sur la pratique personnelle.
Page 19.
La philosophie postérieure à la vie : l’être humain se met à parler de Dieu, pas l’inverse. L’historicisation dissout la question de la croyance : Dieu et diable sont contemporains du discours qui les invente, qui s’y réfère, et non qui les découvre.
Page 80. Trois registres d’argumentation contre « la nature humaine » : épistémologique (ce que je sais/dis de ma nature la modifie) ; biologique (la vie est création permanente) ; sociologique (le contexte social agit sur moi, me détermine).
Page 81 : distinction entre norme vitale (de l’intérieur de l’organisme) et norme sociale (extérieure aux individus).
Page 82. Trois moments dans la genèse sociale de la normalisation :
Page 91 : « Il n’y a de sujet que parce qu’il y a, simultanément, assujettissement à des normes sédimentées et subjectivation de ces mêmes normes. »
Page 93. « Les normes organiques postulent une homogénéité vicariante du corps tandis que les normes sociales, hétérogènes les unes aux autres font du corps social un lieu soumis à l’hétérorégulation, aux conflits. »
Il met le doigt sur une question de fond : comment Canguilhem (et alors Le Blanc) passe de l’individualité biologique (la maladie comme un phénomène physiologique) à la subjectivité (la maladie comme phénomène psychique, la douleur ressentie, la capacité à normaliser) ? L’obsession de la mesure d’un Claude Bernard est aussi une préoccupation réaliste : fonder un diagnostic sur des considérations matérielles, objectives. Une maladie (la douleur) est un objet d’étude extraordinaire pour travailler justement la question corps esprit.
À creuser en ce sens : ce que fait le langage, qui permet d’en parler. Tout est dans le mot « ressenti » : ce que je ressens n’est pas la réalité physiologique, seulement ce que j’en dis. Et même en décrivant, chiffres à l’appui, l’état de santé du malade, on en parle, on ne fait qu’en parler, et on n’en dit toujours à la fois plus et moins.
René Caillié, 1830. La Découverte, 1996.
Biographie impressionnante : un jeune d’extraction modeste, originaire des Deux-Sèvres, rapidement orphelin, qui apprend à lire et écrire à l’école, mais guère davantage. Il s’enflamme pour les récits de voyages, les livres de géographie, Robinson, et décide de partir, en 1816, à 17 ans : destination le Sénégal. Pour autant, il maitrise remarquablement la langue, et capable d’écrire un journal très bien rédigé, précis, très évocateur.
Un peu décevant sur le fond : le propos m’a paru accaparé par les conditions de son voyage, les péripéties de ces efforts pour se joindre à des colonnes de marchands et de soldats, d’expéditions autant militaires que commerciales, à l anarration des épreuves en tout genre, l’environnement géographique (la chaleur, les insectes, le manque d’eau, etc.) et politique (des sociétés très loin d’être passives et soumises, qui en font voir de toutes les couleurs aux impétrants européens). Sa résistance physique est très impressionnante, malgré la modestie de l’équipement matériel, les contraintes pour se procurer les éléments de base de la survie, la barrière des langues.
https://www.editionsladecouverte.fr/voyage_a_tombouctou-9782707153586
https://www.biusante.parisdescartes.fr/sfhm/hsm/HSMx1982x016x004/HSMx1982x016x004x0273.pdf