Travailler sans e-mails

Cal Newport, 2021. Éditions Trédaniel, 2023.

Titre original : A World Without Email.

Il appelle « intelligence collective hyperactive » un « flux de travail gravitant autour des conversations incessantes alimentées par des messages non structurés et écrits à la volée, diffusés par e-mail ou messagerie instantanée ».

Effets négatifs d’un travail dominé par la gestion des mails :

  • Diminution de l’efficacité par la fragmentation du temps d’attention, de concentration sur une tâche.
  • Réduction de la communication interne humaine à de brefs messages écrits, susceptibles d’interprétation très variable.
  • Pression de la sollicitation permanente (alors qu’il est poli et correct de répondre).

Séduction (illusoire) de l’e-mail : la communication asynchrone (réponds-moi quand tu peux) à grande vitesse.

Beaucoup de naïveté épistémologique : l’évolution façonne le cerveau humain ; une innovation technologique (l’e-mail, le like, l’étrier à l’époque de Charles Martel) bouleverse le monde du travail (provoque l’essor du féodalisme).

Page 107. « L’intégration de méthodes de synchronie est couteuse (réunion de travail, appel téléphonique, rendez-vous physique), mais tenter de tout organiser en en faisant l’économie est encore plus couteux. »

Décisions incontrôlées : l’outil e-mail s’impose de lui-même du fait de la pression à l’augmentation de la réactivité.

Pour augmenter la productivité du travail intellectuel :

  • identifier les flux de travail qui améliorent la capacité du cerveau humain à ajouter de la valeur à l’information de manière durable. Trello plutôt que l’e-mail ?
  • Intégrer des processus de productions intelligents au travail intellectuel permet une augmentation significative des performances d’une entreprise, en plus de diminuer la fatigue générée par le travail.

Pas de grandes innovations dans ses recommandations : associer les personnes concernées à la discussion et à l’élaboration de l’organisation du travail ; utiliser des outils de gestion de projet (tableaux de bord, méthodes agiles).

https://www.editions-tredaniel.com/travailler-sans-mails-p-10764.html

https://blog.trello.com/fr/deep-work

Le travail n’est pas une marchandise – Contenu et sens du travail au XXIe siècle

Alain Supiot, Éditions du Collège de France, 2019.

L’approche juridique me donne toujours impression de traiter les questions de façon très générale, abstraite, dépersonnalisée. Peut-être ça : un sujet en droit est aux antipodes du sujet de la psychologie, agité par son inconscient. Le droit règle des relations entre fictions juridiques comme le nombre émerge, par le langage, d’une analyse de la confusion du réel. Pour y revenir bien sûr, et le droit comme les mathématiques sont des outils remarquables pour façonner le monde. Mais avec, entretemps, le fantasme toujours possible de constituer un univers à part, exploré par des spécialistes de l’abstraction, à peine humains.
En l’occurrence, les outils juridiques affutés par Alain Supiot lui permettent de décortiquer de façon très convaincante les évolutions du capitalisme, de la période de promotion d’un État social au néolibéralisme en cours, de promouvoir sur ces bases « un régime de travail réellement humain, qui fasse place au sens le contenu du travail ». Certes, mais où sont les acteurs ? Qui a rédigé la déclaration de Philadelphie, à laquelle il se réfère fréquemment ? Au-delà de « repenser une architecture juridique », quels seront les tâcherons du bâtiment en question ? Par quelles activités concrètes de juristes, au sens large, de travailleurs du droit, des conceptions juridiques infusent-elles le fonctionnement d’une société ? Un beau chantier : faire parler les travailleurs du droit.

Je trouve qu’il se dérobe à une question majeure : qui produit le droit ? Qu’y aurait-il à comprendre en s’intéressant à la fabrique du droit, au travail effectif des prescripteurs et rédacteurs du droit ?

https://journals.openedition.org/nrt/8062

https://www.college-de-france.fr/fr/editions/le-travail-est-pas-une-marchandise-9782722605138

Mots et illusions : quand la langue du management nous gouverne

Agnès Vandevelde-Rougale, 10/18, 2022.

https://www.lemonde.fr/emploi/article/2022/12/01/mots-illusions-le-pouvoir-du-jargon-managerial_6152464_1698637.html

https://www.cairn.info/revue-nouvelle-revue-de-psychosociologie-2023-2-page-245.htm

Te plains pas, c’est pas l’usine – L’exploitation en milieu associatif

Lily Zalzett, Stella Fihn. Niet!Éditions, 2020.

Si on suit le fil de l’ouvrage : ce n’est pas le fonctionnement associatif en soi, encore moins le principe, qui est en cause que ce que sont devenues certaines associations en acceptant de devenir délégataires de mission de service public, sous-traitantes de l’État, prestataires de l’administration. Très encadrées par les contraintes gestionnaires (fonctionnement par projet, et plus seulement par subventionnement, avec toute la machinerie bureaucratique de procédures de demande et de rendre compte), et se retrouvent alors à dupliquer le management qui va avec : hypertrophie des fonctions gestionnaires, mépris du travail réel, etc.

Une piste intéressante en fin d’ouvrage : en alternative à la lutte des classes interne, dans une guerre incessante et un peu suicidaire aux directions associatives, faire alliance avec les destinataires de l’activité, avec les usagers, eux aussi victimes bien malgré eux de ces évolutions.

Te plains pas, c’est pas l’usine

https://www.revue-ouvrage.org/te-plains-pas/

https://niet-editions.fr/wp-content/uploads/2020/02/TravailassoCQFD.pdf

https://www.revuepolitique.be/te-plains-pas-cest-pas-lusine/

Vers une société du care – Une politique de l’attention

Caroline IBOS, Aurélie DAMAMME, Pascale MOLINIER, Patricia PAPERMAN

Le Cavalier Bleu, 2022

http://www.lecavalierbleu.com/livre/vers-societe-care/

Photocopies

L’approche « idées reçues » est parfois un peu articificielle, incite à l’éparpillement du propos ou du moins à une vision kaléidoscope plutôt que panoramique. Mais ça fonctionne plutôt bien, en particulier parce que c’est bien écrit, attentif aux lecteurs.

Deux interrogations :

  • Les débats intellectuels relèvent-ils des « idées reçues » ? Avec une étiquette pareille, le risque est de dévaloriser d’emblée le point de vue de l’autre, ce qui n’est pas très « care »… « Je vous arrête, vous avez mal compris ! »
  • Pourquoi ne pas désigner clairement les personnes avec lesquelles on polémique ? Là, on en demande trop au lecteur.

Sur le fond : comment en faire un levier pour éroder le pouvoir des États, des administrations en tout genre ?

La sociologie du risque

Le gout du risque (ie la recherche de sensations fortes), contrecoup de la « sécurité sociale » ? Nous voilà tellement en sécurité que certains compensent par des activités dédiées au risque. Nous voilà tellement transportés qu’on pratique assidument le jogging ou la randonnée. Nous voilà tellement nourris qu’on en fait des régimes et de jeûnes. Nous voilà tellement soignés qu’on en tombe malade.

« Qui ne risque rien n’a rien. »

« Seul le risque librement choisi est valeur. » (page 12).

« À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. » (Corneille)

« La peur est moins liée à l’objectivation du risque (ie au danger) qu’aux imaginaires induits. »

Le risque :

  • impondérable, hors de toute maitrise : un événement « naturel », une catastrophe sociale, environnementale
  • effet d’une négligence, technique ou organisationnelle
  • produit d’un choix, selon un calcul assurantiel

On est enclin à surévaluer ses capacités à faire face, et à dénier les risques (page 47).

Comme toujours chez cet auteur, la construction est trop hâtive : le flot de considérations est entrainant, mais gagnerait à être canalisé.

https://www.cairn.info/sociologie-du-risque–9782130581079.htm

https://www.puf.com/content/Sociologie_du_risque

L’enquête narrative en sciences humaines et sociales

Hervé Breton. Armand Colin, 2022.

https://www.dunod.com/sciences-humaines-et-sociales/enquete-narrative-en-sciences-humaines-et-sociales

https://www.erudit.org/fr/revues/fp/2022-v30-n2-fp07850/1098069ar/

Objectif annoncé dès la première page de l’introduction : « constituer des connaissances ». Rien de plus sur les finalités de l’enquête : le propos s’inscrit dans « la recherche » savante, universitaire, activité en soi, gratuite au sens où elle n’a pas à discuter de son utilité. Pourquoi faire raconter des vies ? La finalité a quand même un effet retour sur les méthodologies de l’enquête… Plus étroitement encore : une préoccupation majeure semble de faire une place au champ délimité du « chercheur », à le légitimer aux côtés de sciences plus évidemment objectives, plus quantitatives, plus « nomotétiques ».

La forme rejoint le fond. Le propos est dument référencé (Foucault, Dewey, Ricoeur), très argumentatif, minutieux, mais aussi ampoulé, alambiqué même, versant dans l’esbroufe : « regardez comme je cause savant ». Peut-être ne faut-il pas juger trop vite le style, percevoir ce qui relève du conventionnel, de l’entre soi, du « jeu de langage » entre doctes professionnels ? Tout de même : cf. page 30, dernière phrase du paragraphe.

Des limites de l’expérience :

  • seulement du « sens commun » ;
  • singulière : et alors avec quelle limite de validité ?

Que recueillir, et comment ?

Il se focalise beaucoup sur la question de la temporalité, dans la mesure où c’est d’abord le genre des biographies de vie qui l’occupe. Mais pourquoi seulement deux régimes « cinétique » (le temps bref de la description, les détails ; le temps long du parcours de vie) ? (Page 29) ça me semble tout de même limite d’amalgamer sur une seule ligne de vie :

  • le déroulement chronologique « factuel », tel qu’on pourrait leur reconstituer à partir de traces matérielles (diplômes, feuilles de salaire, etc.) ;
  • les évènements sédimentés, et donc présents, en bloc, à la mémoire à l’instant de la remémoration, de l’évocation des souvenirs, avec des trous, des chevauchements, des inversions, qui ne sont pas des erreurs, qui font sens, parce que c’est cette reconstruction mémorielle qui porte le sujet ;
  • ce qu’on peut en dire dans le cadre d’un récit, d’une élaboration langagière qui aboutit à une autre construction, socialisée (adressée au destinataire du récit).

Abus de la métaphore de la sédimentation, l’enquête narrative comme fouille archéologique ou géologique. D’ailleurs, l’archéologie elle-même tient compte du fait que la sédimentation n’est pas passive, transforme les objets, n’en conserve que certains, et jamais en l’état originel.

Page 51 : régime alèthurgiques (Foucault) : perception de durée, de continuité, de vérité.

Page 57. Il situe les fondements de l’entretien d’explicitation dans la philosophie de Husserl : voir ce que ça donnerait dans la critique Wittgenstein ? La verbalisation comme activité adressée plus que comme exploration de « signifiants intériorisés, privés » (Piaget) ? Cf aussi page 120.

Page 61 : faire dire autre chose que ce qui vient en première intention, qui serait trop ordinaire, attendu, insuffisamment maitrisé, élaboré ?

Page 97 : relations chercheur/narrateur. Celui-là doit produire un effet sur le travail d’exploration du vécu et de mise en mots de l’expérience de celui-ci.

Page 102 : deux « guidances » majeures : inciter à poursuivre (« et ensuite ? ») ; inciter à concrétiser (« comment avez-vous fait ? »). Dommage qu’il n’y ait pas plus d’exemples !

Page 123 : « aspectualisation » : distinction entre cognitif, perceptif, affectif et corporel.

Est-ce bien raisonnable de vouloir ainsi formuler une approche savante et méthodique de la collecte des récits de vie ? Est-ce que les mêmes contenus n’auraient-il pas pu être proposés de façon beaucoup plus forte à partir de quelques exemples ? En racontant concrètement le travail du collecteur, ces astuces de guidance » au-delà de ce qui lui prescrit l’universitaire ?

Disciplines à domicile – L’édification de la famille

Avant-propos

Les manuels à l’attention des femmes au foyer se multiplient au début du XXe siècle : « De la méthode ménagère » (Paulette), dans le mouvement de l’Américaine Christine Frederik, « Le taylorisme chez soi ». La moralisation des familles passe par la rationalisation de leur budget, de leur temps, de leur espace. Cette rationalisation doit être l’apanage de la ménagère elle-même, manager de cette PME moderne qu’est une cellule familiale. « La microphysique des rapports de pouvoir est la clé d’une gestion des populations, l’économie des rapports de force. Bricolez, inventez une nouvelle combinaison des individus ou des mouvements, des corps et des gestes, et vous résoudrez la question sociale et le manque de ressources, la misère et la révolte. »

Donc, à contrario, s’intéresser « aux petits gestes » n’est pas dérisoire. Peut-on concevoir une « microphysique des rapports de pouvoir » subversive ? Comment se dérober à la discipline des corps et des esprits qui tentent de s’imposer par la prescription des normes gouvernant la vie domestique ? Comment prendre soin de son habitat, de son foyer, de sa famille sans se soumettre aux prescriptions bureaucratiques, étatiques, hétéronomes ?

https://www.cairn.info/revue-terrains-et-travaux-2004-2-page-3.htm