Comment pensent les animaux ?

Loïc Bollache. HumenSciences, 2020

Étonnante influence de la pensée cartésienne : je réalise en tout cas quel point je trimbale par devers moi cette idée que « les animaux n’ont pas de langage et c’est la nature qui agit en eux selon la disposition de leurs organes, un stimulus entraine une réponse comportementale, leur faculté d’adaptation est due à leur instinct qui n’est pas de l’intelligence ». J’ai pourtant bien en tête l’idée d’une continuité du vivant, mais le constat de la frontière qu’établit le langage articulé rend difficile l’appréhension d’une intelligence, d’une forme d’autonomie, l’initiative intellectuelle de l’animal (ou même des animaux, collectivement). Parlera-t-on d’éducation, d’apprentissage, de compétences pour des animaux ? Qu’en est-il des variations interindividuelles ? Bien sûr, la question n’est pas, binaire, être ou ne pas être (intelligent) ; même pas selon un degré quantitatif ou même qualitatif (plus ou moins intelligent, intelligent à sa façon), mais en interrogeant l’usage que l’on fait du mot (par exemple un livre sur « l’intelligence » animale) ; pas non plus une question de définition (ce qu’on désigne par intelligence).

Darwin : « si considérable qu’elle soit, la différence entre l’esprit de l’homme et celui des animaux les plus élevés n’est certainement qu’une différence de degré et non d’espèces. » Ce qui revient à substantialiser (et donc substantiver) l’intelligence.

Que fait-on lorsque l’on apprend la langue des signes un chimpanzé ? Qu’est-ce que ça dit de la conception de la langue, de la langue des signes, de l’apprentissage, de la représentation du chimpanzé comme apprenant ?

Chapitre 1. Se souvenir des belles choses. La mémoire comme base de l’intelligence

Les saumons capables de reconnaitre la rivière de leur enfance dix ans plus tard ; certains éléphants leur cornac ; les dauphins le sifflement de leurs congénères après vingt ans de séparation.

Distinction mémoire sémantique/épisodique (page 42) : autant de moyens de maitriser le temps ou l’espace (des itinéraires, des lieux).

Page 56. Un peu léger en essayant de définir le langage, réduit à de la « communication interindividuelle ». Le titre du chapitre dit pourtant l’inverse : « les animaux sont bavards ». Le bavardage n’est pourtant pas de la communication utilitaire.

La complexité stupéfiante, à y regarder d’un peu près, de la communication des abeilles et de son traitement : le choix d’un nouveau lieu pour un essaim donne lieu à des échanges entre abeilles éclaireuses sur les caractéristiques des lieux repérés, jusqu’à convenir d’un choix parmi les possibles. La sélection se fait selon un processus de quorum, et donc une forme de maitrise du nombre. Les éthologues n’hésitent pas à employer le mot de démocratie.

Singe, baleines, dauphins : l’émission de sons structurés est une pratique importante et indispensable à la vie ordinaire (par la maitrise de l’espace et du temps) de nombreuses espèces.

Chapitre 3. À la rencontre de cultures animales

Trois modalités pour expliquer l’origine de comportements :

  • L’inné, le physiologique (respirer)
  • L’apprentissage par expérience (marché)
  • L’apprentissage par imitation (parler)

Beaucoup d’exemples éloquents (les mésanges et les bouteilles de lait, des macaques et le lavage de patates douces, etc.) : au risque de l’anthropomorphisme ? Ou encore de la tautologie : comment une espèce pourrait-elle vivre sans invention et apprentissage ?

Un point majeur : les différenciations interindividuelles dans les capacités d’innovation et d’imitation.

Chapitre 4. La vie sociale des animaux

En fait il faudrait renverser la charge de la preuve : non pas chercher à démontrer que de vulgaires animaux privés du langage, de main, de cortex cérébral sont capables d’intelligence, mais partir de l’idée que des espèces adaptées à leur milieu, capables de se nourrir et de se reproduire dans la complexité du monde, disposent de facultés que nous désignons par intelligence, compétence, communication, mémoire, etc., et ce qui serait le plus intéressant, plutôt que des expériences de laboratoire, serait alors de discuter coopération avec les animaux, activités communes. Puisque nous partageons différentes formes d’intelligence, que faire ensemble ?

RMR, 591.5

https://www.humensciences.com/livre/Comment-pensent-les-animaux/55

La passion de l’incertitude

Dorian Astor, Éditions de l’Observatoire, 2020.

Son entrée est surtout morale, même au sens fort : de l’ordre de la conduite de la vie personnelle. Comment se débrouiller, dans sa posture, dans ses relations aux autres, au monde, du besoin de certitudes, ne serait-ce que savoir où on est, où on en est ? Que faire d’un monde pétri d’incertitudes parce que c’est de l’incertain que surgit la vie, de la diversité des possibles, de la subversion des « faits établis » ?

Et donc pas, on peut (page 104) de considérations épistémologiques. Dommage ? Significatif de la philosophie contemporaine ?

https://www.editions-observatoire.com/content/La_passion_de_lincertitude

https://www.philomag.com/articles/la-passion-de-lincertitude-de-dorian-astor

https://www.lemonde.fr/livres/article/2020/10/02/la-passion-de-l-incertitude-de-dorian-astor-la-chronique-philosophie-de-roger-pol-droit_6054473_3260.html

Les en-dehors. Anarchistes individualistes et illégalistes à la Belle Époque

Anne Steiner. L’échappée, 2020.

Trois mots-clés :

anarchistes, parce qu’à la recherche d’une subversion du mode de vie étatique, sinon de l’État lui-même : comment s’y dérober, s’y opposer ?

Individualistes : terme curieux pour des personnes décrites comme aspirant à des vies communautaires, passant beaucoup de temps en réunion et polémiques, en conférences et manifestations, en publications en tout genre. Individualistes dans le sens où ils sont soucieux de mettre en pratique pour eux-mêmes leurs convictions, de mener des existences en cohérence avec leur conception du monde : de la sobriété au végétarisme, en passant par l’amour libre.

Illégalistes : pas tant illégaux que contre la loi, par principe, contre la propriété, et alors faux-monnayeurs, voleurs pour certains. Mais les polémiques sont vives, et la dérive de la bande à Bono une démarche extrême.

Tous se construisent en opposition : à une famille nocive, étouffante, à la Vallès ; à une école ne tenant pas ses promesses ou son potentiel émancipateur ; à un milieu de travail anthropophage ; à la misère humaine du milieu ouvrier (alcoolisme, servitude volontaire). Mais de façon largement positive : avec un appétit de connaissances, de culture, une envie de vivre autrement, une énergie formidable, fondamentalement optimiste (dans une époque pas si « belle », très dure aux insoumis, aux manifestants, aux jeunes envoyés dans les « bat’ d’Af’ ».

Où sont les rebelles d’aujourd’hui ? Pour quelle rébellion ? Où sont les anarchistes ?

https://www.lechappee.org/collections/dans-le-feu-de-l-action/les-en-dehors

L’exploration du monde – Une autre histoire des Grandes Découvertes

Sous la direction de Romain Bertrand. Seuil, 2019.

645. Xuanzang sur les traces de Bouddha

Un moine bouddhiste chinois effectuant un périple incroyable jusqu’en Asie centrale et en Inde, controverse avec des confrères érudits de son acabit partout où il passe.

921 – 922. Ibn Faldan chez les Bulgares de la Volga

Un représentant du calife de Bagdad chez les sauvages (« barbares ») Bulgares, qui veulent bien discuter religion, mais qui sont très déçus que l’argent promis ne soit pas au rendez-vous.

960 – 962. Le tour d’Europe du marchand juif catalan Ibrahim ibn Yaqub

Étonnant de parvenir à circuler ainsi d’un territoire à l’autre, tout en se faisant toujours reconnaitre, jusqu’à avoir accès à l’empereur.

1154. Al-Idrisi remet sa géographie au roi de Sicile

Le roi normand, Roger, est un descendant des Vikings, mais nous avons sans doute davantage conscience de cette ascendance que lui-même.

Comment gouverner un royaume musulman, au grec aux musulmans, quand on est roi normand ? Beaucoup à dire aussi sur la notion de « carte géographique » : pourquoi, comment représenter les pays, le territoire ? Pourquoi seulement des informations « géographiques » ? Pourquoi avec une échelle métrique ?

1173. L’interminable voyage de Benjamin, rabbin de Tudèle

Tellement long et complet qu’il en est improbable pour nous, mais manifestement crédible pour l’époque : c’est donc que le monde est accessible au voyageur.

1262. Des mamelouks dans la Horde D’Or

D’un bout à l’autre des terres de l’Islam.

1287. Philippe le Bel accueille le moine ouïgour Rabban Bar Sauna

1291. Que sont les frères Vivaldi devenus ?

Ils ont franchi, sans retour, les colonnes d’Hercule.

1324. Le sultan du Mali Musa visite les pyramides.

1415. Les Portugais conquièrent Ceuta.

Qu’il est difficile de résister aux lectures téléologiques des évènements.

https://www.inshs.cnrs.fr/fr/lexploration-du-monde-une-autre-histoire-des-grandes-decouvertes

https://www.inshs.cnrs.fr/fr/lexploration-du-monde-une-autre-histoire-des-grandes-decouvertes

Disciplines à domicile – L’édification de la famille

Avant-propos

Les manuels à l’attention des femmes au foyer se multiplient au début du XXe siècle : « De la méthode ménagère » (Paulette), dans le mouvement de l’Américaine Christine Frederik, « Le taylorisme chez soi ». La moralisation des familles passe par la rationalisation de leur budget, de leur temps, de leur espace. Cette rationalisation doit être l’apanage de la ménagère elle-même, manager de cette PME moderne qu’est une cellule familiale. « La microphysique des rapports de pouvoir est la clé d’une gestion des populations, l’économie des rapports de force. Bricolez, inventez une nouvelle combinaison des individus ou des mouvements, des corps et des gestes, et vous résoudrez la question sociale et le manque de ressources, la misère et la révolte. »

Donc, à contrario, s’intéresser « aux petits gestes » n’est pas dérisoire. Peut-on concevoir une « microphysique des rapports de pouvoir » subversive ? Comment se dérober à la discipline des corps et des esprits qui tentent de s’imposer par la prescription des normes gouvernant la vie domestique ? Comment prendre soin de son habitat, de son foyer, de sa famille sans se soumettre aux prescriptions bureaucratiques, étatiques, hétéronomes ?

https://www.cairn.info/revue-terrains-et-travaux-2004-2-page-3.htm

Répondre du vivant

Roland Schaer, Le Pommier, 2013.

Penser l’humanité comme élément du vivant en général, retoquer l’opposition entre nature et culture, c’est-à-dire, historiquement, la conviction d’une rupture ontologique de part et d’autre de la révolution néolithique ou bien industrielle, en pensant plutôt celles-ci comme des manifestations de plus de la capacité du vivant, de sa caractéristique qui est de produire son milieu autant qu’il se produit lui-même. Le concept « habiter » doit aider à saisir la dialectique, le mouvement complexe entre « s’adapter au milieu » et « adapter son milieu » : à la fois construire un habitat, une ville, mais aussi l’inscrire dans un environnement, telle la cité grecque sur un territoire.

Chapitre 1

La responsabilité selon Hans Jonas : à saisir pas tant à l’échelle individuelle du sujet autonome qu’à l’échelle sociale du sujet engagé vis-à-vis d’autrui, selon ses moyens (« sa puissance »). Modèle du parent responsable de son enfant.

La conquête de l’autonomie kantienne suppose une séparation des affects, des contraintes naturelles, donc de la minorité, pour pratiquer l’exercice de sa raison, accéder ainsi à la majorité (être majeur).

Page 43. L’autonomie du sujet isolé, souverain de lui-même, est bien une idée masculine, là où la femme majeure est celle qui est capable d’accueillir et de produire la vie, d’enfanter.

Page 46. Carole Gilligan, souci du lien.

Chapitre 2. Variations sur la responsabilité

Des variations qui tournent un peu en rond, qui se contentent un peu trop de la moyenne mesure, de l’équilibre des tensions, à force de « en même temps ».

Seconde partie. Du vivant

Sa problématique : comprendre les mutations techniques comme « des prothèses biogénétiques ou des extensions métaboliques », transformant Sapiens en espèce sociotechnique et obligeant à « savoir rendre le monde habitable » (page 110)

Chapitre 1. Habiter/sortir

La vie comme mode d’habitat : une occupation du milieu, le transformant par anabolisme et catabolisme.

Le corps comme « première demeure » : être à l’abri pour mieux échanger (page 121)

Vernadsky : Le milieu terrestre comme produit du vivant, et pas seulement un contexte auquel le vivant s’adapte. Même l’écorce terrestre est « sculptée » par le vivant (calcaire, pétrole, etc.).

« L’adaptation » est tout autant celle de l’organisme à son milieu que celui du milieu à l’organisme. L’action technique humaine est dans la continuité de cette dynamique du vivant. La transformation du milieu relève aussi de la mémoire externe de l’action du vivant, comme les gènes en sont la mémoire interne. (page 128)

Écopoïèse : régulation du milieu extérieur comme extension de l’homéostasie au-delà des limites physiologiques de la cellule ou du corps.

Définition de la technique : « procédé créateur d’homéostasie passant par des modifications du milieu plutôt que de l’organisme ». Exemple de l’allaitement, prolongement du développement embryonnaire interne (idem pour le nid, la ruche). (page 131)

La prédation comme la symbiose sont de modalités de dépendance à l’environnement. (Page 143)

cf. raccourci un peu sidérant du développement physiologique et du développement social (page 145)

Chapitre 2. Mutations

Les « propriétés émergentes » des espèces sociales : les fourmis pratiquent-elles l’élevage et l’agriculture ? Elles aménagent du moins « « un habitat » (page 161)

La domestication comme mécanisme de symbiose : suspendre la prédation pour aider plutôt à la procréation et au développement.

Les outils comme extension du corps (Simondon). Le feu comme création d’homéothermie à l’extérieur du corps.

Chapitre 3. Habiter le monde

Canguilhem pour « une compréhension systématique des inventions techniques comme un comportement du vivant ».

Il termine par de longues considérations sur son champ de prédilection : l’éthique, Darwin et l’eugénisme. Ce n’est pas à la hauteur de tout le reste, jusqu’à la chute finale : « l’art de l’écopoïèse reste à inventer ».

https://www.editions-lepommier.fr/repondre-du-vivant-0

https://www.cairn.info/le-moment-du-vivant–9782130592631-page-323.htm

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/matieres-a-penser/ou-habitons-nous-2370863

Recherche sur la nature et les fonctions du langage

Brice Parain, 1942. Gallimard, collection Idées, 1972.

Photocopies

Le problème des origines est à prendre au sérieux : par quoi commencer ? Comment sortir de la conception progressiste de l’évolution, du simple vers le complexe ? De l’ébauche vers le produit fini ? Du fruste vers le subtil ?

Les philosophes butent sur des solutions de continuité entre pensée, langage intérieur, langage exprimé et adressé, monde. Comment accorder tout cela ? Qu’est-ce qui est premier ?

Page 3. Bel exposé de l’histoire de la philosophie en trois étapes :

  • scolastique (aristotélicienne) : procédé par abstraction des choses, telles qu’elles sont connues par l’expérience sensible, vers les concepts, c’est-à-dire la verbalisation, la formalisation des substances. Approche qualitative, verbale, classificatoire.
  • Cartésienne (analytique) : la réalité est géométrique, peut donc être connue et même transformée par l’entendement. Mais voilà : problèmes des fondements. C’est une « philosophie de la volonté à tendance dualiste ».
  • Hégélienne (historique) : les connaissances sont engendrées progressivement à partir de l’expérience selon une dialectique temporelle. Mais voilà : problème des commencements. C’est une « philosophie du devenir à tendance moniste ».

La justice : « Nous n’avons le choix, pour les mathématiques, la plus certaine des sciences, qu’entre deux attitudes :

  • le contenu des axiomes coïncide avec connaissance de la réalité ;
  • les mathématiques sont un processus infini, au succès partiel, mais sans justification définitive. »

Page 7 : « le langage n’est qu’à première vue une manifestation de notre existence ; c’est un être extérieur à nous, comme l’est le livre ou la stèle. »

Page 8 : « le mot “être” est le lieu terrestre de l’existence, sans lequel il n’y aurait pas d’être parmi nous, donc d’objectivité. »

Page 13 : la raison (Descartes) ou l’intuition (Leibniz, Bergson) relève de facultés de connaissance indépendante du langage. Celui-ci n’est qu’un instrument.

« L’histoire confond les dogmatiques : vérité aujourd’hui, erreur demain. »

Il fait joliment feu de tout bois : des histoires de paysans arrachant des pommes de terre, des citations de Phèdre, de Verlaine. Belle érudition, un brin désuète.

Page 19 : si l’homme se définit par le langage, qu’en est-il du silence ? Une forme de langage, au risque de le définir par son contraire. Qu’en est-il de ma pensée lorsque je me tais ? Langage intérieur, tout le temps ? Là encore, dilemme entre l’essence et l’histoire : si on considère que le langage ne peut se définir absolument, il faut expliquer son émergence. Soit on établit son fondement, soit on décrit sa fondation.

Page 22 : ce que je dis en affirmant « j’ai faim ».

Page 23 : « on interdit d’additionner des chevaux et des portes. Comment pourrais-je écrire une équation dont le terme initial ne serait pas lui-même une formule ? Cependant telle est bien la démarche par laquelle débute toute pensée discursive : la dénomination. »

Page 27 : « chaque mot dépasse l’individuel et appartient au genre. » On peut aussi soutenir, me semble-t-il, l’inverse : « l’individuel dépasse le mot, et est singulier. »

Page 29 : bascule étonnante dans l’idéalisme radical : « nulle chose n’existe avant que d’être nommée », « béni sois-tu qui parla et le monde fut. » Ou, plutôt que bascule, cohérence avec une définition de l’humain comme être de parole plutôt que de chair ? Ce que je partage : sa vigilance envers une illusoire adéquation du langage avec soit la réalité, soit la pensée. Mais il va un peu loin dans une approche performative du langage !

Page 31. Difficile à suivre : « l’être que crée la parole, ce n’est pas un être de chair, c’est un être de raison. » « La réalité stable, universelle, déterminée, permanente qui est l’objet de notre science, j’entends l’objet que nous examinons et qui ne fuit pas sous nos sens en même temps que le temps, c’est le langage. »

Page 34. « Le langage est par sa nature une abstraction, en ce sens qu’il ne manifeste pas la réalité, mais qu’il la signifie dans sa vérité. »

Page 35. « De la confrontation entre langage et réalité ne peut jamais sortir qu’une destruction du langage pour ce qu’il ne figure pas exactement la réalité : impossibilité de définir, impossibilité d’attribuer, impossibilité même de nommer. »

Page 43. Distinction entre

  • Platon : fonder le langage comme touchant aux essences, et donc théorie de la dénomination
  • Aristote : d’abord user au mieux (logiquement) du langage tel qu’il est, et donc théorie de la proposition et du raisonnement.

Page 53 : si le monde est mathématique, quid des sensations, des singularités ? Si le langage échoue toujours à désigner, comment parler savamment ?

Page 57. Le langage mathématique est une invention progressive, à cliquets. Rien ne va jamais de soi, sans quoi il n’y aurait pas eu d’inventions, même de la numération. Si c’était l’exploration d’un existant, quiconque pourrait redécouvrir ex nihilo le même univers. La recherche, et alors ses résultats, est contingente.

Page 58. L’exposé de la démonstration mathématique élimine cette histoire. C’est qu’elle ordonne le raisonnement à partir de la solution, c’est-à-dire de la fin du raisonnement, alors que l’histoire le prend à son origine, au moment où elle ignorait quelle serait sa fin. » (et où elle ne se pose même pas la question, parce qu’on ne connait pas l’avenir)

Il faut parler (écrire) pour mesurer l’immense incertitude, l’invention permanente.

Page 67. La force de la négation pour explorer les possibles du langage : que se passe-t-il si je peux affirmer le contraire, invérifiable tant qu’il échappe à l’observation (par exemple la planète Mars est habitée) ?

Page 69. Ce n’est pas l’objet qui donne sa signification au signe, mais le signe qui nous impose de nous figurer à l’objet de sa signification. Nous n’apercevons pas l’origine du langage, mais nous percevons sa fin.

Page 73. Distinction entre

  • rhétorique, puis logique : l’art de la démonstration en tant que « manifestation par le langage de la nature et de l’ordre des évènements que les mots ont le pouvoir de figurer. »
  • Dialectique : art de conduire la confrontation, la controverse entre deux images du monde verbalisées, au risque d’un grand relativisme (chacun son image)

Avec cet obstacle de fond : ouais, qui dit la vérité ?

Page 76. Dilemme d’Épicure : ce que Dieu veut, ce que Dieu peut. De la relativité du langage, même dans chaque formulation (Pascal). Alors, s’en remettre soit au bon sens (ce qui se conçoit sans avoir besoin d’être défini), soit à Dieu lui-même.

Page 87. Inquiétude cartésienne : « ou bien notre confiance [dans le langage] devrait être entière et notre volonté ne devrait jamais dépasser notre entendement, les mots ne jamais être équivoques ; ou bien notre méfiance n’a aucune raison de ne pas être totale et notre volonté libre n’a d’autres effets alors que de nous maintenir en un doute irrémédiable sur la vérité du langage. »

Page 94 : Descartes vs Pascal

Page 101. Son histoire des problèmes de la philosophie face au langage part toujours (et lui comme tant d’autres) de l’examen d’un homme soucieux de désigner d’un mot un objet extérieur à lui, ou une pensée intérieure. Ce n’est qu’au fil du raisonnement, à la marge, qu’apparaisse la prise en compte de considérations historiques ou sociales. Le langage n’est jamais seulement l’affaire individuelle d’un Robinson se dépêtrant de son bagage lexical. Comme si le philosophe ne parvenait pas à se détacher de sa position de locuteur. Cas extrême cartésien : qui est le je du cogito ?

Vraiment étonnant à quel point il annonce (ou rejoint) Wittgenstein (des limites de la philosophie dans le langage. cf. la brique page 113).

Page 101 à 106 : bon résumé de tout son propos

Page 110 suivantes : bascule vers la preuve par l’accomplissement

Page 119. « Notre langage nous exprime-t-il, en tant qu’individu, ou exprime-t-il les essences universelles ? » Sommes-nous libres ou déterminés par un fatalisme logique ? Dans le premier cas, comment la communication entre les hommes est-elle possible ? Dans le second, comment l’erreur est-elle possible, puisque nous ne pouvons l’attribuer à Dieu ?

Page 135. Leibniz introduit la notion de « possible » qui serait la caractéristique de ce que saisit le langage : non pas directement le réel, mais tout de même un moyen de l’explorer.

Page 137. Synthèse, à la fois saisissante, mais aussi trop synthétique pour être convaincante, des orientations philosophiques française, anglaise et allemande.

  • Française : idéalisme, foi théologique d’une correspondance exacte entre idées, langage et réalité, qui atteint la vérité.
  • Anglaise : empirisme : tout n’est qu’interprétation subjective.
  • Allemande : expressionnisme : langage émanation de l’homme, mais qui exprime l’essence du monde, dans son mouvement historique, dans son amplitude (pas seulement un raisonnement, une vie intérieure. Poésie lyrique plutôt que géométrie).

Page 141. Nietzsche : pensée fondamentale : dans tous nos jugements, il faut prendre pour norme l’avenir, et ne pas chercher derrière nous les lois de notre action. Plaidoyer pour l’action, mais qui balaie toute prescription.

Page 142. Comment ne pas se contenter de décrire, de phénoménologie passive ?

Page 146. Que la somme des angles soit 180° ne se découvre pas, mais s’apprend. (et peut ne pas s’apprendre).

Page 147. « La matière des mathématiques est morte, celle de la connaissance philosophique est la vie elle-même. »

Avis 153. Égale : images et mots forment ensemble le tout de notre conscience et se combattent à l’intérieur de ce tout, qui tantôt parait se détruire et tantôt se reconstitue, pour de nouveau se détruire, puis ce reconstituer sans fin.

Page 157. « Le monde est constamment jeune, alors que nous vieillissons chaque jour. »

Page 166. « Tout mot existe indépendamment du contenu d’images et d’action que nous lui attribuons. » Alors qu’il approchait d’une dialectique individu/collectif, présent inscrit dans une dynamique temporelle, il revient brusquement, par souci de préserver une transcendance, à « une règle dont le langage serait dépositaire ». Et pour résister au flux de paroles, se réfugie dans l’écrit : « cette existence n’est peut-être pas sensible dans l’écrit, mais elle se manifeste de toute évidence dans l’écriture. »

Page 167. « Mal nommer un objet » (Albert Camus !)

Page 168. Le langage « règle de notre pensée et de notre action humaine, extérieur et par conséquent transcendantale à nous, parce qu’il est le lieu de l’universell et de la volonté réfléchie. »

Page 172. « Le langage n’est qu’un moyen pour nous attirer vers son contraire, qui est le silence et qui est Dieu. » Un final lyrique !

http://lechatsurmonepaule.over-blog.fr/2019/07/brice-parain-recherche-sur-la-nature-et-les-fonctions-du-langage.html

Le langage. Introduction à l’étude de la parole

Edward Sapir, 1921.

De belles pages sur l’infinie diversité des parlers saisis à l’échelle individuelle et qui ne peuvent être (réellement ?) saisis qu’à cette échelle-là seulement. Ce qui n’empêche pas l’auteur de s’efforcer ensuite d’étudier la progressive disparition de « whom » comme phénomène linguistique à l’échelle des « langues », des communautés langagières, avec leurs régularités que le savant s’efforce de saisir au-delà des individus.

http://classiques.uqac.ca/classiques/Sapir_edward/langage/langage.html

https://www.cairn.info/theories-du-langage–9782804707248-page-105.htm

Parler comme un livre. L’oralité et le savoir ( XVIe – XXe siècle)

Françoise Waquet. Albin Michel, 2003.

De l’écart entre l’oral et l’écrit, certes. Mais aussi entre la parole énoncée, sous quelque forme que ce soit, et l’« impression » (Michelet) qu’il en reste pour le destinataire, auditeurs ou lecteurs. Ce que l’un a écrit ou dit, ce que l’autre en comprend.

De l’art de la transcription : susciter une impression adéquate chez le destinataire, auditeur pour celui qui assiste à l’entretien, lecteur pour celui qui découvre par le récit.

https://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2008-2-page-194.htm