L’inconscient ou l’oubli de l’histoire – Profondeurs, métamorphoses et révolutions de la vie affective

Hervé Mazurel. La Découverte, 2021.

Très bien de se méfier de l’anachronisme, quand on récupère Œdipe et Sophocle pour parler de femmes et d’hommes viennois fin-de-siècle. Mais quid de la téléologie, en affirmant (page 28, conclusion du préambule) : « Il a certainement fallu des siècles d’histoire pour façonner les inconscients qui sont les nôtres. » Et toute la conclusion est nourrie par cette idée : il y a un mouvement dans l’histoire, objet d’une description et d’analyse de l’historien. Il y a des tendances, des évolutions au long cours, bien sûr des évènements, des ruptures et des virages, mais que l’on pourrait décrire comme un itinéraire, un seul possible puisque celui qui a été réalisé.

Patrice : C’est une chose que d’étudier la psychologie d’une personne historique, dans son contexte, dans ce que peut en dire un historien d’aujourd’hui ; c’est plus discutable de prétendre saisir des généralités psychologiques sur une époque révolue, sur un univers social étranger ; c’est encore autre chose que prétendre saisir une évolution des phénomènes psychologiques au fil des siècles.

Page 80. De la difficulté des causalités : « L’empreinte intellectuelle [de la psychanalyse] a travaillé jusqu’au sous-sol de notre culture. » Ou bien l’inverse ? « Notre culture » c’est-à-dire les évolutions sociales comme l’urbanisation pour le travail industriel ont fait surgir des phénomènes culturels dont la psychanalyse est une formalisation ?

Page 107 : bon résumé de l’identité narrative

Page 173. Plus la violence recule, plus ce qu’il en reste parait insupportable.

Page 175. Ce que l’individu gagne en sécurité, en intégrité physique, en garantie de longévité, il le paye en obligation de retenue, en exigence de contrôle de soi, insatisfaction personnelle.

Page 276. De quoi l’inconscient est-il fait, sinon d’abord de la pression de la civilisation sur l’impulsion ?

Patrice : Quelle alternative à l’idée de pulsion, sexuelle ou de mort, venue du for intérieur, constitutive même de la nature humaine, et en plus ou moins apprivoisée par l’éducation, la morale, la vie civilisée ? Modèle similaire à la maitrise culturelle de la sauvagerie du monde et des non-humains.

Les usages de la violence, de la sexualité sont d’abord acquis de l’extérieur, dans un parcours personnel de digestion, mais sans déterminisme biologique.

On néglige par exemple les conditions matérielles : faire la guerre avec un sabre, un fusil ou un char d’assaut est radicalement différent, avec des conséquences concrètes sur le rapport individuel à la violence. De façon plus complexe, il y aurait à voir sur les effets de la promiscuité (les villes, les logements, l’espace public). En tout cas, résister au simplisme (voire à la tautologie) d’un processus de civilisation progressive des mœurs.

L’idée d’un « surmoi » n’est-elle pas la généralisation de la nécessité d’une instance de contrôle des individus, qu’il ne faut pas laisser livrer à eux-mêmes ? Directeurs de conscience, policiers, juges, savants experts s’associent pour maitriser le trublion incapable de raisonner.

Page 361. Deux histoires : celle du processus de civilisation vs celle de « l’intense bricolage des pulsions et des bas instincts », obscur et caché, « celle du refoulé et de ses retours compulsifs ».

Cette vision des pulsions (primitive dans le cas de la Horde, du Père) à maitriser par la civilisation (qui, elle, vient d’où ?!?) comme transposition de l’homme aux prises avec la nature ; la ville civilisant la sauvagerie campagnarde, la technologie maitrisant la matière.

Page 413. Objet du livre : « voir la discipline historique hériter de ce qui a fait le cœur de la découverte freudienne, à savoir “le retour du refoulé” (de Certeau) ». Quels chantiers similaires à mener à partir d’une approche de la psychologie par le langage, par les relations plutôt que par l’intériorité ?

Patrice. Comme l’impression qu’il ne parvient pas à se déprendre du modèle psyché (intériorité de l’individu) vs culture (extérieure, qui s’impose au sujet).

Page 421. « D’où vient ce déficit d’attention au social historique dans la prévention des troubles psychiques ? » Il faudrait dénaturaliser les troubles pour reprendre la mesure des « faits sociaux et historiques ». Mais « ces faits » eux-mêmes ne sont pas des données pour le savant ! Il reste à la porte de Wittgenstein (pourtant cité page 419, Bouveresse interposé).

Page 423 : névrose et psychose.

Page 425 : il se débat, en vain je trouve, avec le nominalisme : « la maladie », etc. Bonne citation de Starobinski. Mais il faut en tirer toutes les conséquences !

Page 428. Comment dépasser l’approche par « la part des facteurs culturels, sociaux et historiques dans l’étiologie » ? « La dimension profondément (forcément !) socioculturelle de la personnalité morbide » ? (À commencer donc par la force de cette image de l’enfance, de la profondeur, cachée.)

https://www.editionsladecouverte.fr/l_inconscient_ou_l_oubli_de_l_histoire-9782348070174

https://journals.openedition.org/lectures/52349

https://www.lemonde.fr/livres/article/2021/09/17/l-inconscient-ou-l-oubli-de-l-histoire-d-herve-mazurel-a-la-jonction-de-l-histoire-et-de-la-psychanalyse_6095086_3260.html

https://esprit.presse.fr/article/pierre-henri-castel/l-histoire-oubli-de-l-inconscient-44006

D’ici et d’ailleurs – Histoires globales de la France contemporaine

Sous la direction de Quentin Deluermoz. La Découverte, 2021.

https://www.editionsladecouverte.fr/d_ici_et_d_ailleurs-9782348060106

https://www.lemonde.fr/livres/article/2021/11/18/d-ici-et-d-ailleurs-dirige-par-quentin-deluermoz-la-france-a-l-age-des-interconnexions_6102514_3260.html

https://journals.openedition.org/rhc/1165

Une brève histoire du droit en Europe

Tamar Herzog, 2018. Anarchasis, 2023.

Introduction. Il ne va pas de soi que la communauté juridique soit d’abord territoriale : elle peut être familiale, professionnelle, religieuse, économique (dépendance à un seigneur, relations commerciales).

Chapitre 1. Le droit romain.

Trois caractéristiques : c’est un droit séculier ; il est centré sur la résolution des conflits ; il s’occupe du droit privé. (D’emblée des frustrations : mais encore ? Quelles sont les caractéristiques du droit grec, égyptien, gaulois, en distinction du romain ?)

Page 23 : les premiers recours aux tribunaux sont facultatifs, à la demande conjointe des deux parties, et donc sans « assignation à comparaitre » ! Dans les premiers temps de la République romaine, distinction progressive de la fonction religieuse (désignation de prêteur à partir du IVe siècle).

Distinction du jugement en deux phases : premier tour pour vérifier que l’acte relève bien du droit, dépend d’une règle ; deuxième tour pour étudier les conditions concrètes de son application, dans une situation singulière.

Page 34 : créativité juridique des Romains, avec des termes comme obligation, contrat, tutelle, société, héritage, vente, présomption (charge de la preuve à celui qui conteste). Et cette créativité est le fait direct de juristes, sans que les empereurs ne parviennent pas à contrôler vraiment.

Dans le chapitre suivant : malgré l’annonce d’une forme brève, longue description (à mon gout) de l’évolution du droit romain au droit moderne à travers les méandres de la féodalité, de l’église, de la monarchie, sur le continent d’une part, en Angleterre d’autre part. Elle fait « l’histoire du droit » au sens étroit du terme : l’objet de l’étude reste les textes juridiques, leur codification, certes dans l’histoire, mais surtout l’histoire politique, institutionnelle. Trop peu, à mon gout, d’ancrage dans le sociale, le culturel. Elle reste un niveau d’abstraction élevée, avec de trop rares exemples concrets.

Page 295. La Révolution française pose l’idéal d’un code juridique « clair, concis, accessible à tous ». Le Code civil était censé être « un manuel présent dans chaque foyer, à la disposition des individus rationnels désireux de prévoir le résultat de leurs activités » (quel idéal de prescription !), « qui ne reposait pas sur la tradition (pourtant une sédimentation de règles ; c’est peut-être une autre caractéristique de la bureaucratie : « avant moi le déluge » ; chaque « réforme »nie autant le travail passé, accumulé, que le travail à venir, vivant), mais sur la volonté du peuple (c’est-à-dire de ses représentants) et sur la raison (forcément universelle).

Le dernier paragraphe de la dernière page condense toute la frustration que j’ai pu éprouver la lecture de ce livre : un questionnement ouvert sur « un nouveau paradigme » prenant en compte la diversité des échelles de pertinence du juridique, bien au-delà (les O.N.G., les multinationales, les organismes internationaux), et en de ça de l’État-nation. Mais c’est déjà terminé !

http://www.editions-anacharsis.com/Une-breve-histoire-du-droit-en-Europe

https://www.lemonde.fr/livres/article/2023/02/02/une-breve-histoire-du-droit-en-europe-de-tamar-herzog-le-droit-une-reinvention-permanente_6160321_3260.html

https://journals.openedition.org/lectures/61620

Défense de cracher ! – Pollution, environnement et santé à la Belle Époque

Pierre Darmon, Le Pommier, 2020

Panorama saisissant, effrayant même, de l’atmosphère parisienne (dans les grandes villes industrielles) au fil du développement industriel du XIXe siècle : bien avant la voiture, les poussières de charbon et les rejets en tout genre des industries chimiques empuantissent l’air ambiant, noircissent les façades et la végétation, et chacun d’expectorer et de cracher à tout-va les poussières qu’il respire. Dieu que ça pue. Plus on produit, plus on consomme, plus on rejette de déchets en tout genre, de tout volume.

De telles descriptions complètent les images qu’on peut avoir par la peinture ou le cinéma : il fait sentir l’air moite que le quidam respire, les effluves, les remugles, les odeurs, les poussières. Il aide à imaginer sensoriellement l’intérieur d’une église, d’un théâtre, d’un grand magasin avant l’ère de la toilette quotidienne, des lave-linges, des VMC, des aspirateurs.

Le livre prend les choses dans le bon ordre : c’est parce que cette explosion de la pollution constitue un terreau extraordinaire pour les bactéries et microbes en tout genre que la médecine et l’hygiénisme en générale prospèrent à leur tour. Par contre, il reste très factuel, et la thèse principale (ouf, la médecine fait des progrès) seulement implicite. Il y aurait de quoi interroger les évolutions de fond, et réfléchir à une médecine plus écologique, au-delà des traitements physiologiques.

https://www.editions-lepommier.fr/defense-de-cracher

Une journée fasciste. Célestin et Élise Freinet, pédagogues et militants

L’entrée est très historique : les Freinet dans le contexte de leur époque aux prises avec une administration. L’écriture s’appuie beaucoup sur des sources, en particulier la correspondance de l’instituteur avec son inspecteur, son recteur, le ministre même. Il y a quelque chose de plus direct, de plus simple qu’aujourd’hui, mais pas moins de contrôle hiérarchique, peut-être même plus de regards sur la bonne moralité du fonctionnaire. Un regret : la problématique semble avant tout orientée par les archives disponibles, en tout cas celles consultées, et on ne voit pas beaucoup Freinet animateur d’un réseau de correspondants, inscrit dans un mouvement collectif de la profession.

https://agone.org/livres/une-journee-fasciste

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/11/30/une-journee-fasciste-ou-comment-les-freinet-ont-fait-ecole_6152269_3232.html

1797. Pour une histoire météore

Beaucoup d’intentions séduisantes : une focale particulière, concentrant le propos sur la durée d’une année civile ; une épistémologie qui cherche à saisir la complexité autrement que par la description objective, l’exposé des faits, les explications causales, des emboitements de perspectives ; une posture d’auteure impliquée, se montrant au travail ; les objets historiques marginaux dans l’historiographie classique.

1. Mais pourquoi l’année ? Qui plus est dans un calendrier qui n’est pas celui en usage à l’époque ? « L’an six », ça aurait eu de l’allure ! Malgré une rapide allusion aux almanachs en introduction, le propos n’est pas du tout ancré dans une saisonnalité, au temps des repères calendaires spécifiques au rythme annuel. Et le même traitement aurait sans doute pu être appliqué à l’année précédente, ou à la suivante, pourquoi pas au trio 1796 – 1798. Parce que c’est bien son sujet, explicitement annoncé : la période qui termine la Révolution française et qui va déboucher sur le consulat.

L’année n’est pas (du tout) traitée comme objet en soi. Elle est toujours considérée comme un moment d’évolution à d’autres échelles de temps, plus petites. Elle est d’emblée pointée comme singulière parce que sans « grand-événements », sans perspectives de commémorations décennales, et ne vaudrait alors que rapportée à d’autres années d’importance, à commencer par 1789 (« l’année ou… »). Mais elle est ensuite ignorée, pas du tout substantivée, même sous le petit nom que l’auteur lui attribue, « 97 ».

2. L’approche épistémologique est de tirer au maximum sur la ficelle métaphorique de la météorologie (je n’avais jamais réalisé qu’il y a ce « ro » après « météo », pour désigner la diversité des phénomènes atmosphériques). Au risque d’être brumeux… C’est l’impressionnisme, ou Turner, qui l’emporte, plutôt que des grands peintres naturalistes américains (Albert Biestadt). C’est l’esthétique qui domine : c’est aérien, éthéré même, donc plaisant, mais finalement pas très consistant à mon gout. Comme si on laissait au lecteur la responsabilité d’en dégager un peu de sens, d’identifier les fronts froids et les fronts chauds.

3. L’abus de métaphore n’empêche pas une lecture platement déterministe, téléologique : la naissance de, la fin de, la transition entre, les premiers pas de (ce qui va advenir, ce qui est advenu, la suite que le lecteur connait bien). Peu d’aléas climatiques dans cette météo !

4. Une auteure qui s’expose, qui ne prétend pas faire œuvre objective, mais qui semble vouloir surtout se justifier, voire se regarder écrire, plus ce que montrer son travail artisanal.

5. Ce n’est pas (du tout) de l’histoire politique ou sociale classique, et les Soboul et consorts paraissent bien désuets d’un coup. Mais c’est une histoire très intellectuelle, parce que fondée sur des auteurs, des commentateurs de l’époque. Ils sont considérés comme connus, et le propos verse souvent dans le méta discours plutôt que de récits.

Plus ambitieux que convaincant au final, dommage. À suivre ? Comment aurait-il fallu s’y prendre ? Pour en faire quoi ?

https://journals.openedition.org/studifrancesi/51333

Océaniens. Histoire du Pacifique à l’âge des Empires

Nicholas Thomas, Anacharsis, 2022.

L’Histoire, avec un grand H, racontée à hauteur de vies ordinaires, et qui prend alors une profondeur et une complexité impressionnante.

http://www.editions-anacharsis.com/Oceaniens

https://www.lemonde.fr/livres/article/2020/02/12/oceaniens-de-nicholas-thomas-le-pacifique-cosmopolite_6029344_3260.html

https://www.cairn.info/revue-journal-de-la-societe-des-oceanistes-2022-2-page-345.htm

Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité

David Graeber et David Wengrow, Les Liens qui Libèrent, 2021.

Le titre original est « The Dawn of everything ». Pas beaucoup plus joli, mais au moins une expression close, sans ridicules points de suspension. Peut-être une façon d’évoquer l’écriture assez relâchée, familière (« Les conclusions de Pinker sont totalement à côté de la plaque », page 35 ; « Pour le dire crument, on sent bien que vivre parmi des indigènes est beaucoup moins barbant que de vivre en Occident. » page 38).

Page 39. Épistémologie des sciences sociales : au risque de la simplification et de la réduction à un facteur décisif. Marx, Freud ou Lévi-Strauss éclairent la réalité d’un angle nouveau, mais une fois qu’on a vu, on s’habitue vite à voir, et on a besoin de revenir à une vue synoptique.

Tendance naturelle : croire qu’un penseur ne fait que découvrir ce qui est pour nous devenu une évidence, au risque de ne pas mesurer à quel point ce n’en était pas une à son époque, et que ça aurait pu ne pas en devenir une, que d’autres « évidences » auraient pu s’imposer. Est-ce que Darwin « découvre » l’évolution, Boucher de Perthes la Préhistoire, Gordon Childe le néolithique ?

Page 58. L’interlocution avec l’autre [« l’Indien »] oblige à prendre en compte son point de vue, son regard sur le monde, son jeu de langage, et alors sa forme de vie.

Page 62. Si même la liberté individuelle et le confort matériel ne sont pas l’apanage des sociétés contemporaines, que reste-t-il ?

Page 81. De la complexité des interactions entre sociétés : entre emprunts intéressés, influences de fait, « schismogenèse » (Bateson), c’est-à-dire tendance à s’opposer.

Page 115. Une limite forte de leur argumentation : les humains décideraient « en toute conscience » de ne pas instituer de hiérarchie sociale et politique, malgré « une tendance innée à s’engager dans des schémas comportementaux domination/soumission probablement héritée de nos ancêtres simiens ».

Page 125. La conscience serait essentiellement dialogique, et pas un attribut individuel.

Page 127. Même les enfants ont une vive imagination sociale, beaucoup de créativité sociale dans leur jeu : alors pourquoi pas les humains préhistoriques ?

Page 148. La variété des contextes de vie sociale et politique aiguise la conscience politique ordinaire : les paléolithiques sont plus alertes et imaginatifs que nos « démocrates » ! Vrai jusqu’au statut des femmes : on a du mal à imaginer une société au patriarcat saisonnier.

À débattre : la conscience politique (philosophique) ne serait pas cumulative d’une génération à l’autre, contrairement aux savoirs savants. Le progrès en philosophie (en art) n’a pas de sens. Mais on accumule une diversité de pratiques artistiques, là où l’expérimentation sociale apparait figée.

Étonnantes crispations identitaires dans une société par ailleurs très mobile. On peut se déplacer géographiquement, mais très peu socialement. Nous sommes coincés entre des murs, à l’exemple des catégories genrées.

Page 195. La « cueillette » qui confine à l’agriculture, la chasse à la pratique de l’élevage, quand les relations aux territoires sont tellement intenses qu’elles modifient l’environnement, l’adapte de fait aux populations qui en vivent. Cueillir n’est pas prélever ce que fournit passivement la nature, c’est aussi agir, influencer sur ce qui est disponible. Et ces activités productives aboutissent aussi à une organisation économique et sociale pour s’approprier (trouver un autre mot ?) le territoire.

Page 301. Décrire les activités humaines à l’égard de l’environnement avec les concepts contemporains est une chose ; leur attribuer la conscience de le faire tel que décrit en est une autre.

Page 303. Parler de l’agriculture et de domestication incite à rattacher ces nouvelles pratiques aux nôtres en les arrachant à la continuité des pratiques de cueillette.

Page 306. Le point sur « la révolution néolithique » qui n’en est pas une.

Ça manque de conceptualisation philosophique : l’humanité, le groupe, le langage, l’activité, la technique.

De la compréhension archéologique : du minuscule (traces de sang, pollen) au contexte régional historique. Enquête multiscalaire, à partir d’indices, de concepts, de comparaisons.

Au néolithique, l’altérité culturelle et géographique est la règle : des mondes sociaux très différents cohabitent. Aujourd’hui, il faut fouiller dans le passé pour trouver l’équivalent (uniformité culturelle : teeshirt, soda, football, téléphone, etc.)

L’argument des humains effectuant des choix conscients n’est pas compatible avec la temporalité du changement qui en fait échappe à ce qui est perceptible par des consciences individuelles.

Le déterminisme prend les choses à l’envers : non pas un environnement qui commande une organisation sociale, mais une évolution sociale qui se coltine les contraintes environnementales. On essaie tout ce qui est possible, individuellement et collectivement. On fait de son mieux, et on voit.

Être conscient collectivement du sort commun est au moins un horizon, ce vers quoi il s’agit d’aller.

Page 324. La diffusion de la céréaliculture se heurte à l’acclimatation à des terroirs différents : pas seulement une affaire de graines (sols, parasites, etc.). À comparer avec les cultures dites invasives, lors de la colonisation en Afrique ou en Amérique.

Page 330. Écologie de la liberté : pratiquer l’agriculture en dilettante.

Page 390. Les traces du pouvoir royal sont plus abondantes et visibles que celle d’autogouvernance démocratique.

Les indicateurs du pouvoir de l’État : la violence, jusqu’au meurtre. Quels recours ? Qu’est ce qui est légitime, pratiqué effectivement en matière de violences physiques, voire psychologique (dont le viol) ?

Le problème de « l’État », c’est le substantif ! Employer un même mot pour qualifier des phénomènes sociaux très différents, au risque de se dire : « il y en a toujours eu, il y en aura toujours ! » Pas tant éradiquer l’État que répondre d’une façon autre aux questions de ces deux auteurs : quel usage de la violence, quel contrôle de l’information, quelle symbolique commune ?

Page 542 : de l’impersonnalisation de la bureaucratie (du comptage en général)

Page 623. Des racines iroquoises de la philosophie des lumières (et donc de la nôtre). Comme si on lisait Braudel sans avoir aucun repère sur l’histoire de l’Europe. L’immense continent des civilisations sans écrit.

Leur définition de la liberté : celle de partir, de désobéir, de créer ou transformer ses relations sociales. Je dirais plutôt, d’un coup : agir sur ses relations sociales. Éventuellement les nier, les refuser, les contester, mais comme on conteste des certitudes, sans prétendre ne pas en avoir ; agir sur son environnement, sur ses relations à la matière, aux êtres vivants (même au virus). La liberté a bien à voir avec l’activité : pouvoir la déployer, l’ajuster aux autres, et ça passe par le langage, la possibilité d’en débattre, de la concevoir.

La bureaucratie comme le commerce : l’impersonnalisation de l’acte (produit ou processus) détaché de la personne, administré, marchandisé.

Le problème n’est pas l’État, l’argent, la loi, mais leur permanence, la transformation de la modalité en finalité. Contrairement à une idée reçue ordinaire, le progrès enferme, par effet cumulatif. Une autre approche du progrès, c’est la bifurcation, faire autrement. Et c’est alors affaire de fantaisie, de marginalité.

L’histoire des États, c’est la surenchère du contrôle des territoires, des armées, des dispositifs juridiques. L’histoire de la technologie : une voie qu’on explore dans le toujours plus. Donc plutôt que de transition ou d’effondrement, parler de bifurcation.

Idem pour la division du travail : bien sûr indispensable, c’est dès qu’elle se fige, dès que la spécialisation devient rigide, définitive, assignation à résidence qu’il y a problème.

L’humanité doit apprendre la souplesse, l’adaptation aux circonstances par la conscience : l’épidémie en est la forte démonstration.

Les deux auteurs en font trop (sans expliciter beaucoup d’ailleurs) dans l’idée que les humains auraient, parfois, choisi consciemment de ne pas recourir à l’agriculture, ou bien d’éviter la domination étatique. Mais c’est justement ce sur quoi il y a une marge de progrès, un horizon à explorer. Être de plus en plus conscient de ce qui nous arrive, assumer de plus en plus des choix collectifs, autant que possible sans attendre la panne majeure.

Ce qui manque encore dans le champ de compréhension de l’histoire : la prise en considération de la temporalité des individus. Les deux auteurs le font parfois, par exemple pour la description des pratiques de cueillette, mais sans aller jusqu’à la vie ordinaire quotidienne. Pourrait-on imaginer la socialité usuelle dans ces mondes ?

Catastrophe industrielle : l’écrasement de la diversité des langues, des cultures, l’uniformisation des modes de vie, des divertissements. Il faut au contraire promouvoir la diversité, l’hétérogénéité, les singularités (et non les identités collectives).

Comment se dérober massivement à l’État ? (À celui d’aujourd’hui, l’administration hypertrophiée, les procédures, le management bureaucratique).

Bifurquer en se dérobant à la marchandisation et à la bureaucratisation, en affirmant la singularité de son activité.

http://www.editionslesliensquiliberent.fr/livre-Au_commencement_%C3%A9tait-672-1-1-0-1.html

https://fr.wikipedia.org/wiki/Au_commencement_%C3%A9tait%E2%80%A6

https://journals.openedition.org/anabases/15084

La langue est-elle fasciste ?

Hélène Merlin-Kajman, Seuil, 2003.

L’auteure a-t-elle choisi le titre ? Il n’est pas seulement racoleur, il oriente le propos : une fausse question, puisqu’on se doute bien que l’auteure n’y répondra pas par la positive ; une curieuse promotion du point de vue de l’adversaire, puisqu’on prend son affirmation au sérieux, on annonce la nécessité d’y consacrer un livre ; la perspective d’un règlement de compte, on subodore l’envie de clore définitivement le bec à ceux d’en face. Ça va dézinguer.

Et les grosses ficelles argumentatives ne tardent pas : caricaturer le propos de l’adversaire désigné pour en fustiger ensuite les outrances. Comment ose-t-il ? D’autant moins acceptable, osons le dire, de la part d’érudits de la langue : rester collé à des mots brandis en étendard provocateur, s’amuser de chiffon rouge comme si l’intellectuel d’en face n’était qu’un taureau.

Encore plus ridicule, pour prendre un mot de l’époque : l’auteure remonte aux académiciens du XVIIe siècle, pour montrer leur souci vertueux de promouvoir une langue vectrice d’une culture commune, d’intercompréhension. Assurant pas des fascistes, certes… Même qui s’ignorent. Mais qu’il est naïf de faire comme si les usages de la langue dans une société tenaient aux intentions d’académiciens, si bonnes ou au contraire si perverses soient-elles.

Pour finir, de quoi mettre tout le monde (ou personne) d’accord : « le français ne restera une langue vivante qu’en se nourrissant en permanence de la tension entre la norme et son refus. » Tout ça pour ça… Il y aura de quoi faire un autre livre à décortiquer les métaphores de cette forte affirmation.

https://journals.openedition.org/labyrinthe/484