Quoi de neuf, petit homme ?

Hans Fallada, 1932 – Folio, 2007.

L’Histoire au ras des personnes : les nazis (surtout), les communistes sont là, mais à l’arrière-plan, dans la vie des protagonistes comme dans le roman. C’est un collègue de bureau, une envie de voter pour se venger d’une humiliation ordinaire de plus. Mais ce n’est pas le sujet du récit. Ça le deviendra peut-être, on s’interroge en tout cas sur le sort des protagonistes au-delà de janvier 1933. Mais peut-être pas. Dans quelle mesure le sort d’un employé de commerce, d’une jeune mère de famille, est-il affecté par la mise en place du IIIe Reich ? Il l’est par contre par l’accessibilité de l’emploi, et alors d’un revenu. Le chômage est bien une catastrophe individuelle. Il conditionne en particulier l’accès au logement, si délicat dans une société de la mobilité.

Un passage étonnant : la confrontation aux services sociaux, pour décrocher une allocation à la naissance d’un enfant. Une procédure étonnamment légère et rapide [là ça traine un peu, mais finalement beaucoup moins qu’en nos temps informatisés).

Marx et l’anarchisme

Pierre Ansart. PUF, 1969.

Très daté : des controverses internes à un champ, le « mouvement ouvrier », les militants « révolutionnaires ». De quoi mesurer à quel point ce n’est plus le mien. Mais où suis-je à présent ?

https://www.lemonde.fr/archives/article/1969/11/15/les-precurseurs-de-marx_2440813_1819218.html

Changer la vie par nos fictions ordinaires

Nancy Murzilli. Premier Parallèle, 2023.

Même si elle traite avant tout de la sphère privée, histoires d’amour ou de deuil, le propos de l’auteure peut nous rassurer sur le caractère fictionnel de nos récits de travail : on se raconte des histoires, on dit bien ce qui nous arrange, on refait toujours un peu le monde. Et c’est aussi l’effet qu’on cherche à se produire chez le lecteur : par un processus d’identification, d’immersion dans une histoire, qu’il se fasse à son tour des films, pour se projeter dans un travail.

https://www.fabula.org/actualites/112759/nancy-murzilli-changer-la-vie-par-nos-fictions-ordinaires-du.html

https://www.lemonde.fr/livres/article/2023/04/30/changer-la-vie-par-nos-fictions-ordinaires-de-nancy-murzilli-fictions-vitales_6171605_3260.html

Une brève histoire du droit en Europe

Tamar Herzog, 2018. Anarchasis, 2023.

Introduction. Il ne va pas de soi que la communauté juridique soit d’abord territoriale : elle peut être familiale, professionnelle, religieuse, économique (dépendance à un seigneur, relations commerciales).

Chapitre 1. Le droit romain.

Trois caractéristiques : c’est un droit séculier ; il est centré sur la résolution des conflits ; il s’occupe du droit privé. (D’emblée des frustrations : mais encore ? Quelles sont les caractéristiques du droit grec, égyptien, gaulois, en distinction du romain ?)

Page 23 : les premiers recours aux tribunaux sont facultatifs, à la demande conjointe des deux parties, et donc sans « assignation à comparaitre » ! Dans les premiers temps de la République romaine, distinction progressive de la fonction religieuse (désignation de prêteur à partir du IVe siècle).

Distinction du jugement en deux phases : premier tour pour vérifier que l’acte relève bien du droit, dépend d’une règle ; deuxième tour pour étudier les conditions concrètes de son application, dans une situation singulière.

Page 34 : créativité juridique des Romains, avec des termes comme obligation, contrat, tutelle, société, héritage, vente, présomption (charge de la preuve à celui qui conteste). Et cette créativité est le fait direct de juristes, sans que les empereurs ne parviennent pas à contrôler vraiment.

Dans le chapitre suivant : malgré l’annonce d’une forme brève, longue description (à mon gout) de l’évolution du droit romain au droit moderne à travers les méandres de la féodalité, de l’église, de la monarchie, sur le continent d’une part, en Angleterre d’autre part. Elle fait « l’histoire du droit » au sens étroit du terme : l’objet de l’étude reste les textes juridiques, leur codification, certes dans l’histoire, mais surtout l’histoire politique, institutionnelle. Trop peu, à mon gout, d’ancrage dans le sociale, le culturel. Elle reste un niveau d’abstraction élevée, avec de trop rares exemples concrets.

Page 295. La Révolution française pose l’idéal d’un code juridique « clair, concis, accessible à tous ». Le Code civil était censé être « un manuel présent dans chaque foyer, à la disposition des individus rationnels désireux de prévoir le résultat de leurs activités » (quel idéal de prescription !), « qui ne reposait pas sur la tradition (pourtant une sédimentation de règles ; c’est peut-être une autre caractéristique de la bureaucratie : « avant moi le déluge » ; chaque « réforme »nie autant le travail passé, accumulé, que le travail à venir, vivant), mais sur la volonté du peuple (c’est-à-dire de ses représentants) et sur la raison (forcément universelle).

Le dernier paragraphe de la dernière page condense toute la frustration que j’ai pu éprouver la lecture de ce livre : un questionnement ouvert sur « un nouveau paradigme » prenant en compte la diversité des échelles de pertinence du juridique, bien au-delà (les O.N.G., les multinationales, les organismes internationaux), et en de ça de l’État-nation. Mais c’est déjà terminé !

http://www.editions-anacharsis.com/Une-breve-histoire-du-droit-en-Europe

https://www.lemonde.fr/livres/article/2023/02/02/une-breve-histoire-du-droit-en-europe-de-tamar-herzog-le-droit-une-reinvention-permanente_6160321_3260.html

https://journals.openedition.org/lectures/61620

L’art de conter nos expériences collectives – Faire récit à l’heure du storytelling

Un livre qui en promet plus qu’il n’en donne… C’est pourtant issu d’une thèse. Mais on a surtout l’appareil et méthodologique et l’analyse des matériaux (de grands tableaux illisibles assez loin de « l’art de conter »…), et pas beaucoup de consistance théorique. Des références (principalement Yves Citton, Walter Benjamin) qui invitent surtout à aller voir à la source.

https://thom4.net/reading-notes/conter-experiences-collectives/

Les patients au cœur – La vie dans un service de soins palliatifs

Un choix d’écriture fort : des textes courts, de deux à trois pages. Ça va trop vite… Pas le temps de faire connaissance, d’être touché par la situation. Des croquis, des esquisses, et la composition d’ensemble est finalement trop fragmentaire.

Belle écriture de la part de l’auteure principale, mais nettement moins convaincante quand celle-ci laisse la plume à ses collègues.

Chaque texte s’appuie sur un outil utilisé dans le service, pour aider à l’accompagnement : un schéma des relations familiales de la personne, pour montrer la singularité de chaque situation, l’inscription d’une fin de vie dans un environnement social de proximité plutôt que dans une pathologie. On meurt ou on survit aussi par son entourage…

https://www.la-croix.com/Sciences-et-ethique/Sante/patients-coeur-portraits-fin-vie-2019-04-09-1201014425

Défense de cracher ! – Pollution, environnement et santé à la Belle Époque

Pierre Darmon, Le Pommier, 2020

Panorama saisissant, effrayant même, de l’atmosphère parisienne (dans les grandes villes industrielles) au fil du développement industriel du XIXe siècle : bien avant la voiture, les poussières de charbon et les rejets en tout genre des industries chimiques empuantissent l’air ambiant, noircissent les façades et la végétation, et chacun d’expectorer et de cracher à tout-va les poussières qu’il respire. Dieu que ça pue. Plus on produit, plus on consomme, plus on rejette de déchets en tout genre, de tout volume.

De telles descriptions complètent les images qu’on peut avoir par la peinture ou le cinéma : il fait sentir l’air moite que le quidam respire, les effluves, les remugles, les odeurs, les poussières. Il aide à imaginer sensoriellement l’intérieur d’une église, d’un théâtre, d’un grand magasin avant l’ère de la toilette quotidienne, des lave-linges, des VMC, des aspirateurs.

Le livre prend les choses dans le bon ordre : c’est parce que cette explosion de la pollution constitue un terreau extraordinaire pour les bactéries et microbes en tout genre que la médecine et l’hygiénisme en générale prospèrent à leur tour. Par contre, il reste très factuel, et la thèse principale (ouf, la médecine fait des progrès) seulement implicite. Il y aurait de quoi interroger les évolutions de fond, et réfléchir à une médecine plus écologique, au-delà des traitements physiologiques.

https://www.editions-lepommier.fr/defense-de-cracher

La vie intense – Une obsession moderne

Une plume facile, indéniablement. Je l’imagine brillant parleur. Il est adroit pour développer des métaphores, brosser en quelques pages des phénomènes sociaux au long cours : quand la pensée de l’antiquité explore l’image du fleuve, c’est le courant électrique qui fascine les penseurs des « Lumières » (page 38). Et les pages relevant de l’ontologie (« ça s’arbre », pour éviter la substantivation) sont les plus intéressantes, moins les considérations de philosophie morale.

La focalisation sur un mot, trituré dans tous les sens, est au final peu convaincante. On pourrait imaginer aussi de longs développements sur une vie moderne insipide, uniformisée, standardisée, rabougrie.

https://www.autrement.com/la-vie-intense/9782746747623

https://journals.openedition.org/critiquedart/23522

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-chemins-de-la-philosophie/tristan-garcia-la-vie-intense-une-obsession-moderne-9943045

http://coincescheznous.unblog.fr/2020/06/16/la-vie-intense-une-obsession-moderne-de-tristan-garcia/