Océaniens. Histoire du Pacifique à l’âge des Empires

Nicholas Thomas, Anacharsis, 2022.

L’Histoire, avec un grand H, racontée à hauteur de vies ordinaires, et qui prend alors une profondeur et une complexité impressionnante.

http://www.editions-anacharsis.com/Oceaniens

https://www.lemonde.fr/livres/article/2020/02/12/oceaniens-de-nicholas-thomas-le-pacifique-cosmopolite_6029344_3260.html

https://www.cairn.info/revue-journal-de-la-societe-des-oceanistes-2022-2-page-345.htm

L’acte est une aventure

Gérard Mendel, La Découverte, 1998.

Page 138. Question kantienne : « Pourquoi un médecin, un juge ou un homme d’État peuvent avoir dans la tête beaucoup de belles règles de pathologie, de jurisprudence ou de politique, et pourtant se tromper facilement dans l’application de ces règles ? » (Critique de la raison pure) La théorie est-elle susceptible de répondre à toutes les questions que pose la pratique ?

Patrice. De l’incroyable prétention des philosophes à dire le vrai, à construire des systèmes pour expliquer le monde. Il y aurait une histoire de la philosophie à faire non pas tant pour reformuler ou résumer les œuvres, les idées, que pour décrire la posture de ces penseurs dans leur rapport aux autres et au monde. Même Marx s’isole dans sa bibliothèque londonienne.

Les philosophes ne font pas rien (pas seulement penser) : Spinoza est opticien, se démène pour échapper aux censeurs ; Kant se promène ; les philosophes contemporains mènent leur carrière universitaire ; Heidegger aller sa cotisation au parti nazi.

La méduse qui fait de l’œil – et autres merveilles de l’évolution

Jean Deustch, Seuil, 2017.

En introduction, la citation de Darwin anticipant l’objection qu’un organe d’une complexité et même une perfection (?) comme l’œil ne pourrait avoir été inventé pas à pas, par petits ajustements successifs sélectionnés favorablement. L’auteur en fait un prétexte pour parcourir toutes les modalités existantes dans le règne animal pour capter la lumière et se repérer ainsi dans son environnement. L’approche strictement technique, au ras des mécanismes biologiques tels qu’ils peuvent être mis en schéma ou en croquis, épuise le lecteur (moi). Le « comment » n’épuise pas le « pourquoi », ne serait-ce que le « à quoi bon ». Et même le « comment » pourrait chercher à être accessible à n’importe quel lecteur un peu féru de sciences sans le semer très vite en route, en prenant de la hauteur, en montant en généralités, en élaborant du concept plutôt qu’en le noyant avec du factuel.

Important pour comprendre ce qui semble aller de soi dans d’autres livres : l’évolution n’est pas qu’affaire de biochimie, à l’échelle du génome, ou des agencements moléculaires. On ne peut pas la raconter sans se confronter à d’autres échelles, de l’organe, de l’individu, de son environnement, à différentes échelles de temps.

Septembre 2023. Je lis cette note après en avoir produit une autre à propos de Lévi-Strauss, et je capte au passage une idée intéressante. Pour le développement de l’œil comme pour celui de l’agriculture, le modèle de la technique nous focalise sur l’élaboration des mécanismes. Pour l’agriculture, je perçois bien, même s’il y aurait à creuser, tout l’intérêt de ne pas en rester aux seuls gestes techniques (planter une graine, l’arroser, la récolter, préparer le sol, etc.), à embrasser la question à l’échelle de l’activité humaine, de son contexte social, de la représentation du vivant et de l’environnement des humains, qui mènent une vie à part entière sans se restreindre à « inventer l’agriculture ». Sans verser dans l’anthropomorphisme, peut-être pourrait-on voir l’organisme développant ses facultés de perception, et alors un œil ?

Violence partout, justice nulle part

Monde commun, n°1 – PUF, septembre 2018

Des banlieues parisiennes à l’Assam, de l’Iran au Mexique, un même constat émergeant, écrasant : la symétrie d’usage de la violence de part et d’autre de la légalité ; et même la dissymétrie, comme si l’uniforme, le droit, les procédures couvraient une violence plus dure contre les êtres dominés. La défense du pouvoir en place autorise des pratiques violentes même contre des mouvements inoffensifs ou beaucoup plus faibles, avec le soutien d’une propagande sans fard : c’est au nom de la paix civile que l’État mène la guerre contre ses populations. Il faut alors être très violent pour provoquer l’État sur son terrain, assumer la confrontation désignée comme « lutte contre le terrorisme », séditions, menaces contre l’ordre social.

La revue se limite à opposer à cette violence étatique une aspiration à la justice, avec la confusion classique du terme (appareil judiciaire/valeurs morales). Quitte à percevoir la grande difficulté à obtenir celle-ci de celle-là ! Dommage que ni éditorial ni les articles n’aillent plus loin : quelle alternative à la violence étatique en refusant le jeu violence/contre violence, appareil d’État légitime/illégitime, complicités croisées ? Des propositions un peu différentes : les associations de banlieues qui dénoncent les violences policières sans y répondre sur le terrain (ou en complément des émeutes) ; des mouvements rebelles féministes en Assam ; l’anthropologue qui se dérobe aux représentations (journalistes, agent de DEA).

Autre trait frappant : comme les appareils violents sont symétriques, on circule sans souci de l’un à l’autre, y compris le pire mercenaire du Katanga, ou les repentis guérilléros.

https://www.puf.com/content/Violence_partout_justice_nulle_part

Le fleuve de la conscience

Oliver Sacks, Seuil, 2018

Compilation d’articles, à vocation conclusive d’une carrière consacrée à bien des thèmes variés.

Vitesse

Il n’emploie pas l’expression, mais on pourrait dire « temps subjectif » : celui du moustique qui bat très vite des ailes, qui vit quelques heures, est très différent de celui de l’arbre, qui croit imperceptiblement, enchaine les quatre saisons par dizaines. Un être humain est incapable de voir les battements d’ailes du premier, et pas plus la croissance de la feuille du second (du moins sans artéfact photographique ou cinématographique. L’écoulement du temps est d’abord une sensation produite par les organes dont nous disposons, relativement stable d’un individu à l’autre (cas extrême : Parkinson, en ralenti, et syndrome de la Tourette, en accéléré), mais avec des écarts importants d’une espèce à l’autre.

« Trouver le temps long » ou bien « ne pas voir le temps passer » sont des appréciations subjectives, ancrées corporel allemand (physiologiquement, double point de vue du biologiste), variables au cours de la vie d’un sujet, mais relativement synchrones entre individus vivant à proximité, en relation.

Quelle grammaire de « d’autres substances (les agents dépresseurs) inhibent la pensée le mouvement : elles plongent dans un brouillard dense et opaque. » ?

Les autres chapitres sont beaucoup moins ébouriffants, même le chapitre éponyme. Un peu touche-à-tout, mais qui manque tout de même de socle épistémologique et philosophique solide, consistant.

https://www.seuil.com/ouvrage/le-fleuve-de-la-conscience-oliver-sacks/9782021177664

Repousser les frontières ?

Collectif. Gallimard Folio Essais, 2014

Actes du forum philo Le Monde/Le Mans

Le chapitre le plus intéressant, de loin, est celui du géographe, parce qu’il mobilise des concepts utiles, parce qu’il a le sens du territoire. Les autres se perdent dans des métaphores plus ou moins maladroites, plus ou moins maitrisées, plus ou moins creuses.

https://www.librairie-gallimard.com/livre/9782070461653-repousser-les-frontieres-collectif/

https://www.babelio.com/livres/Ait-Touati-Repousser-les-frontieres/815774

Le charme discret de l’intestin

Giulia Anders, Actes Sud, 2017

De la bonne vulgarisation scientifique, mais qui en dit peut-être plus long sur l’épistémologie de la science moderne qu’un traité savant : la biologiste assume, avec entrain, de raconter la digestion avec force personnages (les sucs, les bactéries, les différents organes) et péripéties (le dialogue des deux sphincters pour l’expulsion de matière fécale, avec Monsieur Cerveau à l’arrière-plan). Chaque acteur a son rôle, chaque organe, microorganisme ou molécule a sa fonction, constituant une trame narrative où pénètre la part de tarte aux fraises, pour en ressortir digérer. On dévoile les astuces (le trou de l’œsophage dans l’estomac un peu décalé), on s’apitoie sur les êtres méconnus ou délaissés (les amygdales, l’appendice) pour leur redonner leurs lettres de noblesse, leur place dans l’histoire.

La métaphore principale me semble rester celle du mécanisme : des emboitements de processus, le traitement algorithmique des aliments, avec quelques ratés nécessitant l’intervention du mécanicien. L’usine cellulaire, mais sans pousser l’anthropomorphisme jusqu’à la culture de l’organisation, son investissement symbolique. Elle aborde, par la bande, la dimension disant psychologique, symbolique de ce qu’on « digère » plus ou moins bien (page 103 : l’inconscient, c’est l’organique sans sensation directe).

Du ravage de la notion de greffe : les organes sont-ils vraiment interchangeables ? Ou encore de l’approche médicamenteuse : on administre un même produit à l’ensemble du corps.

De l’unité corporelle : un seul système digestif, qui définit un individu. Rappel sur le développement embryonnaire (pages 20 et 21) : agencements de trois tubes (système sanguin, nerveux et digestif).

https://www.actes-sud.fr/catalogue/sciences-humaines-et-sociales-sciences/le-charme-discret-de-lintestin

Classer nos manières de parler, classer les gens

Malo Morvan, éditions du commun, 2022

Démontage (déconstruction) minutieux, précis et efficace de la langue (française, bretonne, etc.), dans une approche surtout sociolinguistique, donc en intégrant une lecture sociale : il n’y a pas de « locutorat » homogène du « français », quel que soit le périmètre plus ou moins restreint donné à ce mot ; il y a toujours des usages sociopolitiques de la définition de la langue, et des démarches normatives ; les êtres sociaux regimbent toujours aux catégorisations savantes ou politiques, l’utilisation ordinaire d’une langue étant d’abord pragmatique et créative.
L’écriture prend des tournures d’un manuel, avec beaucoup de listes d’arguments, avec aussi le souci de la réflexivité (c’est même à la conclusion : quel usage de la langue dans un tel travail universitaire et éditorial ?).
Et puis l’impression d’enfoncer des portes ouvertes, pour redécouvrir le langage ordinaire sous les représentations savantes, académiques : lui-même écrit plusieurs fois sous le contrôle de ce qui va de soi quand on regarde la vraie vie : bien sûr que les gens ne respectent pas les normes des prescriptions, pas plus les linguistiques que les autres.

https://journals.openedition.org/lectures/56504

Flux. Comment la pensée logistique gouverne le monde

Mathieu Quet, Zones, 2022.

Chercher la clé sous le réverbère ? Dans un monde bascule, à la fois pétri de certitude, immensément arrogant, il est sans doute compréhensible, tentant de réduire la complexité à une thématique qui serait matrice de tout le reste, d’entrer dans une explication du monde par un facteur décisif. Marx a lancé cette approche : l’histoire de l’humanité se ramène fondamentalement à la lutte des classes. Pour d’autres, ce sera la technique, le confort, le management, ou, ici, la logistique.

Comme souvent (le nucléaire, l’État, le management), les pratiques militaires (les deux guerres mondiales) sont des périodes décisives de mise en place et de généralisation de pratiques de contrôle du travail.

La conclusion décevante, en tout cas modeste : des actes plus ou moins souterrains de résistance aux flux, à la circulation niant l’espace. L’itinéraire plutôt que les déplacements, pour les humains comme pour les choses.

https://www.editionsladecouverte.fr/flux-9782355221774

https://journals.openedition.org/lectures/55475

La société ingouvernable – Une généalogie du libéralisme autoritaire

Grégoire Chamayou. La Fabrique, 2018

Page 165. La responsabilité sociale des entreprises est le pendant de l’irresponsabilité des instances publiques : c’est en tout cas à comprendre dans les rivalités (relatives) entre bureaucraties publiques et privées. Le « droit doux » (soft law), c’est-à-dire non contraignant, incitatif, va de pair avec des pratiques managériales dures : la sous-règlementation des emplois se paie cher pour les salariés.

Page 167 : « On n’accuse pas un castor d’interférer avec la nature quand il débite un arbre pour construire un barrage. »

Conclusion : idée essentielle, mais finalement ouverture à explorer plutôt que bilan de l’ouvrage : la réaction néolibérale n’est pas tant dirigée contre l’État-providence que contre la faillite de celui-ci à contrôler les mouvements sociaux des années 60 et 70. Les « libéraux » ne réclament pas moins d’État, mais s’occupe d’un État plus performant dans le contrôle des populations et la défense des intérêts des multinationales.

https://journals.openedition.org/lectures/34108